LIVRE QUATRIEME
La cour, qui n'était que la première famille du pays, était digne des institutions. Le palais Tint, qu'elle habitait l'hiver, à Florence, était un musée plus qu'une citadelle. Les jardins de "Boholi, qui s'étendaient derrière le palais, étaient la promenade sans parc réservé du peuple. On croyait y rencontrer, comme du temps des Médicis, Michel- Ange ou Raphaël, ou quelques-uns de ces grands poètes toscans qui vivaient dans leur familiarité.
Deux jeunes sœurs, princesses nées à Dresde, cette Florence de l'Allemagne, régnaient pour ainsi dire ensemble, à titre égal, et sans autre étiquette que leur tendresse réciproque, dans cette cour. L'une était la princesse douairière, récemment veuve du dernier grand-duc; l'autre était la princesse régnante, plus jeune à peine de quelques années que sa sœur, et que le grand-duc précédent avait fait épouser à son fils actuellement régnant, en sorte que les rôles avaient été changés à cette cour par cette mort, sans rien changer néanmoins aux rapports affectueux des deux sœurs : l'une, descendue du trône sans quitter le palais; l'autre, montant au trône sans quitter le respect et sans cesser d'être la pupille de
sa sœur aînée; toutes deux régnant en commun, la première par le souvenir, la seconde par le charm.e.
Le grand-duc, qui avait été le pupille de sa belle-mère, la grande-duchesse douairière, avait pour elle les sentiments, les respects et l'attitude d'un fils.
La grande-duchesse régnante, son épouse, était une de ces figures plus italiennes qu'allemandes, qui semblent détachées d'un tableau des galeries de Dresde pour revenir jouir de leur air natal et de leur climat idéal dans cette délicieuse Italie pour laquelle elles ont été créées. Il était impossible de la contempler sans adoration. Des yeux à la bouche, il n'y avait pas sur son délicat visage un trait qui ne fût génie, beauté, bonté et vertu. Tout cela, éclairé par un doux sourire, était attendri encore par cette langueur un peu pâle et un peu maladive qui est comme le sceau des choses trop parfaites, prédestinées à mourir jeunes, parce qu'elles cherchent et apportent sur la terre plus de besoin de bonheur et plus d'éléments de perfection que ce monde imparfait n'est destiné à en réaliser. Elle touchait à la première jeunesse en effet, et elle n'avait que peu d'années à faire la félicité de ceux qui l'approchaient; la mort la guettait. Ce pressentiment la rendait sérieuse et intéressante sans la rendre triste, pour ne pas attrister d'avance ceux qu'elle aimait.