‹ A. de Lamartine par lui-mêmeChapitre 140 sur 142 · LIVRE SIXIÈME 4O · texte numérisé non relu

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nombre d'années suffisant pour son œuvre de préparation et de transaction, et la durée de ses services fera pour nos enfants la mesure exacte de la durée de son existence. (Oui! oui!)

« Si au contraire la royauté trompe les espérances que la prudence du pays a placées, en 18^0, moins dans sa nature que dans son nom; si elle s'isole sur son élévation constitutionnelle; si elle ne s'incorpore pas entièrement dans l'esprit et dans l'intérêt légitime des masses; si elle s'entoure d'une aristocratie électorale, au lieu de se faire peuple tout entier; si, sous prétexte de favoriser le sentiment religieux des populations, le plus beau, le plus haut, le plus saint des sentiments de l'humanité, mais qui n'est beau et saint qu'autant qu'il est libre, elle se ligue avec les réactions sourdes de sacerdoces affidés pour acheter de leurs mains les respects superstitieux des peuples... (bravo! bravo!); si elle se campe dans une capitale fortifiée; si elle se défie de la nation organisée en milices civiques et la désarme peu à peu comme un vaincu; si elle caresse l'esprit militaire, à la fois si nécessaire et si dangereux à la liberté dans un pays continental et brave comme la France; si, sans attenter ouvertement à la volonté de la nation, elle corrompt cette volonté, et achète, sous le nom d'influences, une dictature d'autant plus dangereuse qu'elle aura été achetée sous le manteau de la constitution... (applaudissements); si elle parvient à faire

d'une nation de citoyens une vile meute de trafiquants, n'ayant conquis leur liberté au prix du sang de leurs pères que pour la revendre aux enchères des plus sordides faveurs... (bravos); si elle fait rougir la France de ses vices officiels, et si elle nous laisse descendre, comme nous le voyons en ce moment même dans un procès déplorable, si elle nous laisse descendre jusqu'aux tragédies de la corruption... (vive sensation); si elle laisse affliger, humilier la nation et la postérité par l'improbité des pouvoirs publics; elle tomberait, cette royauté, soyez-en sûrs! elle tomberait non dans son sang, comme celle de 89, mais elle tomberait dans son piè2;e ! Et après avoir eu les révolutions de la liberté et les contrerévolutions de la gloire, vous auriez la révolution de la conscience publique, et la révolution du mépris! (Longs applaudissements.)

(( Mais espérons mieux de la sagesse du gouvernement éclairé, tard, peut-être, mais éclairé à temps, désirons-le, par ses intérêts. Espérons mieux de la probité et de l'énergie de l'esprit public, qui semble avoir depuis quelque temps des pressentim.ents de crainte ou de salut! Que ces pressentiments que nous éprouvons nousmêmes soient pour les pouvoirs publics des avertissements et non des menaces! Ce n'est pas l'esprit de faction qui nous les inspire! Nous n'avons rien de factieux ici dans nos pensées! Nous ne voulons pas être facnon, nous sommes

opinion, c'est plus digne, c'est plus fort, c'est plus invincible. (Oui! oui!) Eh bien! messieurs, des symptômes d'amélioration dans l'opinion me frappent et vous frapperont peut-être aussi.

« J'ai dit, il y a quelques années, à la tribune, un mot qui a fait le tour du monde, et qui m'a été mille fois rapporté depuis par tous les échos de la presse. J'ai dit un jour : « La France s'enc( nuie! » Je dis aujourd'hui : « La France s'atcc triste! » Qui de nous ne sent en lui-même la vérité de ce mot? (Oui! oui!) Qui de nous ne porte sa part de la tristesse générale? (Oui, oui! tous!) Un malaise sourd couve dans le fond des esprits les plus sereins, on s'entretient à voix basse depuis quelque temps, chaque citoyen aborde l'autre avec inquiétude, tout le monde a un nuage sur le front. Prenez-y garde, c'est de ces nuages que sortent les éclairs pour les hommes d'État, et quelquefois aussi les tempêtes. (Bravos réitérés.) Oui, on se dit tout bas : « Les temps « sont-ils sûrs? Cette paix est-elle la paix? Cet « ordre est-il l'ordre? Peut-on jouir avec sécurité « entre deux orages? Avons-nous le gouvernece ment de nos idées? Le gouvernement, au lieu « d'être une grande et sainte mission de lumière « et de morale appliquée, de vertu pubhque, de « patriotisme, n'est-il pas une grande industrie ? « L'esprit de matérialisme et de trafic ne remonte- « t-il pas des membres dans la tête? Ne sommesce nous pas dans une régence de la bourgeoisie

a aussi pleine d'agiotage, de concussions, de « scandales que la régence du Palais-Royal? Se « sent-on glorieux ou humilié de vivre dans ce « temps-ci? Ne sommes-nous pas une énigme « pour nous-mêmes et pour les nations? Et quel « sera le mot de cette énigme? Sera-ce un com- « plet retour aux ténèbres, sous lez fourches Cau- « dines de toutes les idées surannées? Sera-ce une « révolution nouvelle, non plus de raison, mais « de démence? un débordement de démagogie (( irritée submergeant toutes les bases de la soc( ciété, Etat, famille, propriété? (Non! non!) (c Sera-ce plutôt une de ces décadences douces, (( une espèce de Capoue de la Révolution, dans « laquelle une nation glisse comme une prosti- « tuée des bras d'un pouvoir corrupteur aux bras (( d'un pouvoir despotique, et s'endort dans un « bien-être matériel pour se réveiller dans l'inva- « sion? » (Vive sensation.)

