L. de la Laurencie. . Espana i vol
Leconte de Lisle. . . Iliade i vol.
— Odyssée i vol.
Ch. le Goffic Le Crucifié de Kcralics i vol.
Jules Lemaitre .... Sérénus i vol.
Camille Lemonnier . . Les Charniers i vol.
Albert Le Roy. . . . Le Comédien i vol.
De Lescure Coppée, sa vie, ses œuvres i vol.
Daniel Lesueur . . . Marcelle i vol.
— Un Mystérieux amour i vol.
— Amour d'aujourd'hui i vol.
— Névrosée i vol.
— Une vie tragique i vol.
Henri Liesse On n'aime qu'une fois i vol.
Jack Linné Dans le Mariage i vol.
Max Lyan La Fée des Chimères i vol.
C*" DE Lytton L'Anneau d'Amasis i vol.
F. DE Maiiy L'Ile Bourbon et Madagascar ... i vol.
Francis Maratuech. . Rocailles. Choses de mon pays ... i vol.
Gabriel Marc Les Beaux -Arts en Auvergne. . . i vol.
Paul Mariéton . ... La Terre provençale i vol.
Félicien Max Pauvre Adorée i vol.
André Mellerio . . . Contes psychologiques i vol.
— Études de femmes i vol.
— Jacques Mérane i vol.
Marc Monnier .... Nouvelles napolitaines i vol.
Joseph Montet. . . . Les Adorées i vol.
Louis Mullem .... Contes d'Amérique i vol.
Pierre de Nolhac . . La Reine Maric-Anloinettc .... i vol.
Paulhaguet Boris Trofimoff i vol.
Pellegrin-Carcassonne Liaison de Cœur i vol.
Paul Perret Mademoiselle de Bardehs i vol.
Emile Pierret Premières Amours i vol.
Francis Poictevin . . Derniers Songes i vol.
— Double I vol.
— Presque \ vol.
PouviLLOK Césette (histoire d'une paysanne) . i vol.
— L'Innocent i vol.
— Jean-de-Jeanne i vol.
— Chanie-Plenre i vol.
Joseph Pradelle. . . En Provence i vol.
Marcel Prévost . . . Le Scorpion i vol.
— Chonchette i vol.
— Mademoiselle Jaufre i vol.
— Cousine Laura i vol.
— La Conjession d'un amant i vol.
N. Quellies' Loin de Bretagne i vol.
Bertrand Robidou. . La Dame de Coëtquen i vol.
Robinot-Bertrand . . Les Songères i vol.
GuT Ropartz Notations artistiques i vol.
J.-H. Rosny Daniel Valgraive i vol.
Joseph Roux Pensées i vol.
— Nouvelles Pensées i vol.
Auguste Saultère . . Les Guerres de la Paroisse i vol.
LouiSA Siéfert .... Méline i vol.
André TheDriet . . . Péché Mortel i vol.
— Bigarreau i vol.
— Les Œillets de Kerla^ i vol.
— Amour d'Automne i vol.
— Deux Sœurs i vol.
— L'Oncle Scipion i vol.
— Charme dangereux i vol.
— Mademoiselle Roche i vol.
Léon Tolsoï La Sonate à Kreutzer i vol.
— Les Fruits de la Science i vol.
— Marche^ pendant que vous ave- la
Lumière i vol.
Jules Troubat . ... Le blason de la Révolution .... i vol.
Maurice Vaucaire . . Est-ce vivre? i vol.
Louis Verbrugghe . . Les deux Singes i vol.
Eugène Vermersch . . LInfamie humaine i vol.
Vigne d'Octon. . . . Chair noire i vol.
— L'Éternelle Blessée i vol.
— Au Pays des Fétiches i vol.
— Fauves Amours i vol.
Alfred de Vigny. . . Cinq-Mars i vol.
Jean de Villeurs. . . Le Roman d'un Assiégé i vol.
Paris. — Imp. A. Lemerre, 25, rue des Grands-Augustins.
puissent changer en mieux, on est tenté de se plonger, imaginairement au moins, dans le surnaturel, et d'attendre du mystère même le plus absurde quelque chose, on ne sait quoi, flottant entre l'impossible et le réel. C'est l'état où me laissa cette ridicule prophétie. Je ne crus pas aux trois étoiles: il m'était doux cependant de croire ou aux trois femmes célestes, aux trois "Béairice qu'elle me découvrait dans mon avenir si obscurci, ou aux trois facultés, ces étoiles morales, dont je ne pouvais m'empêcher de sentir le germe dans mon âme, très désarmée sans doute, mais très capable cependant, soit de rêver comme un poète, soit de penser juste comme un homme de bon sens, soit d'agir dans l'occasion comme un homme résolu. Je m'endormis un peu moins désespéré que je ne l'étais en quittant Paris, et le lendemain, de bonne heure, je me mis en route, mon sac sur le dos, mon sabre d'ordonnance sous le bras, pour traverser les longues plaines monotones du Bourbonnais et pour franchir la Loire sur le bac de Digoin.
Mais les pluies du printemps et la fonte des neiges du mois d'avril avaient changé la Loire en
un torrent furieux qui avait submergé le bac et qui remplissait de bruit, d'ccume, de vagues tumultueuses, la vallée presque sans bords qui s'étend entre Digoin, petite ville du Charolais, et les collines basses du Bourbonnais. Je ne sais quel désespoir irréfléchi ou quelle impatience maladive d'arriver plus tôt à cette solitude de Milly, où rien ne m'attendait pourtant que les larmes de ma mère, me précipitait vers le but, de même que la pierre tombée du créneau d'une tour multiplie sa vitesse et son poids en approchant du rocher comme pour s'y briser plus vite.
