‹ A. de Lamartine par lui-mêmeChapitre 9 sur 142 · LIV RE PREMIER · texte numérisé non relu

LIV RE PREMIER

provinces, et se retira par la route de Lille. Il croyait pouvoir s'y défendre à l'ahri des fortifications et d'une garnison encore fidèle. Nous l'accompagnâmes avec l'enthousiasme de l'honneur et de la pitié. A peine lui permit-on d'entrer dans Lille et d'y passer quelques heures. La conduite du duc d'Orléans, qui l'escortait, y fut équivoque. Ce prince se retira en Angleterre, laissant supposer tout ce qui convenait à son ambition.

Le roi se retira à Gand. Nous nous enfermâmes dans Béthune, ville forte de la frontière du Nord, où les troupes de Bonaparte nous confinèrent en attendant notre licenciement. Il y eut là deux partis en présence : ceux qui voulaient émigrer à la suite du roi, et ceux qui, croyant leur devoir satisfait en ayant escorté le roi jusqu'aux frontières, répugnaient à les franchir. Je fus du nombre des derniers. Plus de devoir hors de la patrie contre la patrie. Ce fut mon sentiment; il prévalut. Nous capitulâmes librement, et nous reçûmes des feuilles de route pour rentrer démontés dans nos familles. Le capitaine Descrivieux, un de mes amis et de mes parents, qui campait avec son régiment de hussards sous les murs de Béthune, se présenta aux portes pour me réclamer. Je sortis avec lui, j'achetai un cheval, et je m'acheminai seul vers Paris.

A Abbcvillc, je fus reçu comme un fils de la maison dans l'hôtel. J'y restai quelques jours, indisposé. Quand je fus rétabli et que je voulus

payer ma dépense, la maîtresse de l'hôtel et ses filles refusèrent absolument de recevoir la moindre chose. «Non, non, me dirent-elles en versant des larmes, nous voyons bien que vous êtes un des gardes du roi, nous voudrions les recevoir tous pour l'amour de lui et de la France; mais puisque le hasard vous a confié à nous, nous rougirions de ne pas montrer en vous que notre hospitalité n'est pas de l'intérêt, mais du cœur. »

L'entrée de Paris nous était défendue. Arrivé à Saint-Denis, aux portes de Paris, j'écrivis à un loueur de voitures, nommé Michonnet, homme résolu et habile, de venir me chercher en cabriolet à Saint-Denis et d'envoyer un palefrenier prendre mon cheval. Michonnet reçutma lettre, recueiUit pendant quelques jours mon cheval, et me conduisit lui-même dans son cabriolet à mon hôtel de la rue du Hasard.

Paris était consterné; j'y restai quelques jours inconnu. J'y vis Napoléon revenant un jour de visiter la maison d'éducation de filles de Saint- Denis. Il passait rapide et pensif, seul dans sa voiture, dans la rue de la Paix, sous la colonne élevée à sa propre gloire. Son regard était inquiet, agité, perplexe; on eût dit une médaille du Bas- Empire. Son obésité, la pâleur et la lividité de son teint me frappèrent. Il était évident pour moi qu'il se repentait déjà de son évasion de l'île d'Elbe. Il regardait avec anxiété la foule qui s'arrêtait pour le contempler et qui lui donnait à

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