‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 85 sur 164 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

ques notes de la grande voix du more et quelques accents aussi de son patriotisme cosmopolite, de ce jacobinisme banal porté de Londres en Italie, d'Italie en Grèce, déclamant les gémissements des peuples et les poussant aux insurrections, sans leur présenter de remèdes. Les premiers Chants de Childe Harold de lord Byron étaient tout vibrants de ces appels d'un aristocrate anglais au radicalisme universel. Je crus être plus fidèle à mon modèle en mettant dans sa bouche, au moment oii il s'embarquait pour la Grèce, des adieux à l'Italie qu'il avait si souvent apostrophée, dans sa torpeur, plus injurieusement que moi. Pétrarque aussi, Monti aussi, Alfieri aussi, s'étaient exprimés poétiquement avec bien plus de sévérité que moi contre l'insouciante servitude de leurs compatriotes; mais ils étaient eux-mêmes Italiens, et ce que l'on se pardonne en famille, on ne le pardonne pas à un étranger.

L'amer mépris de Byron lui était pardonné aussi parce qu'il appelait les Italiens à ce radicaUsme qui pardonne tout et qui renverse tout. D'ailleurs, l'anglais est une langue très peu courante en Italie. Les lettrés, seuls, savaient combien il avait flétri dans ses strophes la mollesse et la serviUtédes descendants de Brutus, et puis, enfin, il était mort au service d'une insurrection ou d'une résurrection hellénique. On n'en parlait donc plus. On se souvenait seulement qu'il avait adoré une belle et patriotique Italienne animée des

sentiments héroïques qu'elle lui avait inspirés comme une Béatrice de la liberté.

Mais moi, je n'avais aucun de ces titres à l'indulgence des Italiens. J'étais vivant, j'étais là; je n'étais nullement ni radical ni même Jacobin; je servais une cour bourbonienne; j'adorais, il est vrai, l'Italie, la magique beauté de ses femmes, le génie antique, poétique, artistique de ses hommes d'élite; l'Italie était et est encore la patrie de mon imagination, comme elle avait été la patrie de mon cœur dans mon adolescence. (Voyez le roman véridique de Graiiella). Mais tout cela ne me sauva point d'un accès d'humeur des Italiens, d'une ébullition nationale, un peu sincère, un peu affectée, quand mon crime, auquel je ne pensais plus, vint à éclater tout à coup à Florence, à Rome et à Naples, lorsque les libraires et les voyageurs le révélèrent en y apportant mon cinquième Chant de Childe Harold.

Ce crime consistait dans une apostrophe rimée aux Italiens que Byron, partant pour Missolonghi, était censé adresser aux rivages et aux hommes de ritahe. C'était lui qui parlait, selon ses passions ordinaires et selon ses habitudes de colère, contre l'asservissement de ces héros assoupis. Ce n'était pas moi. Mais c'était moi qui le faisais parler et qui, par conséquent, étais responsable de son langage. Ce langage, j'en conviens, était profondément insultant; on peut en juger par les Vers que voici, et dont je me repens aujourd'hui

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