J'entrai dans une petite hutte à moitié inondée, à une distance d'au moins une lieue du vrai lit du fleuve, et où quelques bateliers dépaysés et désorientés avaient attaché leurs petites barques aux poteaux de l'enceinte pour les empêcher d'être emportées par la crue des eaux. Ils buvaient nonchalamment autour d'une table chargée de bouteilles. Quand je leur proposai de tenter le passage avec moi, ils me regardèrent comme un insensé et se bornèrent à me montrer l'immense étendue des vagues jaunes et écumeuses qui nous séparaient de la rive opposée. Des téte=; de saules par-dessus lesquels ces vagues passaient en mugissant, et quelques toits de chaume dont elles éparpillaient la paille ;-ur leur cours, attestaient assez la hauteur et la rapidité de cette masse d'eau. Je n'eus point de réplique au geste des
bateliers. Mais l'un d'eux, à qui le vin avait évidemment fait perdre une partie de sa raison, se leva de son banc avec un geste et une voix avinés, et me dit qu'il tenterait le passage si je voulais lui donner le prix du bateau, en cas d'accident, pour le laisser à sa femme avant de partir, et lui promettre une bouteille de vin de l'autre côté du fleuve en cas d'heureuse traversée. Le marché fut bientôt conclu, et nous nous jetâmes en Loire, malgré la résistance de sa femme et de ses camarades.
Nous luttâmes depuis trois heures après midi jusqu'à six heures contre ces vagues furieuses, qui couraient à pleine vallée avec des débris d'étables et des cadavres d'animaux qu'elles roulaient à l'Océan, Toute la ville de Digoin se pressait sur les quais, les bras tendus, montant et redescendant la rive, selon que nous descendions nousmêmes avec le courant ou que nous remontions avec le remous pour tenter l'abordage sur un point accessible du quai.
Au moment oii nous touchions à la rive, j'aperçus à la tête d'un groupe un jeune homme, beaucoup plus âgé que moi, qui m'avait depuis longtemps reconnu et qui me lançait une corde pour retenir le bateau contre le reflux qui nous écartait de nouveau. Je sautai à terre, j'embrassai mon sauveur. « Que faites-vous ici? lui demandai-jc. — J'attends depuis trois jours, à l'auberge, que la Loire en s'écoulant laisse le passage pos-
sible à de moins pressés et à de moins téméraires que vous. »
Je tins ma promesse au batelier, et je suivis mon ami à son auberge.
Cet ami, fils unique d'un riche médecin du Maçonnais, était un des hommes les plus remarquables qui soient jamais sortis de ce sol. Il s'appelait M. Vacher. Il avait alors trente-six ans. Sa figure laide, mais plus expressive qu'un hiéroglyphe, cachait mal un abîme de bon sens et d'originalité. On ne pouvait s'empêcher de le regarder, et lui-même, fort ombrageux, pénétrait d'un regard inévitable toutes les physionomies qui passaient sous ses yeux. Il avait été très malheureux par la dureté implacable d'un père systématique qui ne connaissait pas l'indulgence et qui demandait aux enfants la raison des vieillards. Découragé par cette rudesse, il s'était retiré à Paris et réfugié dans la science. L'Ecole polytechnique avait fait de lui ce qu'elle fait de tous les jeunes gens, un mathématicien. Il avait dià se dépayser en s'embarquant avec l'amiral Baudin pour une expédition de découvertes autour du monde. Il rêvait d'une île où il aurait trouvé, dans
la vie simple de la nature, l'oubli de la vie sociale dont il ne connaissait que les sévérités. Son père mourut la veille du jour où le vaisseau devait lever l'ancre. Il lui laissait une très belle fortune à recueillir et la liberté. Il revint et me connut.
Malgré la distance que les années établissaient entre nous, nous fûmes amis dès le premier jour; tous les deux physionomistes, un regard valait pour nous vingt ans de fréquentation. Il s'attacha fortement à moi, et je vécus souvent avec lui dans un petit cottage, à Saint-Clément, où ses malles de livres qui jonchaient le plancher nous servaient de bibliothèque. Comme moi, il avait la passion des chevaux. Les nôtres nous attendaient toujours, toutsellés et souvent bridés, pour nous emporter au moindre caprice à travers les prairies équestres de la Bresse ou à travers les montagnes du Maçonnais.
Sa conversation était forte, pensée, intarissable. Il m'apprenait à connaître les hommes et à apprécier la vie; il m'enseignait surtout la politique. Il lui était resté, du temps du Directoire, quelque chose de républicain dans l'âme, et une haine vigoureuse contre l'homme du 1 8 brumaire, qui était venu, sous prétexte de l'anarchie déjà vaincue, mettre sous ses pieds la république, juste au moment où elle n'avait plus qu'à se régulariser. Il ne pardonnait pas à Bonaparte son invasion avec quelques bataillons de baïonnettes à Saint-Cloud; il pardonnait moins encore à la
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France la servilité avec laquelle elle s'était prosternée devant le dictateur qu'elle avait récompensé de son audace. « C'est un Grec d'origine, me disait-il; c'est un de ces hommes dominateurs que la fortune fait naître dans une île plus orientale qu'européenne, pour chercher aventure et diadème en France et en Italie. Il ressemble aux Incas d'Amérique, à Cambyse de Perse, à Annibal d'Afrique, aux Abencérages d'Espagne, venant des pays du soleil s'imposer à l'Amérique du Sud, à l'Italie, à l'Espagne, à la France, et leur donner, à force d'audace, et avec leurs propres soldats, des maîtres d'une autre race, comme si les Gaules n'étaient pas dignes de se donner à elles-mêmes des souverains, et que la Corse fût l'île des rois! »
Ces pensées fortes et neuves me communiquaient contre Bonaparte et pour la république renversée des sentiments qui germaient dans mon imagination jeune et sensible. Je détestais les complices decettesubalternitédela France qui ne trouvait sur le vieux trône aucun souverain digne de porter son diadème, et parmi ses citoyens nul citoyen, nul conseil digne de régir sa répubhque.
La parole creuse de mon ami, son accent ému, sa physionomie ombrageuse et sectaire, ajoutaient beaucoup pour moi à la sombre énergie de ses paroles.
