LIVRE QUATRIÈME
Le grand-duc, prince grave dès Tenfance, paraissait un duc de Bourgogne élevé par un Fénelon. Il n'avait pas une pensée qui ne fût un désir du bien; seulement, quoique jeune, il manquait de jeunesse. Cette absence de passion dans un jeune homme enlevait à son extérieur élégant et majestueux un peu de cette grâce et de cette souplesse qui sont, dans les princes surtout, les signes d'une nature supérieure à leur rang. Il régnait peu, mais il régnait toujours. L'autorité chez lui était sans morgue; mais le sérieux ne se détendait jamais. On le respectait trop pour l'aimer assez; mais on l'estimait sans exception. On lui eût vainement cherché un défaut, excepté peut-être un peu de parcimonie, défaut de vieillard dans un jeune homme, qui rétrécit le caractère commie la main. Peut-être même ce défaut était-il encore une vertu; car, épargner l'argent de ses peuples, c'était à ses yeux épargner l'impôt, ce droit des princes, qui n'est droit que quand il est nécessaire. Les grands travaux, vraiment romiains, qu'il méditait, et qu'il a en partie accomplis pour assainir, dessécher, défricher et peupler les maremmes de Toscane dans le val de
Chiano, sembleraient le justifier de ce reproche. Cependant le reproche subsiste. La vertu louable de l'économie, dans un prince, a moins de grandeur que le vice pardonnable de la prodigalité.
Un premier ministre, l'illustre et savant Fossombroni, gouvernait l'État et le prince. Fossombroni était un vieillard de quatre-vingts et quelques années, d'un esprit calme, lumineux et fin, tel qu'on en rencontre bien rarement ailleurs qu'en Grèce et dans l'Itahe Étrusque : esprits qui pénètrent les affaires d'Etat comme le rayon de soleil pénètre le cristal. La vieillesse ne fait qu'ajouter son calme et son sang-froid à cette qualité pénétrante et douce de ces hommes de bon conseil. Ils rappellent ces vieillards d'Homère ou de Fénelon que les peuples et les souverains jeunes prenaient pour leurs tuteurs dans les jours anciens.
Fossombroni, qui certes eût été incapable, par la nature de son esprit plus philosophique que politique, de cette action forte que commandent les crises de gouvernement, était façonné tout exprès pour ces tempéraments et pour ces prudences qui sont l'essence des gouvernements