‹ A. de Lamartine par lui-mêmeChapitre 13 sur 142 · LU' RE PREMIER · texte numérisé non relu

LU' RE PREMIER

dont l'unique fenêtre ouvrait sans vitres sur les flots.

Un bois de lit sans matelas, rembourré de foin et recouvert d'une couverture, était tout l'ameublement de la maison. La fille unique du batelier suisse, d'un caractère gai et d'une très honnête conduite, venait tous les matins renouveler ma botte de foin et m'apporter le morceau de pain et la jatte de crème de mon déjeuner. Elle était très reconnaissante de mon respect pour elle, et très pieuse, comme les paysans de Savoie. C'était mon unique société; mais cette société naïve et cependant spirituelle me suffisait complètement. Je vivais avec les rêves et les livres. Ma seule dépense était la location des ouvrages du cabinet de lecture de la petite ville de Nyons, en Suisse. Mon hôte, le pêcheur de Narnier, me les apportait une fois par semaine, quand il allait passer les Savoyards dans le pays de Vaud. Parfois j'écrivais quelques vers, aussi mélancoliques que le site, l'heure, l'exil, la sohtude et la nuit. Des imprécations contre la tyrannie, des ironies contre la versatilité et l'ingratitude des peuples qui acclament ceux qui les oppriment, qui abandonnent ceux qui les délivrent et les respectent, formaient le fond de ces poésies. J'en retrouve encore dans ma mémoire. Je sais bien que j'en retrouverais encore d'autres gravées au crayon sur les murs blanchis à la chaux de ma chambre du Chablais. Je me figurais être un Tacite et un Ovide rclé-

gués en un seul homme dans les forêts de la Scythie, n'osant pas combattre contre l'empire avec les barbares, et craignant, s'il combattait pour César, de commettre un parricide contre Rome.

Ces premiers mois de ma vie politique furent romanesques, tristes, pleins de songes et quelquefois de délices d'imagination. Je ne croyais pas au succès durable de l'attentat tout personnel de Napoléon contre la France, malgré le sang que le fanatisme de tous les soldats de la France mettait à son service. La France venait de goûter un an de vraie liberté, elle ne pouvait pas l'oublier longtemps. Si Napoléon était vaincu dans sa première bataille, sa défaite le tuait; s'il était vainqueur, la liberté, avec laquelle il était incompatible, le détrônait. Ce n'était pas un de ces hommes qui se limitent: il lui fallait tout ou rien. Les vaines parades de représentation nationale qu'il jouait au Champ de SMai, peu de jours avant Waterloo, ne trompaient personne. La seule constitution était un cri de son armée, le lendemain d'une grande victoire. La France, il faut le dire, craignait presque autant cette victoire qu'elle

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redoutait une défaite. L'une était la défaite des institutions libérales; l'autre, la défaite du pays. On ne savait pas de laquelle on se relèverait le plus tôt. Ces réflexions, qui étaient celles de tout le monde, agitaient mes nuits sur ma botte de foin, dans ma chambre borgne, pendant les splendides nuits d'été éclairées par la lune sur les flots retentissants du lac de Genève.

J'écrivis alors mes premières lignes politiques. Ce premier écrit était une lettre républicaine, adressée au ministre de l'intérieur, Carnot. Je lui reprochais, en termes acerbes et cependant empreints d'un reste d'estime et d'espérance, d'avoir accepté du tyran le mandat de renier la république, et de s'aUicr, lui, le tribun militaire de la Terreur, coupable de condescendance envers les licteurs du comité de salut public, de s'allier avec l'auteur du i8 brumaire, et de se décorer d'un titre de comte, désaveu de tous ses principes. Je lui demandais compte de ces concessions à la tyrannie renaissante; je lui demandais d'élever la voix et de mettre au moins des conditions civiques à cette prostration à tout prix dont il scandalisait les royalistes et les répubhcains. La France, alors, pourrait croire en lui et se lever, non pour un homme suspect, mais pour elle-même.

