‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 9 sur 164 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

et poétique de ma jeunesse. Je l'ai toujours suivi d'un souvenir d'intérêt. C'était un homme de l'Arioste, du temps où les paladinsfaisaientceque les poètes rêvaient. Que la terre des héros et des poètes lui soit légère!

Après la capitulation de Paris et les adieux de Fontainebleau, la noblesse française, qui avait désespéré pendant quinze ans de ses princes, sortit de ses châteaux et courut à Paris offrir ses services et réclamer des grades et des récompenses. Mon père, le plus ardent et le plus désintéressé des gentilshommes, se décida tardivement à aller présenter son fils au roi. On lui donna la croix de Saint-Louis et une pension conforme à son grade; il accepta la croix et remit la pension: ce A Dieu ne plaise, dit-il, que je prive le roi et l'État d'une somme dont je puis me passer, quoique pauvre, dans un moment où le roi et l'armée ont besoin de toutes leurs ressources pour payer les défenseurs du pays et pour subvenir à tant de misères. » Il demanda pour toute faveur de me faire recevoir dans une compagnie des gardes du corps commandée par le prince de Poix, de la maison de Noailles.

14 LAMARTINE PAR LUI-xMÉME

La compagnie était complète; mais quand le prince de Poix me vit, il se récria si haut sur ma figure, sur ma taille, sur ma physionomie, propres à faire honneur à sa compagnie, que je ne pus m'empêcherde rougir dei'admiration trop enthousiaste et trop ouvertement exprimée de mon général. Mon père sourit en recevant les compliments du prince. Le prince entr'ouvrit les portes des bureaux de son état-major, et, appelant à haute voix dans la salle des revues les généraux et les officiers qui travaillaient à son recrutement : « Venez, messieurs, leur dit-il en me faisant poser assez légèrement devant tout le monde; regardez ce jeune homme qui se présente et qu'on refuse. Peut-on refuser une pareille taille, une pareille figure, une pareille tournure pour le service du roi? Je veux qu'il soit reçu à finstant; ma compagnie n'aura pas un plus beau garde! » Je fus applaudi et reçu.

Le prince m'accompagna, à ma sortie avec mon père, en redoublant ses exclamations admiratives devant les employés et les huissiers des salles que nous avions à traverser. Mon père était flatté et moi un peu humilié d'une telle réception. On n'aurait pas admiré plus irrespectueusement un beau cheval pour les escadrons de la compagnie. Ce fut bien pis quand, quinze jours après, je parus en uniforme, en casque et en bottes fortes, pour me faire immatriculer, devant le prince et devant l'état-major, dans l'hôtel du quai

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