‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 88 sur 164 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

foi, la cause du régime constitutionnel adopté par son peuple. Il s'était signalé aussi par sa fermeté militaire inflexible en défendant, même après la défaite, la cause révolutionnaire modérée mais nationale contre les Autrichiens. Il n'était point de la société des carhonari, mais il était le dernier des Romains dans la dignité de sa patrie. Ce brave soldat, réduit au dénûment le plus méritoire, vivait à Florence des plus honorables privations. Il s'indigna, sans me connaître, contre moi, ressaisit sa plume avant de ressaisir son épée, et pubUa une brochure de quelques pages dans laquelle j'étais traité comme un insulteur public, et qui se terminait par quelques phrases pouvant s'interpréter comme un défi. Je compris, comme je devais le faire, ce défi à demi-mot, et je résolus à l'instant d'y répondre simultanément de deux manières : par la plume pour le pubhc, par l'épée pour le colonel.

Un accident imprévu retarda malgré moi les deux répliques que je devais à cet écrit, et cet accident me condamna pendant une quinzaine de jours à un silence et à une inaction qui pouvaient être mai interprétés du public, ou du moins de

cette nombreuse partie du public qui ignorait et qui devait ignorer ma résolution dans un pays où le combat singulier est puni ou prévenu par un exil éternel.

J'étais lié d'amitié avec le capitaine Medwin, Anglais de distinction, célèbre par son amitié avec lord Byron et par sa cohabitation avec ce grand poète pendant son séjour à Pise. Medwin venait de publier ses Conversations de lord 'Byron, ouvrage très intime et souverainement intéressant pour un homme tel que moi surtout, recherchant et adorant les reliques encore chaudes de ce grand apôtre de la poésie nouvelle. Nous montions à cheval tous les jours ensemble dans cette magnifique promenade des Caséines, qui est à Florence ce qu'est à Paris le nouveau bois de Boulogne.

Amateur passionné de chevaux arabes, je venais d'en recevoir trois du bey de Tunis, dont les haras ont la renommée de produire les plus beaux étalons d'Afrique. J'en dressais un; Medwin, excellent écuyer, dressait l'autre. Nous marchions au pas, côte à côte, quand mon cheval, abandonné à lui-même, jeta par badinage ses dents à la crinière de son camarade et feignit de lui mordre l'encolure. Le cheval de Medwin, prenant le jeu au sérieux, secoua la tête, et, tournant la croupe de mon côté, lança une ruade qui atteignit et brisa mon étrier. Le même coup fit sauter l'ongle de mon orteil droit. Je ressentis une extrême douleur, et je rentrai, toujours à cheval,

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