Nous pa«;sâmes ainsi trois jours à l'auberge de Digoin à attendre que la Loire rentrât dans son
lit et permît le rétablissement du bac; après quoi nous nous dîmes adieu. Il s'en alla seul dans son vaste château de Saint-Gérand, qu'il venait d'acquérir à quelques lieues de Moulins, et je repris, pédestrement encore, la route solitaire de Milly, demeure d'automne de ma famille.
Ma pauvre mère me reçut bien tristement, déplorant qu'un fils dont elle était intérieurement si fière revint sans espoir languir dans l'oisiveté d'une métairie de province; mon père, froidement et me cachant mieux sa tristesse, pensant qu'après tout mon avenir était assez assuré par la fortune de ses deux frères et de ses sœurs célibataires, et que ce n'était pas un si grand malheur que de vivre, comme il vivait lui-même à soixante-cinq ans, dans la calme nonchalance d'une société de province. Mais il avait l'âge de la résignation et du repos; j'avais les années de l'activité et je me rongeais moi-même. Là était la différence de nos points de vue. Qu'y pouvait-il et qu'y pouvais-je moi-même?
8o LAMARTINE PAR LUI-MÊME
Je m'enfermai de nouveau dans ma chambre haute, et je n'en sortis plus qu'à l'heure du dîner et pendant les longues et froides soirées d'un automne pluvieux. Mon père et ma mère les passaient à jouer, au milieu du cercle de mes jeunes sœurs qui travaillaient à la clarté de leur lampe, et moi à lire tout ce que les bibliothèques de la famille, celles des voisins et celles de Mâcon fournissaient à mon insatiable avidité de connaître ou de sentir. Jamais homme n'a autant lu et relu que moi, non seulement en ce temps-là, mais jusqu'aujourd'hui. J'ai été et je suis encore l'éponge qui a bu et rendu toute l'encre versée dans le monde par les écrivains de tous genres, de tous siècles, de tous pays. Il me semblait toujours que j'allais découvrir dans ces innombrables volumes quelques-unes de ces vérités qui fixent la pensée et donnent un but à la vie. Mais chercher est le mobile de l'esprit; s'il avait trouvé, il ne s'agiterait plus. On cherche ici, on trouve sans doute ailleurs.
Mes constantes distractions de cœur me faisaient penser, du reste, au milieu de ces lectures, à la seule personne qui occupait uniquement et
constamment le fond de mon âme et que j'avais été forcé par la nécessité de laisser mourante à Paris. iVlon père et ma mère étaient dans une grande gêne domestique alors; il m'aurait été impossible d'aggraver leurs charges en y ajoutant le poids d'une pension nécessaire pour me faire vivre à Paris. Quant à mes oncles et à mes tantes, ils étaient riches et très capables de me soutenir à toutes les hauteurs d'existence; mais ils ne voulaient à aucun prix, non par avarice, mais par désir de me fixer auprès d'eux, favoriser en moi ce désir de liberté et de vie à distance que je manifestais trop à leurs yeux; peut-être aussi ma profonde tristesse, ma vie retirée, mon silence enveloppé de mystère, leur laissaient-ils deviner un attachement dont ils ne pouvaient connaître la pureté et leur faisaient-ils désirer l'épreuve de l'absence et du temps pour l'éteindre.
Les derniers jours de l'automne rappelèrent mon père, ma mère et mes sœurs dans leur maison de ville à Mâcon, pour y laisser voir leurs charmantes filles, bien capables d'appeler l'attention des jeunes hommes à marier dans la Bourgoojne ou dans la Franche-Comté, et pour jouir de la
société très nombreuse, très élégante et vraiment très distinguée de Mâcon, ville alors d'une élégance aristocratique et d'une urbanité qui la rendaient comparable aux plus grandes villes de France. Une rare harmonie de goûts et d'affection y régnait entre toutes les classes mêlées de noblesse sans morgue et de bourgeoisie opulente qui en faisaient le fond. Le salon de ma mère et celui de mon oncle en faisaient le centre. Le salon de ma mère réunissait les mères, les filles, la belle jeunesse du pay?, l'élite des étrangers et des artistes de cette véritable colonie de tous les agréments, dans ce pays de plaisir où l'on ne regrettait nullement Paris.
Le salon de mon oncle, dont j'ai donné la description dans les Confidences, était exclusivement politique. Une douzaine d'hommes distingués s'y rassemblaient tous les soirs pour commenter avec plus ou moins de passion les événements du jour, les questions du temps. J'étais obligé d'y aller tous les jours moi-même par décence et par parenté. Bien que silencieux par nature et par tristesse, je n'avais garde d'y manquer. J'y jouissais, comme auditeur, des conversations générales très variées, très passionnées, très libres, que la tolérance du gouvernement constitutionnel des Bourbons autorisait, sans aucune espèce de crainte ou de contrainte, dans tous les centres d'esprit public.
Ce salon était le centre de deux ou trois pro-
vinces. Il ne passait aucun étranger de marque dans le pays qui ne se fit un devoir d'y être admis. iMon oncle, frère aîné de mon père, riche, indépendant, lettré, savant, studieux, homme d'un rare et habile esprit, n'avait jamais voulu rien être depuis sa jeunesse qu'un dilenanre jugeant de toute cho'=;e et ne s'imposant aucune responsabilité dans la vie, hors la responsabilité d'une très haute et très juste considération personnelle. Aussi l'avait-il atteinte et en jouissait-il avec une incontestable supériorité d'estime et d'autorité d'esprit. Nul n'aurait eu l'audace et l'injustice de l'attaquer, même parmi ceux qui lui supposaient des opinions plus bourboniennes que les leurs. Au fond, il en avait peu. Trempé de bonne heure dans l'ardente opposition de la noblesse de province au pouvoir absolu, opposition si éloquemment représentée par Mirabeau, avec qui il était en correspondance, il en était resté à l'Assemblée constituante un peu monarchique et très libéral. Mais sa société était en général beaucoup plus royaliste que lui. Son salon retentissait tous les soirs des plus vives discussions sur les affaires publiques. Le gouvernement dans la personne des ministres y était représenté comme une trahison organisée contre la monarchie des Bourbons. On y commentait les diatribes de M. de Chateaubriand, qui jouait alors les deux rôles d'ultràroyaliste et d'ultrà-libéral dans le Conservateur. La frénésie de cette double et contradictoire
opposition prêtait des déclamations aux deux partis.
