L IVRE CINQUIÈME
lines et de Hondschoote, qui ne m'avaient point oublié. J'avais perdu, en perdant ma fille, tout l'mtérêt politique qui m'attachait à la vie; mais, par reconnaissance pour ces hommes excellents du Nord qui avaient gardé deux ans mon souvenir et leur espérance en moi, je ne me crus pas libre de récuser un mandat public pour une cause domestique. Je m'acheminai tristement vers la France. J'y rentrai par la Turquie d'Europe, par la Servie, la Hongrie, l'Autriche, la Bavière et les bords du Rhin. J'écrivis en six semaines mon voyage, avant de me rendre à Paris.
J'avais eu le bonheur de retrouver mon père dans une heureuse et vigoureuse vieillesse. Je venais d'hériter d'un oncle et d'une tante, M. et M"^ de Lamartine, de la belle terre de Monceau, où je m'établis dans le lit de mon grand-père.
J'y passai les mois d'automne, qui nous séparaient de la convocation des Chambres, dans la rédaction de mon Voyage en Orient et dans le vide que la perte de ma fille avait creusé dans mon cœur.
Je partis pour Paris au mois de décembre, commençant à me repentir d'avoir brigue deux
ans plus tôt une élection dont j'allais évidemment être embarrassé.
En effet, il n'y avait point pour moi de place convenable dans une Chambre où je ne voulais être ni du parti du gouvernement que je n'aimais pas, ni du parti de l'opposition légitimiste qui n'avait plus de sens que sa mauvaise humeur, ni du parti de l'opposition ultrà-libérale que je n'estimais pas, ni du parti du silence et de l'expectative, qui était l'opposé de ma nature. J'étais donc condamné à former à peu près seul un germe de parti sans valeur actuelle, et par cela même impuissant et presque méprisable. Cet inconvénient me frappa avec une grande évidence dès que j'arrivai à Paris.
M. Thiers, qui était ministre alors, vint me voir, aussitôt qu'il me sut débarqué, pour me représenter la fausseté de ma situation et la nécessité de m'enroler dans le parti du gouvernement. Il fut juste, habile, éloquent, amical dans son entretien. J'en fus touché, mais non changé; je refusai d'aller à la cour et je persévérai dans ma résolution de m'abstenir sévèrement de toute démarche qui compromettrait mon indépendance énigmatique, soit avec la royauté de Juillet, soit avec ses serviteurs devenus ses ennemis dans le parlement.