L I V R E P R E M I E R II
à un combat de cirque; mon cheval y reçut une balle dans la cuisse en débouchant dans la plaine. J'y fus témoin de grands efforts de bravoure des deux côtés. A la fin du jour, les Autrichiens refoulèrent l'armée française sur la route de Lyon, et rentrèrent à Mâcon pour occuper le pays.
Mon père, qui trouvait plus sûr pour ma mère et pour ses filles de rester à la ville sous la protection d'une armée régulière et bien disciplinée, me renvoya à Milly, également occupé par l'armée ennemie, pour y sauver sa demieure et pour y éviter le pillage, en organisant le service des vivres de la commune. J'y courus; j'y trouvai un corps de trois mille hommes, presque tous Italiens, sous le colonel Rosmini, Italien aussi. Je le reçus avec son état-major dans la maison de mon père. Ces soldats se conduisirent en hôtes plutôt qu'en vainqueurs. L'italien, que je parlais comme eux, fut une langue commune qui nou: servit d'intermédiaire. Nous vécûmes plusieurs semaines et nous fîmes vivre le village et le détachement au moyen de réquisitions de bœufs dans les montagnes, qui furent payés plus tard aux communes. Les paysans français et les soldats allemands fraternisaient assez amicalement dans les occupations rurales. Milly ressemblait moins à un pays conquis qu'à une colonie militaire.
Un de mes amis, le comte Gustave de Damas, jeune, brave et chercheur d'aventures, avait levé un corps franc de quelques centaines de soldats
12 LAMARTINE PAR LUI-iMÊME
débandés et de paysans, dont il s'était nommé colonel, pour faire une guerre de partisans sur les flancs et sur les derrières de l'armée autrichienne. Quoique très royaliste et mêm.e conspirateur contre Bonaparte, qui l'avait exilé à Mâcon, il avait pris parti pour l'armée française. Nous étions amis intimes. Il rôdait dans le voisinage, cherchant l'occasion de quelque incursion nocturne sur les postes des Autrichiens. Il m'informa de son approche ; je lui fis dire confidennellement de s'abstenir sur Milly d'un coup de main, qui n'aurait d'autre résultat que de tuer quelques hommes et de faire écraser un pays jusque-là ménagé et tranquille. Il écouta mes conseils et se repUa sur les forêts de l'Autunois.
A la fin delà guerre, Gustave de Damas se présenta à Paris, en qualité de colonel, se fit appuyer dans ses présentations par la haute et puissante famille royahste de son nom, et brigua un régiment qu'il ne put obtenir. Il reprit son métier d'aventure, se maria par inclination à une jeune personne de Strasbourg dont il était épris depuis plusieurs années, etvécut de misère avec elle dans un château près de Poligny, en Franche-Comté. Toujours brave, mobile, entreprenant, il abandonna l'Europe, terre trop prosaïque pour son imagination, et passa en Perse avec quelques officiers instructeurs, pour chercher fortune au service du schah. Il n'y trouva que la mort. Je n'ai plus revu depuis 1816 ce premier ami héroïque