LIVRE CINqUlÈ ME
LU
La discussion des lois de septembre, auxquelles j'avais pris une part principale contre les exagérations doctrinaires des ministres, m'avait déjà caractérisé suffisamment, non parmi les ennemis, mais parmi les indépendants du gouvernement. Ces lois sans nécessité étaient déjà une sorte de coup d'État légal, une provocation à la France, de nature, selon moi, à faire au roi plus d'adversaires que de partisans. Je les avais combattues avec une grande force. C'était la première fois que je parlais politique. On avait été étonné du nerf de mon opposition; on ne me soupçonnait pas tant d'âpreté dans la résistance au pouvoir.
Le succès de cette harangue me rangea parmi les hommes dont il fallait attendre dans l'occasion plus de politique sérieuse que de généralités sonores auxquelles les hommes du gouvernement affectaient de me renvoyer constamment. Dès lors je comptai pour quelqu'un dans la Chambre.
Un mot très intelligent et très pittoresque de M. Royer-CoUard me fit sentir qu'il était temps de me caractériser davantage dans les discussions de tribune. Il vint me trouver sur mon banc isolé dans la Chambre :
« Pourquoi, me dit-il, vous qui, quand vous le voulez, produisez tant d'impression sur l'Assemblée et tant de retentissement dans le pays, vous condamnez-vous à ne parler que sur des généralités théoriques qui vous privent de votre influence naturelle sur les esprits dans les questions de tous les jours?
— C'est, lui dis-je, pour parler par la fenêtre à la masse du pays qui méprise assez les discussions sans valeur entre le ministère et l'opposition,
— Je vous comprends, reprit-il. Seulement, réfléchissez-y. Parler par la fenêtre, c'est très bien, et c'est ainsi qu'ont commencé Mirabeau, Danton, Pétion, Robespierre, tous ces hommes que j'ai touchés de près dans ma première jeunesse (il avait été secrétaire dans la Commune de Paris en 1791.) Mais souvenez- vous aussi d'une grande et simple vérité que je dois vous dire : c'est que, pour parler par la fenêtre, il faut d'abord être dans la chambre ! »
Il me serra la main et s'en alla.
Son propos me fit penser, et je résolus dès ce moment-là de sortir de mon rôle théorique et contemplatif pour me mêler plus activement aux discussions présentes et vivantes de la Chambre et des ministères.