‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 91 sur 164 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

faite aurait nécessairement été suivie d'une série interminable de duels avec des Italiens prenant aussitôt après sa place, et que je n'aurais eu alors que le choix entre deux mauvais partis : ou succomber à la longue pour une pitoyable cause sous l'arme d'un de mes adversaires et perdre la vie sans chance de salut; ou quitter le pays et perdre ma carrière diplomatique avec peu d'honneur pour mon caractère. Je préférais infiniment recevoir moi-même une blessure à tout risque, dans une partie du corps moins vitale que le buste; et, comme je jugeai à la rougeur du visage de mon adversaire que le sang lui portait à la tête, et à la vivacité de ses ripostes et de ses attaques qu'il ne calculait plus ses coups, je me bornai à parer le corps et à exposer seulement l'épaule et le bras à son épée. Je calculai si juste, que la pointe, vigoureusement, en effet, écartée du corps, alla se perdre dans mon avant-bras et y pénétra profondément entre l'épaule et le coude. Mon arme tomba de ma main ; les témoins se jetèrent entre nous, le colonel retira sa lame, le sang coula abondamment, tout fut fini.

Ma blessure bandée me permit de gagner à pied ma voiture, qui attendait, sur la route de la

2fO LAMARTINE PAR LUI-MEME

Chartreuse, un des deux combattants. J'y montai seul et j'allai tomber dans les bras de ma femme vivement inquiète, qui, ayant appris ma sortie matinale, se doutait trop du motif et comptait les minutes dans une inexprimable anxiété. Je concevais bien moi-même ses angoisses, mais je comptais trop sur sa fermeté d'esprit, qu'elle m'a mieux prouvée depuis dans les crises suprêmes de la révolution de 1848, pour craindre qu'elle perdît le soin de mon honneur en recourant à son amie la grande-duchesse et en lui demandant de prévenir un duel nécessaire.

Le chirurgien, appelé, trouva ma blessure sérieuse, mais sans danger pour la vie. Quelques semaines de lit et quelques accès de fièvre suffirent pour me rétablir complètement.

Ma femme, qui courut au palais Pitti, obtint facilement du grand-duc que le gouvernement fermât les yeux sur un duel sans éclat et sans suite funeste. Le colonel Pepe, à ma requête, ne fut nullement inquiété, continua de jouir à Florence de l'asile qu'on lui avait accordé et conserva l'estime générale.

Quand moi-même je reparus, quelques jours après, au théâtre, je me trouvai complètement réconcilié avec l'opinion publique. Ma loge fut assiégée de visites et de félicitations des personnages les plus éminents de la société itaUenne, et rien ne subsista plus de mes malheureux vers que le souvenir de la réparation. Une goutte de sang

Page 1