LIVRE TROISIÈME I
libérale jusqu'à la démence et chimérique jusqu'à la fantaisie. La littérature sérieuse n'était, sous les commencements de ce règne, ni moins libre ni moins encouragée que la politique. Naples, le pays de l'esprit philosophique depuis Vico, le premier des philosophes italiens, produisait en ce moment des génies transcendants : l'un, égal en bon sens et en facétie sérieuse à Voltaire, l'abbé Galiani, le plus solide des économistes; l'autre, Filangieri, égal souvent à Montesquieu. Que n'avait-on pas à attendre d'une telle coïncidence d'esprits supérieurs avec les commencements d'un règne qui devait durer soixante-quatorze ans ?
La maison d'Autriche était véritablement alors la philosophie couronnée dans presque toute l'Europe. Marie-Antoinette en France, sa seconde sœur à Madrid, la reine de Naples en Italie, l'archiduc Ferdinand à Milan, Léopold en Toscane, Joseph II à Vienne et dans les Pays-Bas, étaient les novateurs salués partout par l'esprit philosophique du xvi 1 1*^ siècle. Qui eût dit alors que la révolution se retournerait également contre ces novateurs couronnés? que la Toscane, lasse de son bonheur, chasserait deux fois les descendants de Léopold et de Ferdinand? que Milan s'insurgerait contre l'Autriche, initiatrice de ses progrès et de ses richesses ? que Naples poursuivrait de sa haine sa jeune et belle souveraine qu'elle adorait alors? que Marie-Antoinette expierait sur l'échafaud sa précoce popularité et
ses bons mais légers instincts d'amélioration ? que Madrid, après s'être soulevée contre sa reine, la livrerait à l'ostracisme des Français, et qu'enfin, à l'exception de Venise, qui n'avait plus que l'ombre de son antique importance, et du Piémont, protégé et mutilé par la France en Savoie, Milan, Modène, Parme, Florence, Naples ellemême et Rome peut-être passeraient, en une seule bataille française, de ces dynasties libérales dans les mains de la moins libérale et de la moins française de ces dynasties, la maison de Savoie ?
Les peuples italiens se trompent en se donnant. C'était à eux de se reconquérir et de s'organiser eux-mêmes en fédération invincible, en revendiquant leurs nationalités générales sans abdiquer leurs nationalités distinctes et historiques. L'annexion n'est ni la sûreté, ni la dignité de la liberté. Jamais Naples elle-même n'a pu s'annexer solidement la Sicile qu'elle touche par l'extrémité de la Calabre. Unis, oui; annexés, non. C'est la nature de ces peuples, républiques héréditaires de nations. Ils se déchireront sous l'ambition disproportionnée de la maison de Savoie. Ils ne dureront hbres et forts que sous l'unité fédérative.
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Mais, en i 70)2, aussitôt que la France révolutionnaire eut expulsé Louis XVI, outragé Marie- Antoinette, sa femme, jeté dans la prison du Temple les souverains de Versailles, et enfin mimolé la maison royale sur l'échafaud, la reine de Naples s'aperçut qu'elle allait courir les mêmes périls en fomentant les mêmes doctrines dans ses États. Elle répudia énergiquement les principes qu'elle avait jusque-là favorisés. Elle se ligua, dans l'intérêt commun, avec la cour de Vienne; avec le pape Bruschi, combattu par elle au commencement; avec le grand-duc de Toscane; avec le Piémont surtout, le plus voisin et le plus acharné des ennemis de la France; avec Milan, avant-garde de l'Autriche en Italie. Venise seule, puissance équivoque, aussi intimidée devant l'Autriche sa voisine que jalouse de Naples, qu'ennemie des papes, que timorée et expectante devant la France, Venise seule, comptant sur son inviolabilité, refusa d'entrer dans la ligue offensive et défensive de l'Italie, provoquée par la reine de Naples. Elle s'en repentit trop tard, quand Bonaparte, vainqueur de Beaulieu et de Wurmscr. s'annexa cette fausse république pour
la troquer avec l'Autriche contre la paix dont il avait besoin comme d'une halte pour ses desseins.
Le cabinet de Naples, intimidé à son tour par l'arrivée de la flotte de l'amiral Latouche-Tréville, désavoua la ligue, signa une humble amnistie avec la France, et subit dans sa capitale même les insolences et les conjurations des Jacobins d'Italie. Bientôt après le départ de la flotte française et les préparatifs de la coalition piémontaise, autrichienne, russe, anglaise, hollandaise contre nous, la reine Caroline reprit son ascendant et sa haine ouverte contre la révolution. Elle remplit les cachots de Naples de ses sujets les plus distingués qui avaient donné des gages aux révolutionnaires français pendant la présence de la flotte. Un vaste système de police patente et cachée enlaça dans ses filets tout le royaume. La guerre extrême, la guerre implacable fut déclarée par elle au jacobinisme français. Elle appela aux armes toute la population militaire des deux royaumes; elle forma une armée de quarante mille hommes dévoués et une milice dont le clergé échauffa l'ardeur contre-révolutionnaire. Le pape reçut sa visite, joignit ses troupes à celles de la reine, et s'avançait sur le P6 pour rejoindre l'armée autrichienne, quand de secondes victoires de la France rompirent le faisceau et firent rétrograder de nouveau les troupes vers Naples. Une seconde soumission forcée du