Trop jeune pour avoir autorité dans ces discussions, j'y gardais le silence de ma modestie, mais j'en sortais aigri contre ces hommes de passion, les uns émigrés rentrés, les autres monarchistes inconséquents s'exprimant comme des fanatiques de hberté à la moindre mesure de répression de la licence par les ministres d'un roi qu'ils dénigraient jusqu'au mépris en prétendant diviniser jusqu'à l'idolâtrie la cause monarchique. Mon oncle, plus modéré et plus prudent au fond, les laissait pérorer sans les réfuter et sans les applaudir, avec la complaisance d'un maître de maison qui tient plus à l'intérêt de son salon qu'au bon sens de ses habitués. J'avoue que ce dévergondage d'idées et ces violences de paroles me scandalisaient plus que lui. Mon père, homme d'une probité d'esprit antique et d'une bonne foi chevaleresque, ne pouvait les supporter sans dégoût. Il évitait autant qu'il le pouvait d'y assister, et se retirait pour les blâmer en liberté avec moi sans offenser les amis de son frère. Je pensais dès cette époque comme lui. Je ne croyais pas que l'exagération des principes fût de nature à convertir au rovalisme pratique une nation qui cherchait la concorde dans le gouvernement de ses rois, et que le dénigrement des ministres fût la saine popularité des rois. Mais on conçoit que la pohtique, entrant tous les soirs en moi par tous
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les pores, me fit beaucoup refléchir malgré moi sur ces questions étrangères ordinairement à la jeunesse. C'est là que je pris de bonne heure l'antipathie pour ces oppositions violentes de mauvaise humeur et de mauvaise foi qui forment sous les régimes parlementaires le fond de la France. J'étais, comme mon père, trop sincère pour être un homme de parti; je n'ai jamais pu l'être depuis que très peu de temps, et juste quand l'esprit de parti, qui se mêle à tour, même à la vérité, traversait par hasard la hgne d'opinion dans laquelle je marchais. Il y a de ces rencontres; on peut en profiter quand elles se présentent; elles fortifient un moment la vérité. Mais il ne faut pas s'y arrêter une heure de plus que le vrai lui-même ne s'y arrête; autrement on risque d'être entraîné dans le faux, d'où l'on ne peut plus rejoindre sa route. C'est ce qui est arrivé à tous les hommes parlementaires qui ont préféré leur popularité à l'isolement virginal de leur conscience ; c'est ce qui m'est arrivé une seule fois à moi-même, comme je le raconterai à la fin de ces confessions, et c'est ce qui m'a laissé en politique mon seul repentir.
Mais j'étais déjà bien loin de la poUtique quelques mois après ces premières secousses d'esprit
que j'avais reçues dans le salon passionné de mon oncle. Une lettre, pleine de tendresse et de piété, qui m'était venue de Paris à la fin de novembre, m'avait entièrement détaché de la terre et transporté avec toutes mes pensées au ciel. Cette lettre, écrite pendant la dernière nuit d'une longue et douce agonie, après la communion que le prêtre avait apportée à la malade, était un suprême adieu. Elle s'y félicitait de la bonté divine dont le prêtre avait été l'interprète et qui, en lui pardonnant l'attachement trop exclusif qu'elle avait nourri sur la terre, lui permettrait de le continuer en le sanctifiant dans le cas où elle recouvrerait la vie. Le soir du même jour, j'appris qu'elle avait expiré après avoir fait porter à la poste cette lettre, chaude encore de son dernier soupir.
Toute ambition politique mourut en moi avec celle qui en était le mobile. Je ne désirais un emploi à Paris que pour me rapprocher d'elle. Qu'avais-je à y désirer maintenant? Je crus ma vie terminée avec la sienne ; je m'enveloppai dans son linceul. Je m'enfermai pendant plusieurs mois dans ma chambre sous prétexte de maladie. Mon corps n'était point malade, mais mon âme était morte. Je me souviens qu'à dater de ce jour, n'aspirant plus qu'à la rejoindre, je me mis à calculer les jours au rebours des autres hommes, en défalquant tous les soirs un jour de moins du calendrier et en me disant, en me couchant le soir sur
mon lit : « Encore une journée retranchée du nombre des jours que j'ai à végéter ici-bas loin d'elle! Encore un jour retranché des jours qui me séparent du moment où l'éternité doit me réunira celle sans qui la vie n'est qu'un supplice. » Ma mère, qui voyait le deuil de mes traits, n'osait m'interro^er surla cause de cette réclusion complète de tous les plaisirs et de tous les soucis de mon âge. Tout le inonde soupçonnait en moi quelque passion mystérieuse pour une personne inconnue. Ce n'était que la passion de la tombe! La religion, à laquelle les grandes douleurs ouvrent l'âme, et que l'exemple avait ressuscitée en moi comme moyen de communication delà terre au ciel, m'empêchait seule de devancer l'appel de Dieu.
L'automne, l'hiver, le printemps, ne furent pour moi qu'une pensée sans distraction et sans occupation possible. A quoi bon penser, à quoi bon écrire? A quoi bon même changer de séjour ou de latitude ici-bas? Y avait-il pour moi un autre but dans la vie que le but de cette réunion que la mort m'avait enlevé et qu'elle avait placé au ciel?
Une lettre de M. le général de Lagarde, dont j'avais dû la connaissance et l'amitié au comte Aymon de Virieu, mon confident intime, m'arriva inopinément alors. Ce général avait failli être assassiné à Nîmes en résistant héroïquement à l'émeute de la populace fanatique contre les protestants; il devait bientôt après courir les mêmes dangers à Madrid, en défendant la politique modératrice de la France contre les fanatiques de la révolution de Cadix.
