LIVRE PREMIER
n'offrant point d'issue dans un temps de paix, je rentrai désenchanté dans ma famille, pour y attendre une autre occasion de me faire attacher à la diplomatie. Je n'avais point de protecteur qui pût m'en faciliter l'accès; mais j'avais le sentiment de mon aptitude, la volonté ferme d'y parvenir, et un sentiment politique invincible qu'on pouvait appeler ma destinée.
LIVREE VEUXIÈmE
A mère me vit avec douleur rentrer sans carrière et sans avenir dans la solitude et dans l'oisiveté de notre pauvre demeure de Milly, cette maison toute pleine encore de sa présence aujourd'hui, et dont la dureté de mon pays m'a réduit à m'exiler pour jamais avant ma mort.
Exoriarc aliquis iiostrii c.v ossihtis iiltor!
Je ne l'avais pas mérité; l'ombre de ma mère encore moins. Les sentiers, les rochers, les chaumières de ce village le savent : elle en était la providence visible. Comment les enfants de la providence sont-ils chassés du seuil dont elle avait fait fhospice de toutes les misères? Cet hospice était sacré pour tout le monde, excepté
pour nous. Je mourrai sans l'avoir compris et sans l'avoir pardonné à ce qu'on appelle le destin, qui n'est souvent que la dérision de la justice.
Je m'y enfermai deux ans, souffrant, mais résigné, dans une chambre haute, plongé dans la lecture, dans de fortes études, et attendant je ne sais quoi, que l'on attend toujours tant qu'on est jeune. Je résolus de me faire ma place à moimême, puisque je n'avais personne qui s'intéressât assez à moi pour m'en préparer une par sa protection.
Je n'avais d'autre ami dans le monde que le curé de mon village, jeune ecclésiastique d'un esprit aventureux comme le mien, d'un destin manqué, d'un caractère aigri contre le monde, né pour les grandes choses, et contraint par son état et par sa misère à couver des ambitions sans carrière et des songes de grandeur sans réalité. Je passais avec lui, dans sa maisonnette de Bussières, la plus grande partie de mes jours et presque toutes mes soirées.
Mon ami était grand chasseur ainsi que mon père. J'essayais moi-même de me donner ce goût de la cliasse qui trompe tant d'heures perdues^
Je n'y réussissais pas. La voix des chiens, la course sur les montagnes, le retour tardif, la délicieuse fatigue avec l'espoir de recommencer le lendemain, le sommeil retrempant les forces, l'oubli des ennuis de l'oisiveté, tout cela m'allait bien; mais le coup de fusil me répugnait, et la vue de l'oiseau à l'aile cassée se débattant sur la bruyère sanglante, le regard mourant du chevreuil ou du lièvre blessé, nous reprochant notre férocité gratuite et demandant son crime à cette justice innée et invisible qui crie vengeance dans l'innocence assassinée, me faisaient horreur. J'y renonçai. Je chassais pour tuer le temps, et je tirais en l'air pour ne pas entacher mon âme.
Le reste du temps, nous causions politique. La politique du jeune curé n'était ni exaltée de royalisme, ni rétrograde, ni hostile aux Bourbons, encore moins fanatique. Il était né d'une famille plébéienne, dans la maison même de l'ancien curé. Dans une visite au presbytère, l'évêque de Mâcon, homme de mœurs élégantes et d'un esprit supérieur, avait été frappé de la très belle figure et de l'aptitude remarquable de cet enfant; il l'avait pris à l'évêché, il l'avait élevé comme son fils et destiné aux plus lucratives fonctions du sacerdoce. La Révolution l'avait surpris entrant dans les ordres sacrés. L'évêque, dépouillé, persécuté, emprisonné, avait été réduit, après la Terreur, à la mendicité. Le jeune séminariste, son élève, avait comblé son ancien protecteur de reconnais-
sance et d'assistance filiales. Au rétablissement du culte, celui-ci avait donné au beau vicaire la survivance de sa cure. Le vieux curé était mort; le jeune curé avait hérité. Il avait dans cette misérable cure la pauvreté d'un apôtre, avec l'élégance d'un ancien membre du clergé et l'instruction mondaine d'un abbé très profane du XVI 11*^ siècle. Le clergé d'aujourd'hui a mille fois plus de vertus et plus d'austérité, mais moins de sociabilité et de grâce. On sent trop qu'il ne sort pas de la même source et qu'il a perdu en aristocratie de manières ce qu'il a gagné en démocratie de parenté.
