LIVRE QUATRIÈME
comme d'une colère de convention que je ne devais pas prendre sur moi envers un peuple malheureux, supérieur, aimable, digne de rintérét du monde, et de qui je n'avais reçu personnellement que des caresses et des amitiés.
« Italie! Italie! adieu, bords que j'aimais! Mes yeux désenchantés te perdent pour jamais! O terre du passé, que faire en tes collines, Quand on a mesuré tes arcs et tes ruines, Et fouillé quelques noms dans l'urne de la mort? On se retourne en vain vers les vivants : tout dort. Tout, jusqu'aux souvenirs de ton antique histoire, Qui te feraient du moiifs rougir devant ta gloire ! Tout dort, et cependant l'univers est debout ! Par le siècle emporté tout marche, ailleurs, partout ! Le Scythe et le Breton, de leurs climats sauvages Par le bruit de ton nom guidés vers tes rivages, Jetant sur tes cités un regard de mépris. Ne t'aperçoivent plus dans tes propres débris, Et, mesurant de l'œil tes arches colossales. Tes temples, tes palais, tes portes triomphales, Avec un rire amer demandent vainement Pour qui l'immensité d'un pareil monument; Si l'on attend qu'ici quelque autre César passe, Ou si l'ombre d'un peuple occupe tant d'espace?...
« Et tu souffres sans honte un affront si sanglant!
Que dis-je? tu souris au barbare insolent;
Tu lui vends les rayons de ton astre qu'il aime ;
Avec un lâche orgueil, tu lui montres toi-même
Ton sol partout empreint des pas de tes héros.
Ces vieux murs où leurs noms roulent en vains échos,
Ces marbres mutilés par le fer du barbare,
Ces bustes avec qui son orgueil te compare,
Et de ces champs féconds les trésors superflus,
Et ce ciel qui t'éclaire et ne te connaît plus !
Rougis!... Mais non: briguant une gloire frivole^
Triomphe ! On chante encore au pied du Capitole !
A la place du fer, ce sceptre des Romains,
La lyre et le pinceau chargent tes faibles mains ;
Tu sais assaisonner des voluptés perfides,
Donner des chants plus doux aux voix de tes Armides,
Animer les couleurs sous un pinceau vivant,
Ou, sous l'adroit burin de ton ciseau savant.
Prêter avec mollesse au marbre de Blanduse
Les traits de ces héros dont l'image t'accuse.
Ta langue, modulant des sons mélodieux,
A perdu l'âpreté de tes rudes aïeux ;
Douce comme un flatteur, fausse comme un esclave.
Tes fers en ont usé l'accent nerveux et grave ;
Et semblable au serpent, dont les nœuds assouplis
Du sol fangeux qu'il couvre imitent tous les plis.
Façonnée à ramper par un long esclavage.
Elle se prostitue au plus servile usage.
Et, s'exhalant sans force en stériles accents,
Ne fait qu'amollir l'âme et caresser les sens !
(( Monument écroulé, que l'écho seul habite;
Poussière du passé, qu'un vent stérile agite ;
Terre, où les fils n'ont plus le sang de leurs aïeux,
Où sur un sol vieilli les hommes naissent vieux.
Où le fer avili ne frappe que dans l'ombre.
Où sur les fronts voilés plane un nuage sombre.
Où l'amour n'est qu'un piège et la pudeur qu'un fl\rd.
Où la ruse a faussé le rayon du regard.
Où les mots énervés ne sont qu'un bruit sonore,
Un nuage éclaté qui retentit encore :
Adieu ! Pleure ta chute en vantant tes héros !
Sur des bords où la gloire a ranimé leurs os.
Je vais chercher ailleurs (pardonne, ombre romaine !)
Des hommes, et non pas de la poussière humaine !...
« Mais, malgré tes malheurs, pays choisi des dieux, Le ciel avec amour tourne vers toi les yeux ; Quelque chose de saint sur tes tombeaux respire, La Foi sur tes débris a fondé son empire ! La Nature, immuable en sa fécondité,