Mon vieil ami Al. de Mézod, à qui je fis passer cette lettre politique par iM. de Lamarre, ami et complice de l'abbé Lafond, doit avoir encore cette adresse à Carnot.

M. de Lamarre, ancien républicain, devenu ardent royaliste, se tenait à cheval sur les deux frontières de France et du pays de Vaud, pour favoriser les conspirations et faire passer les nouvelles d'un pays dans l'autre. J'avais eu occasion de le connaître, en France, chez MM. Chavériat, amis de ma famille à Moirans, er, en Suisse, au château de Vincy. Il m'avait pris en amitié à cause de ma verdeur d'antipathie contre Napoléon et de mon royalisme mêlé d'idées grecques et romaines sur la tyrannie. On trouva ma lettre étonnante sous la main d'un jeune garde du corps du roi de France. J'ignore si elle parvint jamais à son adresse.

Peu de jours après, l'illumination de quelques édifices dans les campagnes du canton de Vaud m'annonça dans la nuit une grande nouvelle. C'était la défaite de Waterloo et la rentrée nocturne de Napoléon sans armée à Paris. Il perdit le temps en conciliabules avec ses partisans, devenus rares ou traîtres, et avec ses frères, restés plus confiants que lui dans sa fortune. Voyant qu'il se trahissait lui-même, la Chambre des députés le menaça; ses ministres le trahirent. Il ne sut

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prendre ni le parti d'un coup d'État toujours possible, ni le parti de rejoindre les débris de son armée et de mourir les armes à la main. Il abdiqua pièce à pièce. Comme si l'on abdiquait jamais ce qu'on avait pris de force, l'épée à la main ! L'abdication suppose un droit: le 20 mars était un coup de main contre le droit du peuple français, contre le roi de France, contre le droit public de l'Europe. Napoléon en avait appelé à la fortune. La fortune avait prononcé contre lui. Il n'avait qu'à mourir ou qu'à se livrer à son expiation de bonne grâce. Poursuivi par ses vainqueurs, abandonné et même repoussé brutalement par ses complices, les Carnor, les Caulaincourt, les Fouché, ministres provisoires de l'Assemblée souveraine, insurgée contre celui qui l'avait évoquée lui-même du fond de son propre parti, et qui avait retourné contre lui ses ministres. Il n'eut d'asile qu'un vaisseau anglais, et de refuge que le rocher de Sainte-Hélène, où des commissaires européens assistèrent à sa vie et à sa mort.

Dès que ces événements me furent connus, je repris par les sentiers du Chablais la route de Cliambéry. Un ami de collège, le baron Louis de

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Vignet, neveu du fameux comte de Maistre, inconnu alors, m'y reçut comme un frère dans sa charmante et sauvage solitude de Servolex. Le comte de Vignet, frère aîné de mon ami, devait, peu d'années après, épouser la plus belle de mes sœurs, toutes remarquablement belles. C'est là que je connus toute la famille des de Maistre, famille composée des frères, des sœurs, des nièces du grand écrivain, et bientôt après le grand écrivain lui-même.

J'étais loin de me douter alors que le comte de Maistre, vieillard vert et jovial, plein de la verve campagnarde d'un gentilhomme de donjon d'une vallée de Savoie, rapportait d'émigration tant de gloire littéraire dans ses portefeuilles, et qu'il passerait, grâce à la distance et au paradoxe, pour un prophète de l'Église renouvelée. Il s'en doutait alors aussi peu que moi. Bien qu'à soixante ans passés, il avait de lui-même le sentiment modeste d'un provincial qui hésite devant la pubhcité de Paris, où il aurait à subir la critique dédaigneuse du zMercure de France et des grandes célébrités académiques de l'Athénée impérial de 1815.

M. de Bonald et M. de Chateaubriand, avec lesquels il était en correspondance, ainsi qu'avec M"^^ de Staël elle-même, lui avaient déjà donné dans leurs lettres des gages de gloire certaine sur l'élévation des idées. On était en pleine réaction contre la révolution. Tout ce qui la combattait était sûr de réussir et ne pouvait aller trop loin.

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