Ce curé, qui cultivait la meilleure compagnie du pays, était très hostile aux terroristes, qu'il avait combattus avec la parole et avec le sabre pendant les jours d'emprisonnement, de guillotine et de fuite dans les bois, en 1794, avec la Compagnie de Jésus, ces contre-terroristes de Lyon et des environs, vengeurs du sang répandu après le siège de cette ville. Cette communauté de situation et de réaction avec les jeunes gens de la noblesse, à peine rentrés de l'émigration, lui avait donné l'accès et la familiarité dans les châteaux du voisinage; mais ses principes politiques étaient au fond plus républicains qu'aristocratiques; il se souvenait qu'il était du peuple, il était susceptible et fier avec les classes qui l'auraient humilié, et surtout avec les nouveaux évêques rentres, qui affectaient une domination
dédaigneuse sur leur nouveau clergé. Il voulait servir la religion à son aise et rester indépendant du diocèse, tout en régnant dans son village. Il ressemblait en cela aux gentilshommes de campagne, qui aimaient théoriquement la monarchie, mais qui méprisaient les courtisans et qui voulaient rester libres sous les préfets de la royauté.
Le clergé et la noblesse désintéressée des provinces nourrissaient ainsi dans nos cœurs une fierté d'indépendance qui ressemblait beaucoup à un républicanisme aristocratique, aussi ombrageux contre l'Église et contre le roi que plein de ressentiment contre l'empire qui avait tout abaissé sous sa tyrannie.
C'est dans ce milieu de société et de famille que mes premiers sentiments prirent leurs racines. Très ennemi des hommes de la Convention, ces courtisans de la populace, devenus sans transition et sans pudeur les courtisans de l'empire; très ennemi de l'empire, cet appel à la force brutale et cette glorification de la force armée pour tout principe; très favorable aux Bourbons par l'espoir de liberté et de dignité dans l'obéissance; mais très ombrageux contre leurs courtisans, qui interposaient leur orgueil et leur cupidité entre la France et eux : tels étaient en politique les sentiments qui prenaient racine dans mon cœur par les entretiens de mon père, du curé, des voisins de Milly. L'amour du roi, le respect pour le paysan, le goût d'une égalité fi^aternelle entre les
classes autrefois exclues des droits sociaux et politiques, et si longtemps opprimées et ruinées par l'enlèvement de leurs enfants immolés à l'ambition d'un César moderne : tout cela formait le fond de ces opinions de famille et de voisinage entre nous pendant cet exil rural où je vivais entre ma mère et mon père à Milly.
La politique, dans un temps si troublé, occupait passionnément tous les esprits. Il n'est pas étonnant qu'elle m'attirât involontairement et avant l'âge dans sa sphère. Mais, n'ayant malheureusement aucun rôle à y jouer faute de carrière active, je la regardais de loin. Je m'y figurais une action imaginaire et je me repaissais de songes en aspirant aux réalités. Mais qui serait venu chercher, dans une métairie du Maçonnais, un jeune homme inconnu, sans protection à Paris, sans l'ombre d'intrigues dans sa famille pour lui en ménager, chez un père pauvre, et que ses oncles et ses tantes, riches et non mariés, considéraient comme l'unique héritier du nom et des terres de la famille, et qu'ils désiraient garder dans l'oisiveté autour d'eux? Je pensai donc à faire usage du peu de talent poétique que la nature m'avait donné, pour attirer sur moi l'attention des hommes de goût de Paris et pour faire, en quelque sorte, violence à mon obscurité par l'éclat de quelque succès mémorable.