M. de Lagarde, envoyé de France en Bavière, m'écrivait de venir le joindre à Paris à jour fixe; qu'il avait obtenu du ministère de m'emmener avec lui à Munich, et qu'après y avoir résidé quelque temps comme secrétaire confidentiel, il obtiendrait pour moi le caractère de secrétaire ofliciel de la légation.
Je fus sensible à ce souvenir de M. le général de Lagarde. Cependant j'étais décidé à le remercier et à ne pas sortir de mon inaction désespérée, en attendant dans l'inertie la mort que je croyais prochaine et que je désirais ardemment. Mais ma mère, qui voulait à tout prix donner une secousse salutaire à mon âme par le déplacement de ma vie et de mes pensées, me représenta si fortement et si tendrement l'inconvenance d'un refus après avoir tant sollicité un poste diplomatique, que je consentis à partir pour Paris. J'y arrivai malade de chagrin, et pendant que, par les soins de M. Alain, qui avait reçu le dernier soupir de
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la personne qui était pour moi tout Paris, je me rétablissais avant d'aller voir M. de Lagarde, l'envoyé partait inopinément pour Munich, par l'ordre du ministère. Son départ ne m'affecta que très légèrement, et, après quelques semaines passées à Paris à recueillir les circonstances et les saints vestiges de la mort, je repartis pour Milly, sans aucun regret de l'occasion manquée. Jamais ambition ne fut plus complètement éteinte dans mon esprit. Rien ne valait la peine de rien. Je repris la vie solitaire et méditative que j'y avais menée quelques mois auparavant, et j'y achevai les zMéditanons poétiques, expression sincère et pieuse de mon découragement d'ici-bas et de mon aspiration à une réunion dans le monde de mes pensées ou de mes rêves.
Au retour de l'hiver, qui ramenait ma famille à la ville, ma mère attentive me provoqua encore à tenter la fortune. Elle avait en silence accumulé pour moi, à force d'économie, un petit pécule qu'elle me conjura d'accepter pour aller passer quelques mois à Paris, espérant que les nombreuses protections que .je m'y étais préparées déjà en hommes et en femmes, par le bruit sourd
de mes poésies courant de bouche en bouche, détermineraient peut-être le gouvernement à m'ouvrir la carrière active des ambassades. Je cédai sans ardeur et sans aucune espérance à ses instances. Je revins, l'âme consternée et découragée, reprendre à Paris, dans le grand hôtel du maréchal de Richelieu, non plus la mansarde basse audessus de la loge du concierge, mais une mansarde au-dessus des grands appartements donnant sur le jardin qui s'étendait alors jusqu'au boulevard. Ces appartements conservaient dans les marbres des cheminées, dans les encadrements dorés et dans les dessus de porte par Watteau, les traces d'une élégance et d'une opulence en contraste avec leur destination actuelle. J'y reçus la visite de mes amis, pleins des pressentiments les plus favorables sur ce qu'ils appelaient mes talents, et me présageant tous une haute fortune égale à ces aptitudes exagérées par leur amitié. Le jeune et beau duc de Rohan, prince de Léon, qui m'avait admis à sa familiarité, ne me quittait guère. Il sortait des mousquetaires; il se faisait remarquer par la richesse et l'élégance de ses équipages. Il possédait le magnifique château des La Rochefoucauld, à la Roche-Guyon. Il m'y conduisait quelquefois avec ses amis, devenus les miens, parmi lesquels étaientM. de Genoude, jeune écrivain politique cherchant fortune dans son talent et dans ses relations, et M. Rocher, jeune poète remarqué depuis pour son éloquence au
barreau, devenu secrétaire général du ministre de la justice, et retiré maintenant à Toulouse, dans les lettres, asile de son âge mûr et ornement alors de sa jeunesse.
Je recevais souvent aussi la visite de Mathieu de Montmorency, enthousiaste de mes vers, oubliant la distance du rang et du nom et la comblant parla condescendance de l'amitié. Il s'intéressait vivement à moi; il promettait à mes amis que s'il parvenait, comme on le prévoyait alors, au ministère des affaires étrangères, le premier acte qu'il signerait serait ma nomination de chargé d'affaires dans quelque cour d'Espagne, d'Allemagne ou d'Italie. Il m'a conservé sa prédilection jusqu'à sa mort et m'en a légué la preuve dans son testament (son portrait par Gérard),
M. de Bonald, M. l'abbé de Lamennais, tous les chefs du parti royaliste groupés autour de M. de Chateaubriand dans la revue du Conservateur, à l'exception de M. de Chateaubriand que je ne conaissais pas et qui m'a toujours manifesté plus tard un éloignement sans motif, me comblaient de prévenances et d'accueil. Le parti libéral ne me témoignait pas moins de faveur, bien que je ne méritasse cette faveur par aucune condescendance d'opinion déloyale de ma part.
Je fréquentais assidûment trois salons de nuances diverses : celui de M'"^ de Montcalm, sœur chérie du premier ministre, le duc de Richelieu; celui de M"^"-' de Saint-Aulaire, très jeune
alors, une des plus belles personnes de Paris, centre de route la société lettrée de cette époque; celui de M'"^ la duchesse de Broglie, fille de j\|me jç Staël, très jeune et aussi très belle, mais dont les vertus et les mérites sévères répandaient autour d'elle une vénération anticipée qui la faisait contempler sans autre éblouissement que celui du culte pour les choses saintes.
On avait pour moi dans ces trois salons, ou plutôt dans ces trois portiques par lesquels j'entrais dans le monde, des bontés dont je n'abusai jamais et dont je serai éternellement reconnaissant.
Chez M'"*^ de Montcalm, c'était une société en retraite, extrêmement choisie, composée de quelques femmes ravissantes de figure et remarquables de goût, telles que M'"^ de Clermont-Lodève, déjà veuve à dix-neuf ans et devenue depuis la marquise Edouard de Lagrange, doublement célèbre par la beauté et par le goût des lettres; la jeune princesse de Talmont, devenue depuis ]\|me ^^Q L^ Rochejaquelein, fille de la duchesse de Duras, aussi belle peut-être, mais d'une beauté toute plastique, pius propre à ravir le regard qu'à émouvoir la contemplation.
