LIVRE QUATRIEME 20I
site. Il me reçut avec une froideur sans accueil à laquelle je ne m'attendais pas, car je lui portais comme écrivain, comme royaliste, comme homme d'État surtout, un respect et une déférence qui me disposaient à l'enthousiasme le plus respectueux pour ce grand homme. Il ne daigna même pas m'inviter à dîner, politesse banale qu'un ambassadeur fait à tous ses nationaux, surtout quand ils sont diplomates et quand ils sont écrivains, quoique à une grande distance d'âge et de talent. Ce ne fut qu'un mois après ma visite que, sur les observations du vicomte de Marcellus, mon ami et son secrétaire d'ambassade, il m'envoya une invitation à laquelle je crus devoir me rendre. Je dinai donc à l'ambassade, avec quelques ministres et quelques femmes de haut rang qui ne firent aucune attention à moi. Il ne me dit pas une parole lui-même pendant la soirée. Je ne m'en offensai pas. Je n'ai jamais été ni exigeant ni susceptible. Je lui rendis ma carte et je me renfermai sans regret dans ma petite retraite rurale à Richemond, où je passai solitairement Fêté dans le bonheur, dans la jouissance concentrée des vrais biens de l'homme : une femme digne d'estime et d'amour, un enfant qui promet de continuer ici-bas la tendresse et les vertus de sa mère, une aisance suffisante et un travail agréable entrecoupé de loisirs dans un site enchanteur. J'y restai jusqu'à la fin de l'automne.
Quand les feuilles commencèrent à tomber
aux premières secousses des ouragans mélancoliques de l'Océan, bruits des airs qui ont bien plus d'accent dans les lies Britanniques que sur le continent, je revins à Londres et je m'embarquai bientôt après pour la France. J'avais si peu d'ambition que j'avais presque oublié la diplomatie et que je me laissai oublier tout l'hiver à Paris sans solliciter la moindre attention du ministère.
C'est pendant l'automne 1825 que ce charmant enfant que j'avais ramené de Londres, à peine sevré, nous fut doucement enlevé par une mort lente et insensible, comme le trésor d'une mère que le voleur domestique enlève pendant la nuit de son chevet. C'était notre première perte. La douleur fut cruelle. Je ne voulus la faire partager à personne. J'allai seul choisir, le lendemain de sa mort, dans un cimetière éloigné, une petite place où je pusse rendre à la terre ce que la jeunesse et l'amour lui avaient enlevé et ce qu'ils avaient espéré immortaliser de leur souffle.
Le destin me disait assez par cette première perte, qui devait être suivie, douze ans après, par une perte bien plus sentie encore, que rien de