Je me renfermai pendant un automne dans ma chambre à Milly, et j'écrivis, en quelques mois, les zMcditanons poétiques et religieuses. J'en adressai des fragments à des amis plus répandus que moi dans les hautes sociétés aristocratiques de Paris, telles que les sociétés de la comtesse de Raigecourt, de M'"^ de Broglie, de M'"^ de Saint- Aulaire, et au très femmes de première distinction, de cœur et d'esprit, à qui mes amis les communiquèrent. Il serait malséant à moi de dissimuler aujourd'hui que ces poésies, très imparfaites de versification, mais contenant plus d'âme que de talent, furent accueillies par tous les salons comme une nouveauté de la langue française, en contraste complet avec la poésie impériale, froide, didactique et rhétoricienne, qui répondait trop bien au matérialisme de l'époque. Ces fragments, non encore imprimés, répandirent mon nom comme un arcane dans le monde des lettres; ils profitèrent, avec le zèle du prosélytisme, de cette curiosité si favorable à l'auteur caché de ces vers mystérieux, pour créer en ma faveur cette espèce de fanatisme, d'engouement littéraire qui précède avec tant de succès l'apparition d'un génie incompris de la foule, et qui prédis-
pose d'autant plus à l'admiration que l'admiration est, pour ainsi dire, une espèce de secret renfermé dans un petit cercle d'initiés qui ont le droit de mépriser les profanes. Mes amis, fascinés les premiers, m^e dépeignaient aux jeunes gens et aux jeunes femmes delà société comme un jeune homme beau, sensible, mélancolique, étranger au monde, lui préférant la solitude, atteint d'une de ces passions profondes et malheureuses qui sont comme la baguette de Moïse du talent inconnu à lui-même et qui, en frappant le rocher du cœur, en font couler la prière, l'amour et les larmesf ces trois fleuves de la vraie poésie. L'ode religieuse, la chaste tendresse et le pathétique de cette tristesse mélodieuse qui fait adorer dans le lyrique, brûler dans l'élégie, pleurer dans la mélancolie : il y avait de là de quoi satisfaire toute l'imagination du jeune siècle. Si j'avais été un habile intrigant, metteur en scène de mon propre nom, je n'aurais pas préparé plus artificieusement mon apparition sur la scène; mais j'étais bien loin d'y penser. Je n'étais que ce que les Anglais ap-' pellent un essaysie, me livrant dans mon ermitage : à mes premières inspirations, tantôt pieuses comme ma mère, tantôt amoureuses comme mon âge, tantôt tristes et découragées comme ma situation. Mon prestige était d'autant plus sûr qu'il était plus sincère; c'était ma nature qui était habile, ce n'était pas ma volonté.
Ma mère et mon père étaient en ce temps-là
les seuls confidents de mes poésies. Ma mère, profondément tendre, les sentait avec son cœur et pleurait quelquefois trop pour les écouter jusqu'à la fin de la pièce. Le poète était plus qu'un poète pour elle, c'était son fils, son fils unique, son fils qui se rongeait d'oisiveté, de solitude et d'ennui dans son inactivité déplorable, tandis qu'elle le croyait maternellement capable de tout, de génie et d'héroïsme dans toutes les carrières que la destinée, plus cruelle que la nature, s'obstinait à lui fermer.
Mon père, homme d'esprit sobre, qui avait écrit des vers de société heureux dans sa jeunesse, écouta d'abord les miens avec cette incrédulité timide et cette défiance du succès qui empêche un père modeste de croire que son fils puisse atteindre jamais à la célébrité. Cependant, à force de comparer froidement mes strophes, si neuves à ses oreilles, avec les œuvres des poètes académiques qu'on admirait alors sur parole, il finit par concevoir quelques doutes favorables à mes essais et par se laisser convaincre peu à peu que je pouvais lutter de loin avec Parny ou avec Esménard, les rimeurs divinisés du temps dans le zMercure. Mon premier et mon plus difficile prosélyte fut mon père. Quand je l'eus conquis, en lui lisant un matin ma pièce : cA lord 'Byron, je me sentis maître de mon instrument, les âmes jeunes étant bien moins rebelles à la jeune poésie que les vieilles routines.
Je continuai donc pendant tout un été et tout un automne à laisser ma sensibilité vagabonde toucher au hasard toutes les notes de ce clavier de mon cœur, qui furent depuis les deux volumes des éMédiîaiions poétiques, et qui me firent un nom dont je n'ai jamais pu me détaire, à mon grand regret et à mon grand détriment. Ce n'était pas à ce mince succès que j'aspirais dans le fond de ma pensée. Je persiste à croire, contre tout le monde, que j'étais né pour un autre rôle que celui de poète fugitif, et qu'il y avait dans ma nature plus de l'homme d'État et de l'orateur politique que du chantre contemplatif de mes impressions de vingt ans. Mais les hommes ont leur destin. Il faut se soumettre au despotismiC de sa situation. Pour parvenir à quelque chose dans l'ordre des rcahtés, j'étais obligé de passer parla gloire des chimères; le monde m'en a bien puni. C'est à refaire. Nous verrons dans un autre monde, où nous recommencerons sans doute, avec d'autres données, une autre existence.
Mais, à la fin de l'automne de 1816, vers, prose, gloire des lettres, ambition politique, tout fut oublié, ou plutôt tout fut absorbé par un sen-
ciment passionne qui ne laisse rien de vivant que lui dans le cœur où il vient enfin d'apparaître. Né d'une rencontre fortuite entre deux êtres découragés de la vie avant de l'avoir goûtée, ou après avoir senti le vide des sentiments incomplets, la mélancolie en fut l'origine; il se nourrit d'elle, il en vécut et il en mourut, sans s'être jamais rassasié, ne laissant après lui que l'éternel fond de mélancolie, l'amour et la mort, le délire et le désespoir, ces deux excès du cœur, après lesquels tout est effacé dans l'âme d'un jeune homme, et qui le plongent pour longtemps dans l'anéantissement ou dans l'indifférence. Ses pensées quittent la terre et suivent le rêve remonté au ciel avec la personne aimée. (Voiries volumes des Confidences, et surtout le livre intitulé T^aphaël, où j'ai effleuré ce souvenir, une des meilleures parts de ma vie intime.)