L'ambassadeur de Russie, Pozzo di Borgo, y venait comme moi cous les jours. C'est une des quatre ou cinq figures historiques les plus grecques et les plus caractérisées que j'ai vues dans ma vie. Toujours jeune, toujours beau jusqu'aux limites de l'âge, on lisait sur sa physionomie le bonheur, l'audace et la finesse des hommes qui dominent leur obscurité originelle et qui se lancent dans les grandes aventures sans se décourager ni se lasser, jusqu'à ce qu'une de ces vagues sur lesquelles ils ont si longtemps échoué les porte enfin vainqueurs et triomphants sur le rivage sûr et immuable d'une grande existence. Corse comme Bonaparte, ennemi intime et persévérant de son heureux compatriote, Pozzo di Borgo, d'abord membre de l'Assemblée constituante, puis émigré, puis cherchant dans tout l'univers des ennemis à la France, comme Annibal au peuple romain, avait enfin trouvé en Russie une patrie d'adoption à laquelle il avait inoculé sa haine corse contre le César de l'Europe. Devenu aide de camp de l'empereur Alexandre, pendant la campagne de Moscou, il lui avait appris le secret de vaincre en reculant, par les distances et par les chmats. Après les désastres de la campagne de Leipzig et de France, il avait contribué de toute sa haine et de toute sa constance à écarter ces velléités de paix qui n'étaient à ses yeux que des haltes de l'Europe dans la victoire. Le détrônemcnt et l'exil pouvaient seuls le satisfaire. Les
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Bourbons devaient véritablement une partie du trône recouvré à ses bons offices. Il avait été un des coalisés les plus résolus du parti des hommes d'Etat dont M. de Talleyrand était le moteur en i8i4eten i8i y. Le roi Louis XV H I lui avait offert, par reconnaissance et par égard pour l'empereur Alexandre, de le rapatrier et de lui confier un ministère en France. Pozzo di Borgo, homme prévoyant et pressentant les difficultés et les catastrophes, avait préféré assister en témoin influent au jeu de la fortune à Paris, comme ambassadeur de son maître et comme conseiller irresponsable des Bourbons. Telle était sa situation alors, telle il la conserva après 18^0 jusqu'à l'affaiblissement de ses belles facultés par l'extrême vieillesse, modèle de bonheur comblé par la fortune à la fin d'une existence agitée. Il avait conservé pour M™^ de iMontcalm, sœur de son ami le duc de Richelieu, l'attrait, la déférence, le respect que ses rapports avec ce ministre avaient établis entre eux depuis quelques années. Sa conversation, grave, pénétrante, accentuée, ne recherchait nullement les formes légères ou épigrammatiques de l'esprit qui caractérisent trop souvent ce qu'on appelle l'homme d'esprit en France. Il parlait gravement des choses graves, légèrement des choses légères. Le bon sens prévalait surtout dans ses entretiens; l'agrément chez lui n'était que l'attrait du juste. La beauté gracieuse et noble de ses traits ajoutait au charme
qu'on éprouvait à l'entendre. On voyait que les grandes pensées ne lui coûtaient rien, pas même la peine de les formuler. Il voyait loin, juste et du premier coup d'œil. Il n'a donné aux Bourbons ni une illusion ni une témérité. Il soignait leur gouvernement comme si sa fortune eût dépendu de leur maintien ou de leur chute. Il était leur sujet volontaire, leur conseiller désintéressé. Il les aimait parce qu'une erreur de route pouvait les conduire à l'abîme. Ils ont dû à cette tutelle d'éviter bien des fautes et bien des crimes de règne. Je l'écoutais avec la modestie de mon âge et avec la conformité de mes sentiments pour leur cause; il me témoignait quelque attention dont j'appréciais la bonté.
Tous les hommes politiques qui avaient appartenu au gouvernement du duc de Richelieu étaient fidèles à ce salon et cultivaient avec désintéressement sa sœur. On y distinguait M. Mounier, M. de Rayneval, M. Bertin, l'homme d'État du journalisme. M. Mole, jeune encore, quoique né grave, y apparaissait souvent. Sa belle figure de sphinx à deviner, son silence digne et prudent, quelques mots rares, réfléchis, sensés, non compromettants, frappaient tous les regards, surtout les miens. C'était l'homme d'État en expectative, éminemment propre au gouvernement représentatif, moins l'éloquence, qu'il remplaçait par la considération. Il venait là évidemment pour faire sa cour par réticence à la royauté des Bourbons,
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qu'il avait trop oubliés deux fois pendant l'empire dont il avait consenti à être le ministre très dévoué en 18 10, et même en iSi)", après le retour de l'île d'Elbe. Il faisait quarantaine de ce dévouement à Bonaparte, avant de rentrer comme un des principaux rouages dans le mécanisme de la restauration. Il voulait qu'on sût où le retrouver, si l'on avait besoin de lui, dans les rangs de ces hommes d'atfaires prêts à servir toutes les causes gouvernementales, également éloignés des faveurs des royalistes exagérés et des inimitiés des oppositions malsonnantes. J'avais pour lui un penchant pour ainsi dire physique. Son extérieur remarquable m'enchantait, son sérieux donnait à penser, sa réserve imposait; il y avait du génie au repos dans son regard. Cet attrait fut une des causes cachées qui me portèrent à le soutenir avec désintéressement à la tribune, en 1840, contre les assauts désespérés de cette intrigue enragée qu'on appelait la coalition. Son génie n'était pas éloquent, son coup d'œil même n'était pas toujours sûr, mais sa situation était honnête. C'est cette situation que je défendais en lui.
Quant à la maîtresse de la maison, affligée de bonne heure d'une infirmité précoce qui la retenait habituellement couchée sur un divan du salon, elle n'avait, comme le duc de Richelieu son frère, d'autre supériorité que celle d'un très juste bon sens. Dans ces temps de passion, c'était beaucoup que de conserver cet équilibre d'esprit
qui voyait avec une courageuse indépendance les excès de royalisme et les frénésies d'opposition. On emportait de là une atmosphère de bon sens qui vous prémunissait contre l'air des autres salons, où s'agitaient des ambitions malfaisantes.
