LIVRE QUATRIÈME
pouvait ni l'élever trop haut, sans donner des ombrages à l'opinion libérale, ni le regarder en face dans une situation subalterne, sans se rappeler qu'ils avaient dénigré ensemble le gouvernement tempéré qu'il adoptait aujourd'hui, et sans éprouver une certaine pudeur d'ingratitude. Il se résolut fermement à l'éloigner de sa personne et de sa cour dans quelque exil honorable et lucratif qui fût une dignité, mais qui ne fût plus une puissance. Ainsi avait fait Louis XVIII pour M. de Blacas, ainsi fit Charles X pour M. de Vitrolles. On lui trouva Florence et on l'y relégua. M. de Vitrolles sentit la disgrâce, mais elle était assez colorée pour qu'il ne pût accuser tout haut le roi, qu'il avait poussé sur tant d'écueils. Il marchanda longtemps avec la nécessité. Cela me donnait du temps, j'étais loin de m'en plaindre.
M. de Vitrolles arriva enfin à Florence avec sa femme et sa fille. Son arrivée était mon congé. Il sentait lui-même que nous ne pouvions rester ensemble dans cette cour; que l'amitié presque intime du grand-duc et du secrétaire d'ambassade ne pouvait se concilier avec les égards officiels qu'un souverain doit au ministre d'un autre souverain.
D'ailleurs je représentais une politique de la France en Italie, M. de Vitrolles en représentait une autre. Sans pousser l'Italie aux révolutions violentes, ma politique était, comme celle de tous les ministres français et de tous les agents diplomatiques de la France, de lutter à armes loyales contre le monopole de l'Autriche, et d'offrir à l'Italie l'appui moral de la France, toutes les fois que l'Autriche ferait un pas de plus vers l'absorption des États dépendants ou indépendants de la Péninsule.
La politique de M. de Vitrolles, et il ne s'en cachait pas dans nos entretiens, était au contraire une politique de note secrète, une politique de sainte-alliance, une politique rassurante pour M. de xMetternich, convaincu qu'il était (et peutêtre n'avait-il pas tort au fond) que pousser l'Italie à l'indépendance et à l'irritation contre les traités de 181 y, c'était pousser la France à des guerres impolitiques contre l'Autriche, et l'ItaUe elle-même à des anarchies intérieures dont elle avait la velléité, mais dont elle n'avait pas la force. (( Nous ne pouvons pas, me dit-il dès notre premier entretien, marcher ensemble dans deux voies un peu trop divergentes. » J'en convins, et il fut résolu que je resterais avec lui seulement le temps nécessaire pour le mettre au courant des affaires d'Italie, et pour le présenter à la cour quand elle serait de retour au palais Pitti.