Cette personne, dont je tairai le nom, était plus royaliste que moi, car je commençais à m'aigrir contre l'aristocratie exclusive et mal inspirée d'un gouvernement qui négligeait la jeunesse, le dévouement et peut-être le talent de ceux qui pouvaient lui prêter leur force intérieure et le prestige de leur éloquence, pour les laisser s'éteindre dans l'obscurité jalouse d'une province. J'avoue même que je manifestai quelquefois ce mépris hostile contre les courtisans des Bourbons et que je fus tenté de demander au parti de l'opposition une popularité et un libéra-
lisme de mauvais aloi qui m'auraient vengé et mis à ce que je croyais ma place. Mais cette mauvaise pensée, qui n'était au fond que de l'amour, et que le désir de grandir pour elle et de devenir libre pour ne plus la quitter, fut toujours réprouvée et grondée par elle avec findignation d'un cœur de femme, plus honnête qu'un cœur d'homme. Elle m'en fit rougir; elle m'enseigna le dévouement à nos opinions, même méconnues, indépendamment des récompenses.
Liée avec M. de Bonald et son école, elle me retint dans ce parti par l'attachement que j'avais pour elle. J'ai toujours reconnu que, en politique, les femmes vertueuses étaient plus éloignées que les hommes de tout intérêt personnel dans leur attachement à une cause, et que les rois ou les peuples auraient en elles leurs serviteurs les plus dévoués et, au besoin, leurs plus fidèles martyrs.
Cette première leçon d'honnêteté imperturbable, reçue ainsi d'une belle âme, me profita par la suite. Je n'eus plus de ces hésitations mauvaises entre mon intérêt et mon opinion, qui auraient pu entacher l'honneur de mes pensées et la sincérité de mes opinions, telles quelles, dans les causes politiques ou rehgieuses pendant tout le reste de ma vie. La voix d'une personne aimée avait doublé la voix de ma conscience. Je pus me tromper, mais je me trompai de bonne foi.
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Elle me fit lire alors les hautes théories sociales, bien plus raisonnables et bien plus sincères que les exagérations paradoxales de M. de Maistre. Je crus y voir la vérité sociale découlant des hauteurs bibliques, et ne faisant du monde chrétien et du monde politique qu'une seule vérité. L'enthousiasme et l'amour m'inspirèrent, et j'écrivis sous cette double inspiration une de mes premières odes politiques dédiées à ce philosophe. Son amie se chargea de la lui faire parvenir et de la lui faire goûter. Il m'envoya ses œuvres complètes en signe de reconnaissance.
Ainsi je me trouvai, avant que mon nom, tout à fait caché, eût une signification dans le monde, par pur hasard et par pur amour, en rapport d'opinion avec les deux grands philosophes contre-révolutionnaires : M. de Maistre l'étranger, et M. de Bonald à Paris. C'était une ligne très hasardée que j'étais pour ainsi dire engagé à suivre, une séduction de l'amour qui m'attirait vers une poUtique avant que l'âge et la raison me permissent de discuter mes vraies idées. Ainsi les sentiments sont nos premières opinions.
L'hiver suivant, après des séparations cruelles, je parvins, malgré des difficultés de famille
presque insurmontables, à retrouver à Paris la personne que j'aurais suivie, à travers toutes les impossibilités, au bout de l'univers. Je ne voyais qu'elle, et je ne sortais qu'à la chute du jour, aux heures où je pouvais la voir ou seulement entrevoir son ombre à travers les rideaux de sa fenêtre de l'autre coté du fleuve.
M. Briffaut raconte dans ses é/lfcmoires qu'il me rencontrait souvent, sur un des ponts de Paris, donnant le bras à une grande et belle personne, languissante et affaissée, qu'il prenait pour ma sœur et qu'il sut plus tard être une créole cherchant le soleil de son climat pour ranimer sa jeune vie le long des galeries du midi, sur le quai du Louvre. C'était vrai. Quand je Pavais ramenée à sa porte, je me hâtais de rentrer chez un de mes amis, le comte Aymon de Virieu. Il m'avait prêté, comme un frère, une pièce de son appartement dans un vaste hôtel, aujourd'hui détruit, que le maréchal de Richelieu avait élevé à la fin du dernier siècle.
