‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 90 sur 164 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

voulu l'avilir, mais qui ne pouvait non plus se rétracter sans se laisser accuser lui-même d'une lâcheté heureusement très éloignée de son caractère. Le colonel fut convenable, poli, terme dans sa réplique. Nous prîmes jour, lieu et heure pour le lendemain, sur la rive gauche de l'Arno, à peu près en face des Caséines, hors de la ville.

J'avais pour témoins le comte de Villamilla, opulent Espagnol de l'Amérique du Sud, résidant alors avec sa famille à Florence et y jouissant de la plus haute considération, et le comte Aymon de Virieu, mon ami intime, garde du corps comme moi, qui était venu passer l'hiver à Florence pour sa santé et qui habitait ma maison. Le colonel en trouva avec plus de difficultés parmi les étrangers, parce que les lois implacables contre le duel intimidaient les Italiens exilés ou les Toscans.

Le lieu du combat fut fixé sur les rives solitaires de l'Arno, en face des Caséines, dans une éclaircie qu'un groupe de peupliers dérobait à tous les regards. Nous nous y rendîmes au lever de l'aurore, isolément et nos armes cachées sous nos manteaux, de peur que le moindre indice ne

révélât notre dessein à la police, trop avertie et qui devait sans doute nous observer. Mon titre diplomatique me mettait à l'abri de l'exil; mais le colonel Pepe aurait été certainement proscrit de son dernier asile, s'il avait été convaincu de meurtre ou de participation à un duel, dont la moindre peine, en Toscane, était de ne jamais rentrer dans le pays.

Tout était complètement désert et silencieux. Pour arme, nos témoins avaient choisi l'épée, comme moins mortelle que le pistolet entre des mains exercées qui cherchent moins la vie de leur adversaire que la revendication sanglante de leur honneur. Nous nous serrâmes en effet la main, le colonel et moi, avant de tirer notre arme du fourreau et de nous mettre en garde. Nos témoins étaient très agités; nous, très calmes.

Le combat fut long entre deux hommes, également experts des salles d'armes, qui voulaient se blesser et non se tuer. Après cinq ou six passes sans avantage décidé pour personne et suivies d'un moment de repos pour reprendre haleine, je m'aperçus que mon adversaire était ému, et j'eus plusieurs fois sa poitrine sous la pointe de mon épée. Je conservai complètement mon sang-froid et je me gardai bien de plonger le fer. Outre que j'aurais été inconsolable de tuer un brave et généreux soldat à qui je ne pouvais m'empêcher de porter toute mon estime, je savais que la blessure grave ou légère que je lui aurais

Page 1