LIVRE TROISIEME
entre ciel et terre, des amis s'occupaient de moi. M. Pasquier, qui était alors ministre des affaires étrangères et qui tenait mon sort entre ses mains, raconte, dit-on, dans ses mémoires, comment une personne adorable et vénérable, dont la maison était un centre d'opposition, l'ayant rencontré dans le monde, lui dit en riant qu'on ne serait équitable et gracieux pour lui que quand il aurait accordé une place de secrétaire d'ambassade en Italie à un jeune favori de sa société, qui était le poète inconnu encore, mais le poète de prédilection du grand monde. M. Pasquier sourit, répondit que tout le monde lui en parlait, et qu'il promettait de le placer prom.ptement. a Je le fis, ajoute M. Pasquier, et je n'eus qu'à me féliciter d'avoir ainsi ouvert la carrière politique à un homme qui y a jeté un certain éclat. »
Mais M. Pasquier n'accomplissait pas encore sa promesse.
Ma première protectrice fut la poésie. Pendant que je languissais dans ma mansarde, on imprimait un petit volume de m.oi, intitulé : Treinières zMéditailons pociiques er religieuses. M. de Genoude, ami du duc de Rohan, de M. l'abbé de Lamennais, de M. de Montmorency, de tout le parti religieux et royaliste, mais qui ne songeait pas alors à entrer dans le sacerdoce, obtint de M. Gosselin, éditeur de lord Byron, l'impression gratuite de cet essai. Il parut sans nom d'auteur. 11 eut un succès d'enthousiasme et d'étonnement
qui fit rechercher le nom du poète comme un mystère de génie. Ce nom vola de bouche en bouche comme une confidence de la gloire. Inconnu du public la veille, le lendemain j'étais célèbre. Tout le monde voulut avoir la main dans ma fortune.
Le bonheur ou le hasard fit que je reçus le même jour la nouvelle du prodigieux succès de mon échantillon poétique et ma nomination au poste de secrétaire d'ambassade à Naples. Ces deux bonheurs à la fi:^is comblèrent de joie ma mère. Le ciel m'en réservait un troisième sur ma route.
Une jeune Anglaise, douée des plus rares talents et des plus solides vertus, que j'avais eu l'occasion de connaître l'année précédente à Chambéry, avait conçu pour moi une secrète estime et une incUnation qui triomphèrent des objections de sa mère protestante à son mariage avec un catholique. Sa persévérance avait vaincu cette difficulté. Elevée à Londres avec des jeunes personnes cathohques, filles de la marquise de Lapierre, elle avait pris pour la religion de ses jeunes amies un penchant qui n'attendait pour se déclarer qu'un rayon d'amour. Les questions de fortune ayant été bientôt simphfiées par l'intervention de ma mère auprès de mes oncles et de mes tantes, et le fameux comte de Maistre ayant reçu la procuration de mon père pour le remplacer au contrat de mariage, je fus marié
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civilement à Chambéry, dans la maison de campagne de la marquise de Lapierre, à Lécherène; le lendemain, catholiquement, dans la chapelle du gouverneur de Chambéry, le marquis d'Andezenna, et le surlendemain marié selon le rite protestant à Genève. Revenu à Chambéry, j'en repartis immédiatement pour Turin avec ma femme et ma belle-mère. De nombreux amis nous y attendaient. Nous passâmes en fêtes et en réceptions la première semaine de notre union. Tout nous était augure de félicité. Rien n'annonçait encore à Turin la révolution imminente qui éclata quelques jours après.
Nous repartîmes pour Florence; j'y passai également quelques heures. J'y connaissais plusieurs hommes de la plus haute distinction, et entre autres l'illustre homme d'État, le comte Gino Gapponi, le modèle des caractères, de l'éloquence et de la modération de tous les patriotes itaUens. Il vit encore. Il est témoin, hélas! des malheurs de sa patrie. Il en a été un moment le guide et le soutien. Une maladie plus cruelle que la mort, la cécité, l'a forcé d'abandonner le timon des affaires sous le règne agité et libéral du
grand-duc de Toscane, auquel il promettait un nouveau Médicis. Les Piémontais sont venus, sans déclaration de guerre, expulser à main armée ce prince et sa famille de ses Etats. Capponi, obligé de renoncer aux pensées toscanes et libérales de sa jeunesse, s'est retiré dans son palais et dans sa villa de Varamista, triste des tendances trompées de sa noble vie et attendant le dénoûment final de cet imbroglio sarde qui prétend donner un maître au lieu d'une ligue indépendante, forte et glorieuse, à sa patrie.