Occupé d'une seule pensée, j'y vivais comme un cénobite ou comme un prisonnier de Pamour. Je n'y recevais absolument personne; j'y vivais de rien, afin de prolonger mes très modiques ressources en les ménageant. Un charmant enfant, fils de la concierge, pénétrait seul avec son chien dans ma chambre basse, située au-dessus de sa loge. L'hotcl est abattu; la loge et la petite croisée de ma mansarde subsistent encore sur la
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rue; j'y jette tous les jours en passant un regard de piété pour les rares souvenirs de bonheur qu'elles me retracent. Je la voyais passer de cette fenêtre de temps en temps; c'était assez. Un regard unissait nos deux âmes. Le bruit des roues de sa voiture me laissait dans un ébranlement qui durait des heures.
Le pauvre enfant de la concierge, devenu graveur à Lyon, est mort seulement cette année; je l'ai nourri jusqu'à son dernier jour. Le chien m'a suivi en Italie; une secousse dans les marais Pontins l'a fait tomber de la calèche sous les pas des carabiniers du pape qui m'escortaient; j'ai fait faire par le cardinal-ministre de vaines recherches pour le retrouver. Je lui ai donné des larmes. Il sera devenu le compagnon des brigands d'Ostie ou de Fondi. Ainsi se dispersent les groupes humains, et moi je reste seul encore de ce temps, mais déjà expulsé de mon berceau champêtre et disputant ma tombe aux vicissitudes calamiteuses d'une vie d'angoisses.
Un morceau de pain, quelques fruits secs et un morceau de fromage, apportés par l'enfant, étaient toute ma nourriture. Un poêle entretenu par un peu de charbon chauffait bien ma chambre étroite et basse. Je n'en sortais plus jusqu'au lendemain. Pour occuper les longues solitudes de la soirée et de la journée, je lisais beaucoup et j'écrivais quelquefois. J'entendais le soir rouler les voitures portant les heureux du
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moment au bal, au théâtre, dans les salons, sans envier personne : je savais qu'elle n'y était pas. Quand Virieu sortait de sa chambre, élégamment vêtu, pour aller dans le monde, oii il était très recherché pour son nom, son esprit, sa fortune, il passait par ma chambre, et je lui disais adieu, sans regret de ne pas le suivre. Mon cœur était plus plein que le sien.
J'avais été présenté par mon ami à deux hommes d'élite qui, bien que serviteurs du gouvernement tombé, avaient repris sans inconvenance des situations importantes conformes à leurs traditions paternelles sous le gouvernement nouveau. Ces deux hommes étaient M. le baron Mounier, fils du président de l'Assemblée constituante, et M. de Rayneval, le plus consommé et le plus aimable des diplomates français, alors secrétaire général des affaires étrangères. Ces hommes distingués m'avaient accueilU avec une faveur d'espérance qui devait m'ouvrir tôt ou tard ou la carrière administrative, ou la carrière des ambassades, à laquelle je me sentais plus insnnctivement prédestiné. L'aîné de mes oncles maternels, le comte des Roys, y avait dé-
buté avec une grande distinction. Il était mort prématurément, chargé d'affaires en Hollande, peu d'années avant la Révolution. Je brûlais de marcher sur ses pas dans cette voie des grandes affaires.
M. d'Hauterive, archiviste des affaires étrangères, à qui j'avais plu aussi par ma docilité et par mon ardeur à m'instruire sous sa direction, m'admettait dans son cabinet, me livrait les correspondances en m'en donnant les clefs, et se plaisait à me former avec une bonté vraiment paternelle aux saines idées et à la science cachée de la haute diplomatie, dont il était l'archive vivante sous M. de Talleyrand. J'y passais quelques heures de la matinée, m'initiant ainsi par des études obscures, mais sérieuses, à la connaissance de l'Europe. J'ai dû beaucoup à ces études audessus de mon âge, qui développaient en moi le sentiment des réalités politiques, au lieu des utopies et des rêveries dont les journaux remplissaient et remplissent encore les têtes vides de leurs lecteurs, dans une matière qui ne supporte ni les rêves ni les utopies.
M. le baron Mounier, qui s'occupait davantage des questions constitutionnelles et de politique intérieure, me demanda alors un mémoire à présenter au roi et à M. Decazes, son ami, sur le rôle que l' ancienne noblesse française pouvait avoir à Jouer dans le gouvernemeni à Jeux Chambres. Je méditai quelque temps ce problème difficile
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dans un pays où la révolution s'était accomplie pour faire place à une jalouse démocratie, et où la noblesse, rentrée avec les princes anciens, devait retrouver la sienne dans les faits, pour ne pas la chercher dans l'intrigue ou dans la servilité des cours. La question était bien ardue pour un jeune homme qui ne connaissait ni la royauté, ni l'aristocratie, ni la démocratie. Un Machiavel aurait à peine suffi à la résoudre.