« Oui, voilà ce qu'on se dit tout bas, et ce qui attriste même dans des réunions la physionomie de la France ! Eh bien, cette tristesse Fait la joie des bons citoyens, car elle prouve que la France a le sentiment de son mal, qu'elle en souffre, qu'elle en rougit, qu'elle s'en indigne, et qu'elle finira par en triompher! Cette tristesse, au fond, savezvous ce que c'est ? c'est le contraste entre les idées du pays et la conduite du pays! c'est la contradiction en tout entre les principes de la France et ses actes; c'est l'hypocrisie officielle de ses

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paroles, qui s'usent avec ses pensées; c'est le remords de ses faiblesses d'opinion et de ses apostasies d'idées qui la poursuit.

ce Eh bien! ces dialogues à portes fermées sont des signes que la conscience du pays n'est pas en paix avec elle-même, et que les jours de régénération ne tarderont pas à se lever; et que vous faut-il pour cela? Une volonté! Ayez une volonté, et vous y plierez, sans avoir besoin de les briser, vos gouvernements! Les révolutions des gouvernements libres peuvent se faire dans le cercle de la constitution!

« Mais qu'ai-je besoin, messieurs, de chercher d'autres symptômes de réaction et de régénération de la volonté publique que ceux que je vois ici même et dans le fait de cette immense réunion? Pourquoi mon faible livre a-t-il ému si rapidement votre fibre nationale ici et ailleurs? Pourquoi moi-même me suis-je senti poussé à l'écrire en attendant seul, ou avec le petit nombre, dans les conseils du pays où vous m'avez envoyé, que la réaction antilibéralc fût accomplie et que la France et le siècle, revenant à leur nature, retrouvassent sur leur passage les hommes de foi libérale au poste où vous les avez placés?

« Et vous-mêmes, pourquoi êtes-vous ici? Pourquoi avez-vous quitté un jour, en masse si imposante et si inusitée dans nos mœurs, vos villes éloignées, vos villages, vos affaires, vos loisirs, pour venir entourer un homme sans force, mais dont

VOUS pressentiez l'âme en rapport avec la vôtre? (C'est pour vous ! c'est pour vous !) Non, ce n'est pas pour moi! Et qui suis-je, moi? Un simple et modeste compatriote, qui n'a pas même, pour la plupart d'entre vous, le mérite d'exciter une vulgaire curiosité! que vous connaissez tous, qui est né sur votre sol, qui a vécu, qui a grandi, qui s'est avancé dans la vie au milieu de vous, qui n'a, ni par sa naissance, ni par sa puissance, ni par ses dignités dans l'Etat, ni par d'éclatants services rendus à son pays, aucun titre à ce concours du peuple se pressant autour d'un grand citoyen! (V^ous l'êtes ! vous l'êtes pour nous !) Non ! je me connais, je ne m'exagère pas; je me juge, je ne trouve pas en moi-même la raison de cette glorieuse affluence de tant de milliers de convives et de spectateurs! Mais il suffit qu'un souffle de ces vérités rénovatrices qui portent en elles la vie et la gloire ait traversé mes lèvres, pour que vous ayez voulu rendre en apparence à l'organe bien indigne de ces vérités un honneur qui ne s'adresse en réalité qu'à elles mêmes ! qu'à vos principes ! qu'à vos espérances! (Applaudissement prolongé.)

« Eh bien, je le répète, c'est là un symptôme de régénération de lesprit pubhc! c'est là un symptôme que la réaction contre les apostasies des principes de 89 commence ! Et qui sait si cette imposante manifestation ne sera pas un jour ellemême une des dates, un des points de départ de cette réaction? (Oui! oui! espérons-le!)

(( Cependant, messieurs, ne nous y trompons pas. Cette réaction ne s'accomplira pas en un jour. Il y aura longtemps deux parus opposés de doctrines parmi nous et en Europe. Il y aura des hommes qui diront, et même consciencieusement, que la raison n'est qu'un fatal éblouissement des peuples qui les conduit aux précipices et aux anarchies; que les préjugés sont les racines immortelles des institutions, que les habitudes sont les lisières du genre humain, que la liberté des croyances, l'indépendance mutuelle des religions et des États, la liberté politique, l'égalité de droits entre les citoyens, la fraternité sociale entre les classes, ne sont que les rêves d'une philosophie insurgée contre la nature, qui n'a fait que des maîtres et des sujets, des forts et des faibles, des habiles et des dupes, des exploiteurs du pouvoir et des masses pour être des instruments de cupidité ou d'ambition !

