‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 70 sur 164 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

moi ne subsisterait après moi sur cette terre, et que c'était ailleurs qu'il fallait espérer retrouver et éterniser.

Une fille nous était née quelques mois avant. C'était à Mâcon, dans la maison de mon père. Une circonstance accidentelle me frappa. Pendant que ma femme était dans les douleurs de l'enfantement, un orgue de Barbarie, dont la manivelle était tournée par un joli enfant des montagnes, s'arrêta sous les fenêtres et couvrit d'une joyeuse et mélodieuse sérénade les cris de douleur de l'accouchée. J'y crus voir un augure de félicité.

Les premières années de Julia (ce fut le nom qu'un souvenir d'amour donna à notre fille) répondirent à cet augure. Mais, hélas ! après avoir consolé et embelli notre vie pendant ses onze premières années, la félicité ne fut que pour elle: elle eut le bonheur de mourir, encore ivre de sa vie, sans avoir entrevu les tristes jours qui allaient commencer pour son père et sa mère. Dieu, par la main de la mort, lui tira le rideau qui cachait les vilaines scènes de la vie. Elle mourut en croyant que c'était une fête.

Combien, depuis, n'ai-je pas remercié la Providence de cette mort qui l'enlevait à tant d'infortunes! — Elle vous aurait consolé! me dit-on quelquefois. — Oui; mais il vaut mieux ne pas être consolé, vieillir triste et mourir seul, que d'affliger ce qu'on aime le mieux ici-bas et de le laisser aux hasards d'une destinée brisée et incertaine, dans une vie qui n'a que des amertumes au fond des meilleures coupes. Une seule chose me console aujourd'hui, c'est de la savoir à l'abri de nos misères, dans l'asile où Dieu l'a mise à l'ombre. J'aime mieux qu'elle m'attende là-haut que de l'y attendre moi-même. Il y a un féroce égoïsme du malheur qui vous réjouit de souffrir, pourvu que vous souffriez seul : c'est le mien aujourd'hui!

Les ordres du ministère, qui était occupé alors par le duc Mathieu de Montmorency, me rappelèrent à Paris pour m'offrir la place de secrétaire d'ambassade dans l'Itahe centrale, à Florence. Le comte de Boissy, célèbre depuis, allait la quitter.

Le marquis de La Maisonfort, émigré rentré, publiciste flexible, homme d'Etat par l'intelligence, homme de plaisir par le caractère, homme

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