‹ A. de Lamartine par lui-mêmeChapitre 2 sur 142 · L I \' R E PREMIER · texte numérisé non relu

L I \' R E PREMIER

populaire pour tomber dans la tyrannie militaire, et à la tyrannie militairepour voir leur pays tomber dans deux invasions. Les scènes de la Terreur, celles du 1 8 brumaire, les conquêtes de Bonaparte, les incursions de Vienne et de Berlin, les massacres de Madrid et l'incendie de Moscou, les revers de la Bérézina, l'anéantissement de Leipzig, les deux invasions françaises; le retour de l'ile d'Elbe, payé si cher par la France et expié par tant de sang à Waterloo ; le double retour des Bourbons acclamé par l'immense majorité du pays à cause de la paix et de la liberté rentrées avec eux; l'opposition naissante et ingrate, à peine rassurée sur l'étranger, ouvrant la lutte avec la charte de Louis XVIII et ne trouvant jamais assez de liberté, tant qu'elle n'aurait pas celle de chasser les bienfaiteurs : tels étaient les sujets de conversation qui, dans ma famille, frappaient sans cesse mon esprit; comment la pohtique n'y serait-elle pas entrée par tous les pores? L'air même que je respirais était passionné! Mais, quoique royahste, cette passion était libérale. Aucun de nous n'avait vu avec peine la révolution modérée que demandait la France en 1789. Tous étaient constitutionnels comme la noblesse de province, surtout indignée des faveurs exclusives de la noblesse de cour et des privilèges scandaleux qui faisaient trois peuples d'une seule nation. Aucun d'eux n'avait émigré, désertion àl'étranger qui offensait leur patriotisme. Les doctrines réformatrices et

constitutionnelles de l'Assemblée constituante, dans son coté droit, étaient leurs doctrines. Mirabeau et La Fayette, liés d'idées et de correspondance avec deux de mes oncles, étaient leurs orateurs quand ils n'étaient pas factieux de paroles pour se faire pardonner leur génie monarchiste. J'étais moi-même ce qu'on était autour de moi, monarchiste comme ma famille, bourbonien comme le temps, libéralet constitutionnel comme l'atmosphère. L'air ambiant à dix-sept ans façonne l'homme à son image.

Quand je m'examine bien aujourd'hui, après tant de vicissitudes d'opinion et de règne qui m'ont mené de nécessités en nécessités jusqu'à la république, le plus beau des gouvernements à fonder, si les hommes étaient capables de le maintenir et dignes de le pratiquer en se respectant les uns les autres et en se faisant eux-mêmes respecter, je trouve que je suis, au fond, bien près de ce que j'étais alors, monarchiste déraison, libéral de tendance, anti-anarchiste de passion, bourbonien légitime de justice et d'honnêteté, républicain d'occasion et d'idéal; au fond, philosophe plus sceptique que fanatique de formes politiques, trouvant tout bon de ce que le temps et les circonstances imposent momentanément aux peuples, même l'intermittence des gouvernements nécessaires. Les peuples sont comme les hommes, ils vivcntdu temps, ils changent comme lui. Il ne faut pas demander à l'homme, être

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