La littérature et la poésie n'avaient aucune part dans les conversations de ce salon. Je n'ai jamais lu ou récité de vers à M"^ de Montcalm; elle m'aimait pour moi-même, et non pour mes talents en fleur. Elle n'était pas poétique, mais elle était de la nature du duc de Richelieu, politique et patriote dans le sens élevé du mot panie, la France avec les rois de ses ancêtres et la large place en Europe que son grand-oncle lui avait faite. Elle sentait que l'adoption d'un libéralisme aristocratique et populaire était la condition du règne nouveau, et que l'intrigue des hommes appelés, on ne sait pourquoi, doctrinaires, en était le danger. Ces hommes, nés de i8i4pour dévorer ces règnes en s'y rendant nécessaires, avaient commencé par flatter le royalisme et par le servir dans les bureaux du ministre de l'intérieur, l'abbé de Montesquiou. Renversés par l'invasion bonapartiste en 181 f, ils avaient été à Gand se faire un titre de leur fidélité à un exil qui ne devait pas être long. Rentrés avec Louis XVIII, ils avaient formé, selon l'intérêt de leur ambition, une opposition équivoque ayant des caresses pour la cour et des réserves dans les salons, et se portant comme un poids alternatif dans la balance pour
la faire pencher tantôt vers le royalisme, tantôt vers le libéralisme : dictateurs du quiproquo. jV^me Je Montcalm était trop franche pour ne pas détester ces hommes à deux faces : on n'en voyait point chez elle. Elle m'honorait, au contraire, d'un véritable et solide attachement. Emportée en quelques heures par le choléra, après la révolution de Juillet qui avait renversé toutes ses espérances et justifié ses antipathies contre les doctrinaires déjà zélés autour du gouvernement nouveau et devenus orléanistes en vingt-quatre heures, elle m'écrivit, le matin du jour de sa mort, une lettre où elle ne se doutait pas encore de sa maladie. « Adieu, me disait-elle. Je vous quitte pour me mettre au lit. »
Le salon de M"^^ de Saint-Aulaire était composé surtout de ces hommes qui flottaient entre la cour et le peuple, personnages amphibies dont il était difficile de définir la nature. Presque tous avaient été, comme le maître de la maison, chambellans ou conseillers d'État ou préfets de Napoléon sous l'empire. Devenus chefs de haute administration, ou pairs, ou députés sous la restauration, ils jouissaient de leurs places et gar-
daient leurs intelligences dans l'opposition bonapartiste, décorée alors du très faux nom et du très faux semblant de libéralisme. Hommes de beaucoup d'esprit pour la plupart, ils caressaient tout ce qui, par sa jeunesse ou ses promesses de talent, pouvait faire honneur et popularité à leur groupe.
M. Decazes, déjà favori de Louis XVIII et qui avait obtenu la main d'une fille du premier lit de M. de Saint-Aulaire, avait là tous ses partisans empressés autour de sa fortune. Des jeunes hommes de la plus haute distinction, tels que M. Villemain, M. de Barante, M. Cousin, M. Lebrun, M. Beugnot, M. de Forbin, M. de Staël le fils, tous les philosophes, tous les poètes, tous les critiques, affluaient dans ce salon de l'éclectisme, sous les regards des plus charmantes femmes, protectrices d'une littérature nouvelle que la paix et la liberté faisaient éclore. J'y étais admis dans l'intimité la plus gracieuse depuis longtemps, et, sans en partager en rien les doctrines ambiguës, j'y jouissais exceptionnellement de la bienveillance des hommes et des femmes illustres qui s'y réunissaient le soir comme à l'hôtel de Rambouillet du temps. J'y récitais quelquefois des scènes de tragédies ou des poésies lyriques, au doux murmure des applaudissements. On s'y demandait comment un talent si inattendu pouvait être né de lui-même au fond d'une province ou au soleil de l'Italie, sans que le gouvernement
eût songé à le recruter pour son honneur ou pour sa clientèle. On espérait le lui enlever et l'enrôler dans les rangs de cette opposition mixte qui vivait d'ambition mécontente plus que de principes. Mais la maîtresse de ce salon n'avait aucune de ces pensées intéressées, et ne songeait qu'à jouir et à faire jouir ses nombreux aflidés de la primeur d'un talent qui faisait un bruit sourd dans le monde des lettres. La sombre mélancolie de mes traits et le découragement complet de tous les plaisirs de mon âge inspiraient à tout le monde, et surtout aux jeunes femmes de cette société, une sorte de curiosité et d'intérêt pleins de réserve et de mystère qui ajoutaient beaucoup de prestige à mes vers. On se sentait ému par cette teinte de tristesse amoureuse et un peu mystique qui caractérisait pour la première fois en France cette poésie toute éclose de l'âme du poète. Nul ne m'interrogeait sur la cause parfaitement inconnue de ce précoce découragement de mes vers, mais tout le monde enviait la cause mystérieuse qui donnait de telles larmes à des yeux de vinfft ans.
C'est l'époque où je fus présenté par M""'^ de Saint-Aulairc, son amie, à M'"*^ la duchesse de
Broglie et au duc de Broglie, son mari. J'étais alors et je suis resté depuis un admirateur passionné de M°^° de Staël, mère de M™^ de Broglie. Cette femme célèbre, la seule que j'eusse désiré voir parmi toutes les illustrations féminines de son temps, était morte avant qu'aucune notoriété attachée à mon nom obscur m'eût permis de m'approcher d'elle. J'étais fier et heureux de contempler du moins dans sa fille une émanation vivante de son génie.