Je remis néanmoins quelques semaines après ce mémoire à M. Mounier, par les mains de la personne qui me l'avait fait connaître et qui désirait ardemment que je pusse plaire aux hommes principaux de son intimité. Ce premier écrit politique étonna et charma Ai. Mounier et ses amis. M. Decazes, qui m'en a souvent parlé depuis, en fut également frappé et le communiqua au roi, auteur et organisateur de la charte.
Concilier les droits très contestables de la naissance, ce hasard de la caste, dont la monarchie fait un titre et dont la tradition fait un respect et une habitude, avec l'élection qui était ou qui devait être le titre de l'estime publique, tel était le sens général de cet écrit. Il ne faisait de la noblesse qu'une candidature parmi laquelle la démocratie élisait les membres de la pairie et les magistratures gratuites de la nation, rendait à l'aristocratie un caractère à la fois antique et nouveau, traditionnel et populaire, qui me paraissait associer heureusement les deux éléments peu
compatibles pour les confondre dans l'unité de l'élément national. C'était bien inexpérimenté, bien jeune, bien hasardé d'aperçus ; mais, quoique superficiellement pensé, il y avait dans le style plus de netteté et plus de solidité qu'on ne pouvait naturellement en attendre de mon âge. L'écrit ne fut jamais imprimé; mais, passé de main en main parmi les hommes principaux du gouvernement, il eut un de ces succès confidentiels qui deviennent un souvenir et un titre dans la mémoire de ces hommes qui cherchent et qui trouvent des jeunes gens capables de populariser leurs idées.
Tel fut pour moi l'effet de ce mémoire, que, quand M. Mounier ou M. de Rayneval me présentaient à leurs puissants amis, on se rappelait mon nom, on se récriait sur mon âge et sur ma figure, et on se promettait de m'employer quand j'aurais mûri. Mais, quels que fussent mes efforts pour obtenir soit une place dans la diplomatie, soit une sous-préfecture, soit même un emploi plus humble qui me fixerait à Paris, les ministres ou les directeurs généraux, que je sollicitais vainement, me traitaient avec bonté, mais m'ajournaient tous par ce mot accompagné d'un sourire: c( Jeune homme, mûrissez et attendez le temps; il ne viendra que trop tôt. » Je me retirais découragé dans ma mansarde, maudissant les royalistes qui ne savaient pas reconnaître le présent que je leur off^rais; et maudissant les bonapartistes et
les libéraux, auxquels', en conscience, je ne pouvais offrir ce qu'ils auraient sans doute moins négligé; car les oppositions sont mille fois plus empressées de se recruter que les partis en possession du pouvoir. Les uns sont riches de promesses, les autres sont avares des situations qu'ils ne veulent pas partager avec de nouveaux venus.
Je restai donc jusqu'au printemps, ballotté d'un espoir à l'autre, et quand j'en fus à mes dernières pièces d'or, je dis un adieu que je pressentais suprême à la seule personne qui m'attachait à cette terre, je maudis le destin qui me condamnait à aller enfouir dans une inutile obscurité des facultés que l'amour et la vanité grandissaient aux yeux de mon amour-propre, et je me jetai la nuit, tout consumé de fièvre et tout baigné de larmes, seul par bonheur, dans une de ces diligences, scène ordinaire des séparations et dans lesquelles les douleurs les plus poignan tes n'avaient pas même ordinairement la liberté de leurs sanglots. Je n'en sortis qu'à Moulins, où je pris un peu de repos à ï hôtel de l'cAllier.
Mon cœur était tellement meurtri dans ma poitrine, que mon esprit en fut tout troublé, et
que, pour la première et la seule fois de ma vie, je me laissai entraîner à une de ces puériles superstitions par lesquelles les malheureux espèrent changer leur mauvaise fortune.
Pendant que je ruminais en silence sur un coin de la table d'hôte le dessert de fromage et de fruits du souper banal, j'aperçus, en levant les yeux, nonchalamment debout et silencieuses aussi devant moi, dans le fond ténébreux de la salle, deux belles jeunes filles muettes qui me contemplaient avec un air d'intérêt, comme si elles avaient été frappées de ma physionomie mélancolique, et qu'elles eussent deviné sous ma jeunesse le désespoir qui me faisait déjà détester la vie. Leurs yeux, d'un autre climat, brillaient d'une lueur d'étoiles sous les bandeaux de leurs cheveux noirs; de longs pendants d'oreilles et des colliers de perles enroulés de huit à dix tours sur leur cou et sur leur poitrine leur donnaient un caractère étrange et oriental qui rappelait les Bohémiens, ce mystère encore indéchiffré des populations nomades du monde inconnu.
