‹ A. de Lamartine par lui-mêmeChapitre 134 sur 142 · LIVRE CINQUIÈME IJ · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME IJ

Je restai muet et consterné. Il me somma de parler à mon tour.

« L'appel au pays est bon, répondis-je, mais après avoir obéi scrupuleusement au pays luimême dans la loi de sa constitution, c'est-à-dire après avoir remis votre démission au roi, et cédé cette ombre de pouvoir à cette fausse ombre de majorité incapable même de la saisir alors. Ce n'est pas vous qui ferez appel au pays, ce sera la coalition soi-disant victorieuse, mais en réalité vaincue par sa propre perversité. L'iniquité de sa tactique deviendra évidente au pays par son incapacité de reconstruire un gouvernement même d'une heure! Comment voulez- vous admettre que M. Garnier-Pagès, que M. Odilon Barrot, que M. Dufaure, que M. Berryer, que M. Guizot, que M. Thiers, ayant chacun des partis opposés et des passions contraires, s'entendent pour créer un gouvernement antipathique? C'est impossible. Leur impossibilité vous justifie. Après de longues et inutiles tentatives pour former le gouvernement, le roi fera f appel au pays dont vous parlez et le pays vous renverra une majorité triomphante. »

Je partis de là pour analyser dans un discours important et sans réplique la nécessité de se retirer. Ce discours est reproduit dans mes OEuvres complètes, on peut l'y voir.

M. de Montalivet, ministre de l'intérieur, se repentit courageusement d'avoir applaudi un

moment auparavant au discours de M. Mole et déclara qu'il se rangeait à mon avis. Les autres ministres en firent autant.

La figure de M. Mole pâlit et se consterna. c( Eh bien, messieurs, dit-il à ses collègues et à moi, il est trop tard. La dissolution, signée hier soir par le roi à ma requête, est partie pour les départements! »

Tout le monde se leva et sortit.

« Cette faute, m'écriai-je, n'est pas une faute, mais une révolution à un jour donné. Je me retire avec une impression sinistre... Le pays accepte toujours le défi du pouvoir; il renverra au roi une coalition légalisée par l'élection. Vous serez torcés de subir une défaite que vous aurez vous-mêmes provoquée. De deux choses l'une alors : ou la coalition se dissoudra, se trahira elle-même et ne fournira au roi que des instruments de règne déshonorés par leur défection à leurs complices d'aujourd'hui, et alors gouvernement en ruine et abrégé; ou bien la coahtion voudra essayer de gouverner en commun, et alors anarchie dans le sein même du gouvernement! Des deux cotés, révolution !... »

Nous sortîmes confondus de ces augures et prévoyant de grands malheurs.

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Mes prévisions ne furent que trop tôt réalisées. Le pays renvoya des éléments identiques à la coalition. Le roi nomma M. Thiers, qui s'était déclaré son ennemi personnel, premier ministre.

Il entra au pouvoir très affaibli par sa défection; il y fut hésitant et très faible. Il chercha à fanatiser la France pour la guerre contre la Turquie au profit du pacha d'Egypte, ci-devant marchand de tabac à Salonique, pour lequel il ne put pas passionner la France contre tous ses intérêts- Il fit chanter au roi la 'SMarseillaise pour effrayer l'Europe, qui se prit à rire. Tout le monde regardait cette comédie sans prendre feu et sans y rien comprendre.

Je sentis qu'il était temps de parler, et j'écrivis de Hyères, où j'étais, trois lettres politiques pour lesquelles M. de Girardin me prêta l'énorme publicité de la Tresse. Ces trois lettres irréfutables renversèrent seules ce ministère décousu de M. Thiers. Il envoya l'escadre française sur les côtes de Syrie, pour seconder le pacha d'Egypte et pour créer, comme un second Mahomet, un empire arabe dans des provinces presque toutes chrétiennes. Les Anglais se fâchèrent; il fit ren-

trer humblement notre escadre. De ce jour, ce ministre étourdi fut impuissant, anéanti. Mes trois lettres, qui avaient convaincu trois cents députés, avaient achevé l'œuvre avant que nous fussions convoqués à la Chambre; M. Thiers, déconcerté, croula au premier choc.

M. Guizot, plus coupable que lui, négociait de Londres pour hériter de sa place, ce Nous pourrons vous soutenir, lui avaient dit ses propres amis du Journal des Vebars, mais nous ne vous estimons plus. » C'était le sens de la majorité de la Chambre à son égard. Pendant la coahtion, il avait fait défection au roi; depuis le triomphe de la coalition, il avait reçu de Ai. Thiers l'ambassade de Londres, et il n'était pas très évident qu'il n'eût pas fait défection à M. Thiers; maintenant il se présentait pour faire défection à la coalition tout entière; son caractère devait en souffrir, on ne le vit que trop plus tard. J'ignore ce qu'il fit à Londres pour justifier la confiance de M. Thiers dans ses négociations avec l'Angleterre et avec la Prusse. Quoi qu'il en soit, il succomba, et avec lui succomba M. Thiers. Ce que je sais, c'est qu'il négociait déjà secrètement avec le roi et avec la Chambre pour remplacer à Paris M. Thiers.

Ses amis les plus intimes dans l'Assemblée me communiquèrent des lettres de lui, par lesquelles il leur demandait de me voir et de s'assurer positivement si j'étais ou non favorable à sa ren-

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