‹ A. de Lamartine par lui-mêmeChapitre 19 sur 142 · LIVRE TROISIÈME IO · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME IO

Mais quanta la justesse naturelle d'esprit que je tenais de mon père, de ma mère, de mes oncles, de toute ma famille, et qui consiste à juger sainement les temps, les choses, les circonstances, et à jouer de ce clavier humain avec l'infaillibilité honnête de vue et d'intuition qui fait l'habile homme dans une vie privée, qui fait le grand homme d'Etat dans les affaires publiques, j'avoue franchement que, sans me croire supérieur à personne, je me croyais égal à tous. Je désirais donc être mis à l'épreuve dans la carrière où la justesse parfaite, la finesse délicate, l'opportunité précise de l'esprit appréciée par un gouvernement équitable, peut donner à un homme l'occasion de bien servir son pays dans les circonstances difficiles où la France, à peine reconstituée en Europe, peut avoir besoin de ces qualités d'esprit et de caractère dans un diplomate. A cet égard, la jalousie m'a beaucoup raillé. C'est son métier; elle ne sait pas en faire d'autre. Mais je la défie de trouver dans toute ma vie publique une seule circonstance où elle ait pu me prendre en défaut de justesse d'intelligence. J'ai fait mes preuves d'infailUbilité de jugement et de bon conseil, au milieu des événements les plus graves, sans me laisser égarer une minute ni par la peur, ni par l'audace, ni par les engouements exagérés et fugitifs qui auraient pu m'induire soit en faiblesse, soit en violence, soit en ambition folle et disproportionnée à la

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valeur réelle de mon nom, de mon rang, de mes forces. J'ai pu manquer de génie (je le dis, bien que j'en doute), mais de justesse, jamais. J'ai été politique jusqu'à l'abnégation de moi-même. On a pu dire : « Cet homme est insuffisant. » On n'a jamais pu dire avec vérité : « Cet homme a l'esprit faux. »

Ce juste sentiment de moi-même, cette proportion exacte entre mes facultés et mes ambitions, me poussaient donc invinciblement vers la politique où je pouvais en déployer une plus grande dose. J'employais toutes les amitiés d'hommes éminents et toutes les bienveillances de femmes enthousiastes à influencer le gouvernement pour me mettre à l'épreuve. Je ne réussissais à rien, parce que fintrigue et la basse adulation, qui répugnent à ma nature, sont mille fois plus actives que l'enthousiasme.

J'allais tristement repartir pour Milly, quand une maladie grave, suite de la perte que j'avais faite, de la douleur qui me rongeait et de l'oubli dans lequel le gouvernement laissait s'user ma jeunesse, me retint quelques semaines dans mon lit. Dire les tendres soins dont je fus entouré par

mes amis qui se relayaient pour me veiller toutes les nuits dans ma mansarde, par les femmes du plus haut rang qui se métamorphosaient le jour en sœurs grises pour s'asseoir autour de mon foyer, y remuer la cendre, y faire bouiUir attentivement les tisanes ordonnées par M. Alain, le pieux médecin qui avait reçu avec le dernier soupir d'Elvire les recommandations de surveiller ma vie, serait impossible. Titien épuisé d'années, Raphaël mourant d'amour et de génie, ne recevaient pas de François I^"" ou de la Fornarina des soins plus royaux, plus délicats ou plus tendres.

Je serais bien ingrat si mon âme ne débordait pas d'enthousiasme et de reconnaissance pour cette âme de l'humanité qu'on appelle femme, mère, fille, de tous les noms qui font aimer ici-bas.

Une surtout, une Italienne de grande origine, de beauté rayonnante, de grâce ineffable, dont l'âme illuminait le jour et qui emportait en s'en allant la moitié de la lueur de ma chambre, ne craignait pas de monter et de passer des matinées entières, comme une sœur hospitalière, auprès de mon alcôve. Bravant les fausses interprétations pour obéir à une amitié qui défie tout parce qu'elle est sûre d'elle-même, M"'^ de L... me faisait la lecture des romans de Waltcr Scott, qui paraissaient alors pour la première fois. Sa voix timbrée d'argent, et à laquelle l'accent étranger donnait une tendresse de plus, résonne

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encore à mon oreille. Elle me faisait prier en lisant des prières au pied de mon lit.

Le prince de Léon, M"^^ la marquise de Raigecourt, femme âgée et qui avait des sentiments de mère pour moi, la rencontraient quelquefois dans mon escalier ou au coin de mon feu, et interrompaient ces lectures. Us me demandaient, quand elle se retirait, quel était cet ange de la maladie qui éclairait ainsi mon alcôve. Son regard était trop limpide, son sourire trop franc, pour qu'ils soupçonnassent dans cette assiduité auprès d'un mourant autre chose que l'intérêt qui les y appelait eux-mêmes. M"^^ de L... a suivi du cœur et de l'âme les phases diverses de mon existence jusqu'à la république de 1848 et aux désastres dont elle a été pour moi la cause. Belle et séduisante même dans l'âge avancé, grâce à cet air italien où ni le marbre ni la chair ne vieillissent, elle vient de mourir sur les bords de l'Adriatique, comme meurt un chant de Rossini le soir sur les coUines de Pezzaro. Elle est de ces figures qui font désirer de les revoir au ciel.

Mais, pendant que le désespoir et la maladie que j'aimais à croire mortelle me retenaient ainsi

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