Elles étaientpresque enfants par l'âge. Quelque chose de craintif et de sauvage à la fois se trahissait dans la distance où elles se tenaient de moi, dans quelques mots d'une langue étrangère qu'elles échangeaient ensemble, et dans la curiosité obstinée qui semblait les clouer à leur place, sans qu'elles osassent ni m'aborder ni faire un pas pour se retirer. Cependant, quand je me levai
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pour monter moi-même dans ma chambre, elles me suivirent à pas muets, comme deux chacals apprivoisés, dans le corridor sombre qui menait de la salle à l'escalier, en se tenant par la main. Je me retournai pour leur dire qu'elles se trompaient, si elles voulaient me séduire par des offres indélicates dont leur jeunesse et leur beauté devaient leur faire honte...
La plus grande, qui pouvait avoir tout au plus quatorze ou quinze ans, ne me laissa pas achever. « Non, non, signor, me dit-elle avec un accent arabe ou italien, nous ne sommes ni vendues ni à vendre; demandez au maître de l'hcStel. Nous sommes envoyées tous les jours innocemment ici, au moment du dîner ou du souper des voyageurs, par notre grand'mère, pour proposer à ceux qui ont une destinée sur le front ou dans la main, de la leur révéler d'avance, afin qu'ils ne se trompent pas de route en commençant le chemin de la vie. Parmi tous ceux dont nous étudions le visage depuis huit jours que nous sommes à Moulins, nous n'avons pas encore rencontré des signes plus significatifs dans le front, dans la main, dans le pied, que ceux dont nous avons été frappées en entrant ce soir dans la salle. Vous vous croyez peut-être Français d'origine, mais vous ne l'êtes pas. Si vous remontez un peu loin dans votre généalogie, vous découvrirez certainement que vous êtes Sarrasin. »
Je commençai à être frappé à mon tour de la
miraculeuse intelligence des signes corporels de ces deux jeunes filles; car il n'y avait pas bien des années que le vrai nom de mes ancêtres était cAllamanine, et la tradition les faisait sortir d'un grand village du Maçonnais, colonie exclusivement arabe jusqu'à nos jours, et dont aucune mésalliance ne mêlait le sang arabe au sang gaulois. Le caractère sarrasin de cette race conservée dans cette oasis, la taille haute et mince, l'oeil noir, le nez aquilin, le cou-de-pied très élevé sur la plante cambrée, le talon détaché, les doigts mordant la terre; les doigts de la main maigres, allongés et cependant fortement noués par les muscles des jointures, conservaient à toute la famille ces marques de noblesse essentiellement arabes, que des regards sarrasins exercés à la chiromancie ne pouvaient manquer de reconnaître.
Je souris. « Nous sommes ainsi de la même famille? leur dis-je en badinant. — Oui, oui! s'écrièrent-elles en me prenant par les deux bras et en m'entraînant vers la rue sombre, comme deux sœurs qui jouent avec un frère. — Et où voulez-vous me conduire? leur dis-je en résistant faiblement. — Chez notre grand'mère, » me dirent-elles en insistant et en me faisant traverser, moitié de gré, moitié de force, la grande place du marché qui faisait face à l'auberge.
Après l'avoir franchie, elles tournent à droite, traversent plusieurs rues inconnues, entrent dans un faubourg composé de petites maisons basses,
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bâties en briques et en terre, et me font entrer dans la cour d'une des plus sordides demeures. Un escalier extérieur en bois, avec une corde pour rampe, conduisait sur une galerie découverte. Par une porte en toile qui tombait en lambeaux, elles m'introduisirent dans une chambre plus semblable à une tente du désert qu'à une demeure décente dans une ville d'un pays civilisé.
Une femme âgée, magnifiquement vêtue de pourpre en haillons, avec des ornements d'or, des perles, des bracelets aux jambes et aux bras, au milieu de nombreux petits enfants et de grands chiens lévriers de Perse, était accroupie auprès d'un brasier qu'elle soufflait avec le vent d'un éventail pour faire bouillir de nombreux petits vases qui contenaient le souper de toute la famille. Un petit enfant demi-nu, de trois ans, était encore suspendu à sa mamelle, comme un fruit tardif resté sur la branche après la saison.
