LIVRE PREMIER
sur les opinions encore flottantes d'un enfant en politique et en philosophie. Je ne rentrai en France qu'après que le roi fut rentré lui-même à Paris.
Après avoir embrassé ma famille à Milly, où elle s'était retirée pendant les cent-jours, je courus reprendre mon service à Paris. L'irritation du parti royaliste contre les chefs de l'armée qui venaient de sacrifier la France à leur ambition ou à leur fanatisme pour Napoléon était extrême. J'avoue que je partageais cette colère patriotique contre les bonapartistes et contre l'armée, mais j'avoue aussi que je ne partageais pas la soif de procès et de supplices qui dévorait les salons bourboniens bien plus que les princes eux-mêmes. L'amnistie me paraissait commandée par la fataUté de l'événement du 20 mars et par le retour d'un chef, seul coupable, qui, après avoir abdiqué, revient sommer ses compagnons de gloire de tirer sur lui ou de le suivre. Les meurtres à froid de Labédoyère et du maréchal Ney surtout me soulevaient le cœur de pitié! Sans doute ils étaient deux traîtres, puisqu'ils avaient accepté le commandement, l'un d'un régiment, l'autre d'une
armée, pour couvrir le trône, et qu'ils avaient tourné leurs soldats contre le roi qui les leur avait confiés; mais l'un était un jeune homme infatué de fausse gloire, l'autre était un héros à qui ses services passés devaient faire pardonner sa faiblesse involontairement perfide.
Bien que royaliste, je combattis fortement dans les salons, où je commençais à être admis, l'implacable ressentiment de quelques jeunes furieux qui exigeaient du roi et de son gouvernement un sang qui n'était qu'une vengeance, et qui n'avait aucune vertu consohdante pour la restauration. La magnanimité ne lui aurait peut-être pas attaché les cœurs ingrats de la patrie, mais elle lui aurait compté du moins dans l'histoire. Le roi, qui n'était ni vindicatif ni sanguinaire, avait, de concert avec son favori, M. Decazes, laissé les portes entr'ouvertes pour faire évader les coupables. Il aurait voulu les sauver. Mais, une fois saisis par leur imprudence, il n'osa refuser l'exécution de leur jugement à la passion des Chambres et à la frénésie des principaux salons royalistes. Tous les partis sont capables de vociférer la terreur.
Cette espèce de terreur dorée m'éloigna insensiblement du parti qui aurait continué d'être le mien s'il eiît été moins implacable. Aussitôt que mon service fut fini, je donnai ma démission du corps où je n'étais entré que dans l'espoir de m'ouvrir une carrière militaire. Cette carrière