‹ A. de Lamartine par lui-mêmeChapitre 10 sur 142 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

peine un signe de respect. Ce n'était plus le peuple, c'était l'armée dont il cherchait la protection. Il ne se sentait plus empereur, il était à peine général. La liberté avait relevé les têtes depuis 1814. La France voulait compter avec lui.

Après quelques jours passés à Paris, je repris mon cheval chez Michonnet; je le fis conduire jusqu'à quelques heues sur la route de Meaux, et, montant en cabriolet avec Michonnet, je me fis mener par lui jusqu'au rendez-vous donné dans un endroit solitaire de la route. Là, je montai à cheval, et, vêtu en voyageur de commerce, je regagnai lentement, par Meaux, par Sézanne, par Troyes et par Châtilion, la route de Bourgogne.

Je n'avais pour arme qu'une canne à épée. Arrivé à Châtilion, je m'aperçus que la canne était tombée de ma main et que l'épée seule était restée pendue à mon poignet. Je me hâtai de profiter d'un moment où je ne me croyais pas vu pour jeter l'épée loin de moi, par-dessus le parapet d'une rivière qui coule à quelques pas de la ville. Mais j'avais été aperçu et aussitôt dénoncé au capitaine de gendarmerie. A peine étais-je installé dans l'auberge de Châtilion, que le capi-

taine entra dans ma chambre et me demanda mon pa?se-porr. Je n'en avais pas d'autre que ma feuille de licenciement. Je lui dis mon nom. Il connaissait ma famille, ayant été capitaine de gendarmerie à Mâcon quelques années auparavant. Il me consigna aux arrêts pour la forme, et m'engagea à faire conduire mon cheval par un palefrenier hors de la ville, où je le retrouverais en m'évadant à la nuit tombante. Il me donna ordre ostensiblement devant l'aubergiste d'attendre à Châtillon les renseignements qu'il allait faire prendre sur ma personne. Un clignement d'œil me fit entendre ce que j'avais à faire pour m'évader. Dans la soirée, je demandai à dîner, et, laissant un écu sur mon assiette, je sautai par la fenêtre de ma chambre. Après avoir marché une demi-heure à travers champs, je retrouvai mon cheval dans un cabaret de la route de Bourgogne.

Le lendemain, je m'arrêtai à Montbard, dans une hôtellerie du faubourg, voisine du château de M. de Buflfon. L'hôtesse et sa fille ne se méprirent pas à ma fausse apparence. L'auberge était vide. La jeune fille, d'une admirable beauté, me servit à table et m'enseigna avec une affection de sœur les chemins que je devais prendre pour me rendre à travers les bois au château d'Urcy, chez mon oncle. La mère et la fille me conjurèrent de laisser reposer mon cheval chez elles un jour ou deux, en ne sortant pas de ma chambre;

elles m'y tinrent la compagnie la plus tendre et la plus gracieuse pendant deux jours; il m'en coûtait de quitter des hôtesses si royalistes et si dévouées. Quand mon cheval eut bien repris haleine, la jeune fille m'accompagna elle-même avant le jour par un sentier hors de la ville. Nous ne nous séparâmes pas sans peine; elle versa quelques larmes en m'embrassant. J'en emportai un souvenir de sœur et le désir de la revoir. Je ne la revis jamais; mais je ferais encore aujourd'hui son portrait, tant les images sont vives et durables dans une imagination de dix-neuf ans.

Je m'enfonçai dans les bois de la Bourgogne, évitant les chemins frayés, et j'arrivai le troisième jour, avec mon cheval et mon chien, pendant la nuit, au château de mon oncle. Mon père y était. Il partageait mon amour pour les Bourbons, mon désespoir de les voir abandonnés par l'armée, mes appréhensions pour le sort même de cette armée toute prête à périr pour celui qui allait la jouer pour sa cause.

Mon oncle, l'abbé de Lamartine, retiré dans sa terre, et n'ayant aucun goût pour reprendre l'état ecclésiastique qui lui avait toujours répugné, sans aimer Napoléon, penchait beaucoup plus que nous vers le régime de liberté auquel l'expulsion des Bourbons ouvrait plus de chances. Il m'engagea à rester avec lui. Mon père et moi nous pensâmes que, si je restais, je serais inévitablement rappelé à servir, dans les armées na-

poléoniennes, une cause qui offensait nos sentiments. Je remontai à cheval après quelques jours de repos, et je me rendis à Maçon, près de ma mère et de mes sœurs.

Les mesures de recrutement qui me menaçaient me décidèrent bientôt à sortir de France et à passer en Suisse pour attendre en pays neutre l'issue des événements, sans offenser ma patrie et cependant sans servir la tyrannie. Je pris vingtcinq louis pour toute fortune dans les économies de ma pauvre mère, et je partis à pied pour la frontière de la Suisse. Mon excellent cheval, que j'espérais vendre un bon prix pour augmenter ma bourse, venait de mourir de ses fatigues. J'avais pour tout bien mes vingt-cinq louis, une veste de toile et quelques hardes avec un livre sur mon dos. J'avais pris un passe-port pour le village de Mézod, voisin des petites villes de Moirans et de Saint-Claude, oii ma famille possédait avant la Révolution des propriétés considérables. Ces châteaux abandonnés et la superbe forêt du Fresnoy, aboutissant à la frontière suisse, ont été vendus depuis à bas prix à des propriétaires du pays dont ces biens ont fait la fortune.

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