Me voyant entrer, la vieille bohémienne se leva et toucha presque de la tête le plancher de la chambre. Elle avait dû être belle, et elle en gardait les traces. Ses traits maigres et pâles avaient une noblesse que l'origine orientale laisse subsister dans ces races jusque sous les lividités de la misère et de la faim. On sent les grandes noblesses déchues, mais plus fières sous la tente en loques, que dans les palais les reines de la mendicité.
Les jeunes filles lui dirent quelques mots dans
une Inngne que je ne compris pas, et lui firent remarquer ma taille, mes mains, mon front, toutes les preuves sarrasines de ma race, et surtout mes pieds. La mère parut partager leur étonnement, et me prit la main pour en examiner, avec une gravité tout arabe, la paume et les lignes légères qui s'y croisaient en autant d'iiiéroglyphes. Elle se replia en arrière comme à l'aspect d'un signe étrange, et les deux jeunes filles, se penchant à son exclamation et paraissant étonnées autant que leur mère, jetèrent un cri guttural de surprise et me regardèrent avec un air de respect que je ne leur avais pas encore inspiré jusque-là.
La mère, reprenant ma main qu'elle avait laissée retomber, contmua son examen, et, découvrant une nouvelle combinaison de lignes, jeta un second cri et appela encore ses filles pour leur faire admirer je ne sais quel signe rare dans la chiromancie; puis, en approchant davantage sa figure de la paume de ma main, elle jeta un cri qui paraissait véritablement involontaire, à l'aspect d'un troisième phénomène prophétique dans ces délinéaments de la main ouverte, et s'écria je ne sais quoi dans sa langue natale que je ne pus comprendre, mais qui fit pâlir les deux jeunes filles.
« Qu'est-ce qu'elle dit? demandai-je à l'aînée qui avait changé d'expression et qui s'était éloignée de moi avec un air de respect et de crainte qui paraissait tout à tait sincère.
— Elle dit, me répondit la jeune fille, qu'en
LIVREDEUXIÈME 7I
ce moment et longtemps tous vos projets seront contrariés par la malignité de la fortune, et que vous serez trois fois dans votre vie un des plus malheureux des hommes; mais que cependant vous avez trois étoiles qui veillent derrière les nuages du haut du ciel sur vous et qui vous donneront trois grandes destinées qu'elle ne peut pas déchiffrer assez clairement dans les caractères compliqués et entre-croisés de votre main, mais que les trois étoiles sont évidences pour elle. Mais, soit que ces trois étoiles représentent trois personnes qui vous aiment, qui vous ont aimé, qui vous aimeront et qui ne cesseront de veiller sur votre destinée du sein de Dieu où elles seront rappelées avant vous; soit que ces trois étoiles veuillent dire seulement trois facultés diverses dont vous serez doué par Celui qui les distribue si parcimonieusement aux enfants des hommes, telles que poésie, politique, action peut-être, et qui vous protégeront contre les dangers que vous aurez à courir dans votre vie: je les vois, comme je vois là-haut les trois étoiles de cette constellation, et dans le cours de votre existence qui vous est inconnue comme à moi, toutes les fois que les événements, en se déroulant, vous feront reconnaître l'influence de quelque principe supérieur mettant la main dans votre destinée, adorez une de ces étoiles et pensez à moi. »
Je reçus en badinant cet oracle de la chiromancie, de la bouche de cette pauvre bohémienne.
et je voulus offrir une pièce de monnaie à chacune des deux jeunes filles qui m'avaient amené; mais leur mère, avec un geste majestueux, leur prenant le bras, fit tomber à terre le salaire de la prophétesse, que le plus petit des enfants ramassa et me rapporta. « Non, dit-elle ou parutelle dire à ses enfants, n'acceptez rien devant moi ni derrière moi de ce jeune homme; il est de ceux qu'on ne prophétise pas pour de l'argent. » Je fis de vains efforts pour vaincre leur résistance; ni mère, ni filles, ni petits enfants ne voulurent accepter une obole. La mère reprit son attitude et ses soins domestiques autour du foyer, et les deux jeunes filles me reconduisirent respectueusement jusqu'à la sortie du faubourg.
Bien que je fusse, dès cette époque, le moins superstitieux et le moins enclin à la séduction du prestige de tous les hommes, je les quittai pour rentrer dans mon auberge, un peu moins sombre que je n'en étais sorti. Quand on ne voit plus rien sur la terre que néant de ses espérances, séparation de ce qu'on adore, désespoir de ce qu'on rêve, et qu'on se tourne involontairement vers la mort comme vers le seul horizon où les choses
A. LEMERRE, ÉDITEUR, i'J-'JI, PASSAGE CHOISEUL
BIBLIOTHEQ^U E CONTEMPORAINE