Je repartis de Florence, plein de ces idées de confédération libre de l'Italie sous le patronage de la France, qui sont encore les miennes aujourd'hui.
Une circonstance bizarre fit courir dans les journaux italiens et français le bruit de ma mort, de nature à inquiéter ma famille à Mâcon. Ces journaux, à une époque où l'on avait déjà les yeux sur moi comme poète et comme diplomate, répandirent que j'avais été assassiné, en quittant Florence, sur la route de Rome. Je cherchai en vain ce qui avait pu donner naissance à ce faux bruit. Je ne trouvai rien qu'une conversation, moitié badine, moitié sérieuse, que j'avais eue à Florence, quelques jours avant mon départ pour Rome, dans les circonstances que voici.
J'avais été attendu à mon insu à Florence par la dame toscane dont j'ai parlé plus haut et qui m'avait témoigné un intérêt si tendre à Paris
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pendant ma maladie. Je ne pus me dispenser d'aller lui rendre visite, conduit jusqu'à la porte de son palais par le marquis de C... qui m'avait informé de sa présence à Florence, et de lui avouer mon mariage. A cet aveu, son secret lui échappa dans un accès d'étonnement et de douleur: ce Vous n'êtes plus libre! me dit-elle en pâlissant, vous êtes marié? Vous allez à Rome avec votre femme? Eh bien, partez! Vous n'y arriverez pas! Vous n'avez pas su ou pas voulu me comprendre, vous saurez bientôt la vengeance d'une femme trompée dans l'espérance de sa vie. yy Je la laissai dans ses larmes. Elle n'était pas libre elle-même, et je ne l'étais plus.
Quand je lus en arrivant à Rome mon prétendu assassinat dans les montagnes de l'Ombrie, je ne doutai pas que ce ne fût la suite d'une indiscrétion de la belle comtesse de *** qui, ayant raconté mon mariage à quelqu'une de ses amies de Florence, avait ajouté en badinant que je ne méritais plus de vivre et qu'elle se vengerait de moi par la main de quelque sbire avant mon arrivée à Rome. Celle-ci aurait légèrement écrit à Paris, comme déjà accompli, le meurtre prémédité du jeune poète français. De là la rumeur de ce crime qui porta la douleur et l'effroi dans l'âme de ma mère. Heureusement une lettre de moi, datée de Rome, était arrivée le même jour à Mâcon et avait été lue avant le journal. La charmante personne à laquelle on en imputait l'idée était bien
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loin de la pensée sérieuse d'un crime. Elle n'a pas cessé pendant vingt ans et jusqu'au jour de sa mort de m'entourer, de près comme de loin, non pas comme une Némésis, mais comme la plus tendre providence.
J'arrivai à Rome le jour où la nouvelle de la révolution de Naples (juillet 1820) y était apportée et où la frontière des États romains et celle des États de Naples étaient fermées à tout le monde, même aux agents diplomatiques, dont on redoutait l'intervention avant que cette révolution fût accomplie et reconnue par les puissances signataires du congrès de Vienne. J'avoue que, bien que très ennemi des carhonari, société secrète dont cette révolution était l'œuvre encore incomprise, j'éprouvai une grande joie de débuter dans la diplomatie au milieu d'une crise révolutionnaire féconde en événements inattendus et dont les chances et le mouvement devaient fournir à des agents diplomatiques français des occasions de se signaler. Aussi, après avoir visité M. de Blacas, ambassadeur tout-puissant de Louis XVIII, je laissai ma femme et ma bellemère à Rome, pour ne pas les précipiter étour