« Mais, en face de ce vieux parti delà routine et du préjugé, il se lève une génération jeune, forte, réfléchie, qui n'a trempé ni dans nos excès révolutionnaires, ni dans nos réactions contrerévolutionaires, qui n'est pas contente des doctrines surannées dont on la nourrit, qui s'indigne contre les spectacles dont elle est témoin, qui aspire à mieux qu'à cette imbécile renaissance de tout ce que la raison du dernier siècle a sapé, et qui commence à se retourner avec étonnement et avec respect vers ces grandes éruptions de

lumière émanées du cratère même de la liberté, et que j'ai essayé de dégager dans ce livre des nuages qui les ont trop longtemps obscurcies !

ce Et, entre ces deux partis, qui prononcera? qui sera juge? Sera-ce, comme dans nos premières luttes, la violence? l'oppression? la mort? Non, messieurs ! rendons grâce à nos pères : ce sera la liberté ! la liberté qu'ils nous ont léguée ; k liberté, qui a ses propres armes, ses armes pacifiques aujourd'hui pour se détendre et se développer sans colère et sans excès! (On applaudit.)

a Aussi nous triompherons, soyez-en sûrs !

« Et si vous demandez quelle est donc cette force morale qui phera le gouvernement sous la volonté nationale, je vous répondrai : C'est la souveraineté des idées, c'est la royauté des esprits ! c'est la république! la vraie république! la république des inteUigences ! en un mot, c'est l'opinion ! Cette puissance moderne dont le nom même était inconnu de l'antiquité. Messieurs, l'opinion est née le jour même où ce Gutenberg, que j'ai appelé le mécanicien d'un nouveau monde, a inventé par l'imprimerie la multiplication et la communication indéfinies de la pensée et de la raison humaine! Cette puissance incompréhensible de l'opinion n'a besoin, pour régner, ni du glaive de la vengeance, ni de l'épée de la justice, ni de l'échataud de la terreur. Elle tient dans ses mains l'équilibre entre les idées et les institutions, elle tient la balance de l'esprit humain ! Dans l'un des

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plateaux de cette balance, on mettra longtemps, sachez-le bien, les crédulités d'esprit, les préjugés prétendus utiles, le droit divin des rois, les distinctions de droits entre les castes, les haines entre les nations, l'esprit de conquête, les unions simoniaques entre le sacerdoce et l'empire, la censure des pensées, le silence des tribunes, l'ignorance et l'abrutissement systématique des masses! (Oui! oui ! voilà ce qu'on veut!)

c( Dans l'autre nous mettrons, nous, messieurs, la chose la plus impalpable, la plus impondérable de toutes celles que Dieu a créées : la lumière ! (Applaudissements.) Un peu de cette lumière que la Révolution française fit jaillir, à la fin du dernier siècle, d'un volcan, oui, sans doute, mais d'un volcan de vérités ! (Applaudissement prolongé.) Trop heureux, messieurs, si je puis y mettre moi-même une seule des pages de ce faible livre dont vous voulez bien aujourd'hui adopter le sens (Oui! oui!), et si cette page de l'histoire de nos grandeurs et de nos malheurs, de nos vertus et de nos fautes, contribue, non par sa valeur propre, mais par le poids de vos adhésions et des innombrables signatures dont vous les couvrez en ce moment, à emporter le plateau de l'opinion publique du côté des principes sains de notre rénovation, du côté de l'avenir, du progrès moral du peuple et de la hberté!

« Messieurs, je m'arrête; je vous ai entretenus trop longtemps (non ! non !), pardonnez-le-moi !

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Je VOUS ai tenus trop longtemps debout, debout comme les témoins dans ce grand procès entre le passé et l'avenir! pardonnez-le-moi !

« Emportez, messieurs, de cette solennité littéraire et populaire à la fois la reconnaissance d'un citoyen qui n'a jamais rêvé sa gloire que dans votre amitié ! (Bravos.) Vous venez, malgré le ciel, de me donner un beau jour! le plus beau jour de ma vie publique d'homme politique et d'écrivain! Permettez-moi de vous adresser une prière! Laissez-moi vos noms! (Sensation prolongée.) Laissez-moi vos noms inscrits sur les listes de ce banquet, afin que je puisse les conserver pour mes années de paix parmi mes plus chers titres de famille, et dire en les montrant à mes neveux : « Le jour qu'un pareil pays donne « ainsi à un de ses enfants ne se couche pas avec « le soleil! )> (Applaudissements.) Non, il ne se couche pas avec ce soleil qui disparaît en ce moment sous tant de nuages au-dessus de nos têtes! mais il devient impérissable comme la reconnaissance d'un citoyen, et immortel comme la pensée d'une nation! (Applaudissements répétés.)

« Messieurs, encore un mot avant de nous séparer. Je dois répondre par un toast à celui que vous venez de me faire porter par votre digne et éloquent président. Je le tire du livre, de la situation, de l'esprit même de cette manifestation.

« Messieurs! au triomphe régulier, progressif et continu de la raison humaine! Au triomphe de

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