LIVRE CINQUIÈME
Je fus accueilli le lendemain avec empressement par les chefs de l'opposition radicale, dans les couloirs de l'Assemblée. La séance s'ouvrit, et je remarquai, comme un augure, qu'à l'ouverture des portes j'entrai par pur hasard dans la salle immédiatement derrière M. de La Fayette, qui causait avec moi dans ce moment-là. Je ne le suivis pas néanmoins sur les bancs les plus signalés de la gauche, où il s'asseyait par vieille habitude. J'allai chercher, sur les bancs les plus élevés et les plus infréquentés de la droite, une place solitaire et neutre, oii je ne tardai pas à être rejoint par M. Deshermeaux, jeune royaliste entrant ce jour-là à la Chambre dans des sentiments et dans des dispositions parfaitement conformes aux miens. C'était une bonne fortune pour moi qu'une telle rencontre et un tel voisinage.
M. Deshermeaux, qui vit encore et qui m'est resté cordialement attaché, quoique absent depuis tant d'années de l'Assemblée dont il se retira trop tôt, était de ce petit nombre d'hommes qui ont assez d'indépendance pour savoir rester seuls, assez de talent pour se faire leur place à euxmêmes, assez de vertu publique pour braver du haut de leur conscience les colères et les mépris
des partis qui n'ont de force que leur nombre et qui ne savent que dénigrer ou applaudir ceux qu'ils sont incapables de comprendre et indignes d'imiter.
Nous fûmes rejoints, quelques jours après, par M. Janvier, jeune avocat de Paris, d'un prodigieux talent, qui venait de se signaler par des discours de la plus haute éloquence dans la défense de M. l'abbé de Lamennais, royaliste alors, et de quelques condamnés vendéens, coupables de leur fidélité aux Bourbons dans les aventures plus téméraires qu'héroïques de M™^ la duchesse de Berri,
Un autre homme de talent, mon camarade en diplomatie pendant la restauration, M. le marquis de Lagrange, cherchant comme moi une place et une attitude personnelles, dans cette mêlée de partis qui confusionnaient les hommes et les choses, se joignit également à nous.
Quelques autres individualités rares mais distinguées ébauchèrent ce petit groupe éclectique de députés indépendants, que je pus appeler quelques jours après le groupe social^ sans que la Chambre osât ni rire ni murmurer de cette au-