‹ A. de Lamartine par lui-mêmeChapitre 23 sur 142 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

affaires, mais qui les rend légères et badines pour l'agrément de ceux qui les traitent. Sa physionomie portait l'empreinte de la bonté, de la cordialité, de la sérénité perpétuelles de son caractère. Les opinions n'avaient pour lui aucun fanatisme, mais seulement une honnête sincérité. Il les regardait comme une monnaie courante, selon les lieux, les temps, les pays, qu'il fallait donner et prendre avec loyauté sans en altérer le titre ou la valeur, mais aussi sans y attacher une superstition absolue en dehors de la loyauté qu'on doit à sa cause. Il n'avait aucun vice de cœur ou d'esprit, surtout aucune disposition envieuse envers ses supérieurs, ses égaux ou ses inférieurs. Il était aimé d'en haut et d'en bas, et il le méritait.

Il me reçut avec une bonté qui témoignait en lui le plaisir d'un sincère accueil. En quelques heures j'eus par lui la clef de la situation et le secret des affaires. Elles étaient très comphquées très indécises. Elles exigeaient une réserve provisoire qui permit au ministère de M. Pasquier d'observer juste et de se prononcer à propos.

Je rentrai dans mon hôtel, sur le quai de Chiaja, ces magnifiques Champs-Elysées de Naples, pour voir entrer, après la sieste, l'armée napolitaine suivie de l'armée calabraise, composée de tous les carbonari du royaume et commandée par le général Pepe, ce La Fayette napohtain.

Le spectacle disait assez la nature de la révolution, d'abord militaire, puis civique. Le cortège se composait d'une armée et d'un peuple. Un général insurgé à la tête de l'armée; une secte ombrageuse et silencieuse au milieu. Une bande de paysans calabrais dans leur costume national, avec leur sayon de grosse laine brune, leurs sandales et leurs chapeaux pointus entourés de chapelets et de médailles sonnantes, précédait silencieusement l'armée. Le moine révolutionnaire Mennichini s'avançait en tête, monté sur une mule. Il avait été un des chefs latents du carbonarisme, et le triomphe de la secte était son triomphe à lui. Entouré d'une espèce de garde prétorienne, de miliciens volontaires armés de leurs longues carabines, il dominait de la taille, du geste et de la voix, cette multitude fanatique sans savoir de quoi. Vingt mille hommes de cavalerie et d'infanterie défilèrent ensuite, la tête basse, le regard indécis, ne comprenant pas davantage le cri de : « Vive le roi et la constitution espagnole! » qu'on leur faisait pousser. A l'exception d'un groupe de jeunes officiers d'étatmajor et de sous-lieu tenants encore enivrés des

Liv retroisième 123

perspectives d'avancement que l'insurrection artificielle de leur régiment leur faisait entrevoir comme autant de Riego de Naples, ces troupes étaient mornes et comme honteuses de leur triomphe. Les spectateurs feignaient mal, par peur, un applaudissement de commande. Le roi, du haut de la terrasse de son palais, regardait avec une fausse satisfaction cette armée qui venait tout à la fois le saluer et l'asservir.

Le prince royal, son fils aîné, chargé par lui des complaisances de la royauté et des concessions constitutionnelles, passa la revue de l'armée, accompagné du général en chef Pepe.

Ce général, Calabrais lui-même, très populaire dans ces montagnes, n'était point un conspirateur dangereux contre la monarchie. Il était un chef modérateur du mouvement, agréable aux carbonari, respectueux pour le roi, ne voulant rien pousser à l'extrême, n'entendant pas grand'chose aux questions constitutionnelles importées d'Espagne en Italie, fier et heureux de son rôle d'un jour qui mettait le roi, le peuple, l'armée à sa merci, mais nullement résolu à en abuser : dictateur militaire destiné à inaugurer un gouvernement représentatif Tel quel à la place du gouvernement absolu, et à être promptemcnt absorbé lui-même par le gouvernement qu'il venait fonder et qui ne supporte au fond aucune rivalité durable, soit dans un roi, soit dans une dictature. Je l'ai particulièrement connu et aimé

depuis; je le connais bien. Rien de mauvais ne battait dans son cœur. C'était un militaire d'une figure belle et ouverte, telle que le peuple les aime, très brave de sa personne, sans ambition, presque sans vanité, heureux seulement de voir son nom adopté par son pays comme le drapeau de sa liberté constitutionnelle, et de servir, comme celui de Washington, de date au triomphe de la raison émancipée dans Naples.

La revue terminée sans acclamation et sans trouble, l'armée fut cantonnée dans sa caserne. Mennichini,le Mazaniello calabrais, et ses bandes allèrent chez les principaux habitants recevoir l'accueil d'une hospitaHté qui tremblait devant ses hôtes. Le général Pepe et son état-major allèrent rendre hommage au roi dans son palais à la suite du prince royal, nommé lieutenant général de son père, puis Pepe vint prendre son quartier général, à quelques pas de moi, dans le palais de la princesse de ***.

Tel fut le premier jour de cette mémorable demi-révolution, qui ne déplaça que des ministres.

Après avoir passé huit jours à Naples, je résolus de profiter du calme qui suit toujours les

Page 1