LIVRE PREMIER 3I
bontés envers un étranger à peine vêtu convenablement ne sortira de ma mémoire. J'y retrouvai une mère et une sœur. Que le ciel le rende à leurs fils et à leurs frères !
Craignant cependant d'abuser de tant d'hospitalité dans une demeure dont l'opulence antique déguisait mal la médiocrité présente, je pris congé de la famille de Vincy, non sans regrets, et j'allai à Neuchatel chercher l'abbé Latbnd, cet ennemi inventif et ingénieux de Bonaparte. On me dit à Neuchatel qu'il était dans les hautes montagnes, sur l'extrême frontière, à la Chauxde-Fond. Je m'y rendis seul et à pied. Je parvins à le découvrir. Il me reçut bien, sans paraître même redouter un piège de police; mon visage le rassurait suffisamment. Il me fit déjeuner avec lui. Il m'avoua qu'il n'avait ni soldats, ni courtisans, ni armée; qu'il était seul, et que son génie lui suffisait pour conspirer la ruine de Napoléon. « Son retour de l'île d'Elbe est une conspiration aussi, me dit-il, elle a réussi, et celle de Malet a échoué; mais j'espère avoir ma revanche, car je suis né conjuré comme il est né soldat. Retournez donc d'où vous êtes venu, » me dit-il. Et il me reconduisit jusqu'à la descente sur Neuchatel.
Depuis ce jour je n'ai plus entendu parler de l'abbé Lafond. Il rentra dans l'ombre de ses complots, ou bien il en recueillit le fruit après la Restauration dans quelque grosse chapelle des maisons des princes. Walter Scott n'a jamais décrit un type plus pittoresque de conspirateur. Il faisait son métier gaiement, comme dit Mirabeau. Il était jeune, jovial, et ses traits tenaient plus du comédien que du prêtre. Il conspirait, envers et contre tous, à front découvert.
En revenant de visiter l'abbé Lafond, je pensai qu'il y aurait peut-être indiscrétion à rentrer chez M"-" de Vincy. Je traversai le lac de Genève dans un bateau de pêcheur, et je résolus d'aller passer le temps de mon exil dans le Chablais, sur la cote opposée, en vue de Vincy.
Le batelier du Chablais tenait en même temps une petite auberge dans un village voisin du lac, appelé, je crois, Narnier. J'étais très sobre par nature et très économe de mes vingt-cinq louis par nécessité. Je convins avec lui quil me nourrirait à sa table, à douze sous par jour, et qu'il me permettrait de me loger seul au bord du lac, dans une petite maison déserte de douanier.