‹ A. de Lamartine par lui-mêmeChapitre 113 sur 142 · LIVRE CINQUIÈME '^'^I · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME '^'^I

C'est le geste de l'orateur saisi sur le vif et fixe en marbre pour l'immortalité par le sculpteur d'un Démosthène ou d'un Cicéron des temps modernes.

Je reviens à la Tolitique rationnelle, mon premier écrit purement circonstanciel et politique. Il a été très peu connu. Les pamphlets tombaient en ce temps-là comme la neige, et le mien eut le sort commun. Il le méritait. Premièrement, je ne savais pas encore écrire en prose; le vers était ma langue. Cette langue est trop réfléchie pour être employée aux usages ordinaires de la pensée. Secondement, ma situation délicate et embarrassée me condamnait aux généralités de la politique et m'interdisait la passion, qui est la vie des pamphlets. Je n'obtins qu'un succès médiocre. Cependant cet écrit avait l'avantage de me dégager tout à la fois des partis exaspérés, légitimiste ou orléaniste ou jacobin, et de me présenter aux électeurs comme un homme neutre qui donnait à espérera tous les esprits de bonne foi. Ce succès me suffisait pour le moment. Je ne pouvais pas en désirer un autre, et je compris qu'il fallait attendre une réaction des opinions. Je

pensai que deux années seraient suffisantes pour amener cette réaction en ma faveur dans un pays aussi mobile que la France.

Mais comment employer ces deux ans? J'avais trop d'activité dans l'esprit pour les passer oisif à la campagne ou dans une petite ville de province. Je résolus de voyager.

Ma belle-mère était morte: mon père était heureux et établi paisiblement à Mâcon, enveloppé de mes sœurs et de leurs jeunes filles, qui lui renouvelaient une famille de tendresse selon ses goûts. Je n'avais qu'une charmante enfant de dix ans, Julia, la plus délicieuse des filles. En l'emmenant, j'emmenais l'univers avec moi.

Sans être riche, j'avais une aisance qui me permettait les dépenses larges des grands voyages.

On a prétendu que ce voyage de deux ans, exécuté par moi avec la grandeur d'un homme qui ne calcule rien, avait été pour moi l'origine des immenses embarras de fortune qui m'ont obsédé depuis la révolution du 24 février.

L'origine de ces désastres de fortune ne remonte pas si loin. La source de mes revers est plus récente et plus honorable. J'ai brûlé mes

vaisseaux quand j'ai dû le faire, et si j'en recueille depuis dix ans quelques débris pour satisfaire péniblement à mes créanciers, j'en souffre, mais je n'en rougis pas. Dans les extrémités de sa patrie, le premier devoir est de s'oublier soi-même.

Mon grand voyage en Orient, exécuté en effet avec l'apparente somptuosité d'une fortune sans limites, ne me coûta rien en réalité. Voici comment :

J'avais alors environ quatre-vingt mille livres de rente; les deux années de mon revenu formaient cent soixante mille francs. Je vendis à mon retour quatre-vingt mille francs, à mon éditeur M. Gosselin, les quatre volumes de mes notes de voyage. Je rapportai de plus, en armes précieuses, tapis de luxe, chevaux arabes, étoffes d'Orient, etc., pour environ quarante mille francs de valeurs. Total de mes recettes de deux ans : environ deux cent quatre-vingt mille francs. Or, la totalité de ma dépense pendant ces deux ans, y compris le salaire des deux navires qui me portaient et m'attendaient dans les rades, chevaux, escortes, guides, etc., ne dépassa pas cent vingt mille francs. Il en résulte que ce voyage, au heu de m'avoir ruiné, m'a laissé au contraire un bénéfice réel d'environ cent soixante mille francs. Voilà la vérité.

L'Orient n'était point alors ce qu'il est aujourd'hui que l'invention de la navigation à vapeur l'a ouvert à l'Europe entière. Avec vingt-cinq

mille francs de présents, le voyageur y représentait cent mille francs de salaires.

Je partis de Marseille, avec ma femme, ma fille; un ami parfait, M. Amédée de Parseval; un médecin distingué, M. de La Royère, de Hondschoote; et un gentilhomme provençal, fort spirituel et fort original, appelé M. de Capmas; trois femmes de service et trois domestiques. MM. Rostand, de Marseille, me procurèrent un navire commode, un capitaine supérieur et un équipage d'élite de la Ciotat à qui tous les flots de ces mers étaient familiers. Je ne raconterai pas une seconde fois ici ce voyage. Il dura deux ans. Un affreux malheur en signala la fin. J'y perdis ma fille unique. Cette perte me détacha presque complètement de la terre. Je fis embaumer son corps et je le rapportai au cercueil de Saint-Point, où il m'attend maintenant, hélas! avec sa mère.

Quelques jours après la mort de mon enfant, un vaisseau français relâchant à Beyrouth, sur la cote de Syrie, m'apporta inopinément la nouvelle de ina nomination de député du Nord, par les électeurs de Dunkerque, de Bergues, de Grave-

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