M. de Staël, le fils, que je connaissais déjà, n'avait rien qui rappelât en lui l'inspiration, l'éloquence, la poésie de cette mère; ce n'était qu'un honnête homme de l'école un peu empesée de son grand-père, M. Necker, et qui n'avait que la morgue et la pédagogie de l'école des doctrinaires, ses maîtres et ses flatteurs. Il écrivait sur la constitution anglaise quelques brochures aussi vides et aussi ennuyeuses que tous les thèmes britanniques que ses amis nous développaient alors sur ce sujet pour donner un air de science doctorale à leurs pastiches de révolution de branche cadette et d'aristocratie sans aristocrates. S'il eût vécu, il aurait sans aucun doute été ministre comme un autre, grâce à son nom, à sa fortune et à son honnête pédantisme. On en aurait fait un grand homme; ce n'était qu'un brave homme.
Sa sœur avait tout le charme, tout le génie et toute la vertu de la maison. Elle avait de plus
toute la beauté pensive et profonde dont la riche imagination de sa mère avait doué ses héroïnes dans SCS romians. C'était une Corinne religieuse, modeste, sainte. Le ciel apparaissait dans ses regards, quand elle les détournait de la terre pour les ouvrir à la contemplation des choses célestes, sa principale occupation après son mari et ses enfants. Elle avait pour moi une prédilection protectrice qui faisait disparaître toute trace de supériorité dans ses rapports. J'aurais été le frère de son frère qu'elle ne m'eût pas traité avec une plus touchante familiarité.
Son mari m'accueillait à cause d'elle avec la même distinction et la même condescendance. Les discours du duc de Broglie à la Chambre des pairs faisaient de lui un centre et un oracle d'opposition; on ne sait pourquoi, si ce n'est parce que les démocrates ont besoin d'être illustrés par les aristocrates, et que les vieux noms et les grandes existences conviennent aux factions populaires qui affectent de respecter ce qui les sert.
Son salon cosmopolite était plus européen que français; les libéraux d'Angleterre y rencontraient les libéraux et les bonapartistes de Paris. Une certaine amertume de langage y dénigrait ouvertement le gouvernement des Bourbons. 11 fallait tout mon attrait et tout mon respect réel envers le maître et la maîtresse de la maison pour me faire supporter la société moqueuse de ce salon. J'en sortais toujours un peu irrité contre les habi-
tués ordinaires. On eût dit que l'ombre rancuneuse de M. Necker y faisait encore signe aux doctrinaires et aux hommes hostiles aux Bourbons. iMa loyauté de jeune homme répugnait silencieusement à ces impertinences et à ces aigreurs bien peu méritées. Mais il y avait une telle indulgence et de tels égards pour moi dans la maison que je ne pouvais m'empécher d'en être profondément reconnaissant.
Quand la révolution de Juillet eut exilé les Bourbons, et que M. le duc de Broglie, toujours pour imiter l'Angleterre, se jeta dans la dynastie du régent et du duc d'Orléans (Égalité) pour se débarrasser de la dynastie de saint Louis et de Louis XVI, je cessai d'aller chez lui de peur de paraître désavouer mes fidélités monarchiques, mais je ne lui fis aucune opposition dans la Chambre. Au contraire, je le soutins de ma voix et de mes votes contre l'opinion de la gauche qui commençait à s'acharner contre son idole d'autrefois et à lui refuser justice après lui avoir prodigué faveur. Cette conduite fut remarquée par la duchesse, qui venait quelquefois assister dans les tribunes à ses discours; elle m'en sut gré et je m'en fis honneur. Quelles que soient les séparations de cause et les antipathies de principes, on ne doit jamais donner d'effet rétroactif à sa haine. L'ingratitude n'est pas plus juste quand elle remonte que quand elle descend. La reconnaissance est éternelle, et les injures
présentes n'effiicent jamais les hontes passées. Tels sont les sentiments que j'ai toujours conservés pour cette noble maison, malgré les hostilités de langage d'un fils en qui je respecte sa mère.
LIVT{E T\OISIÈmE
fk^ E n'hésitais pas toutefois entre la poésie, Jt"^ à laquelle je devais tant d'agréments, et la politique qui devait me coûter un jour, avec une inexprimable amertume, toute la paix, toute la fortune, tout le bonheur et presque tout l'honneur de ma vie. Jamais vocation ne fut plus invincible, indépendamment de la satisfaction de ma mère et des modiques appointements qui devaient me placer au-dessus des nécessités de la vie et des peines d'argent que je coûtais à mon père. J'étais né pour les grandes affaires d'Ftat plus que pour les petites vanités d'amour-propre et pour les vains engouements de société que donnent de misérables succès littéraires. De plus, je sentais mon imagination bornée incapable, excepté dans l'épopée.
de m'élever à la hauteur des grands poètes dramatiques qui correspondent seuls aux besoins sociaux du monde moderne. Je manquais de l'invention suffisante pour intéresser la curiosité ou pour passionner un parterre; tout au plus étais-je bon pour émouvoir, contempler, prier, exalter ou consoler l'âme méditative des hommes solitaires et contemplateurs. Je ne me dissimulais point cette- indigence de mon imagination. Je n'étais point jaloux par nature ; je savais que chacun a son lot, et j'étais résigné au mien. Admirer chez les autres les dons supérieurs était et est encore une volupté d'esprit pour moi. Je suis le plus heureux admirateur des talents vrais, mais aussi le plus inflexible contempteur des talents prétentieux et faux qui ne doivent qu'à l'intrigue et à l'engouement les ombres de gloire qui les suivent. On ne trompe pas plus la gloire qu'on ne trompe la vérité. On est ce que l'on est. Il n'est donné à personne d'ajouter une coudée à la taille qu'on a reçue de la nature. Il n'est donné non plus à aucune envie de retrancher un pouce à celle que Dieu nous a faite. Mes prétentions au titre et au succès de grand poète étaient donc fort limitées par le sentiment de ma faiblesse. Je pouvais avoir quelque succès par la nouveauté et l'originalité de mes essais ; je ne pouvais m'élever à la hauteur des Corneille, des Racine, des Shakspeare, des Gœthe. Le reste alors ne valait pas la peine de prétendre à les dépasser.