‹ A. de Lamartine par lui-mêmeChapitre 78 sur 142 · LIVRE QUATRIÈME 2<f · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME 2<f

Le baron de Damas, gouverneur depuis du duc de Bordeaux, était alors ministre des affaires étrangères en France. C'est un de ces hommes d'Etat de la restauration contre lesquels le libéralisme malveillant et tracassier de l'opposition parlementaire et du dénigrement des journaux s'est le plus acharné. A cette époque, on le peignait comme un homme borné parce qu'il était modeste, rétrograde parce qu'il était modéré, clérical parce qu'il était religieux. Rien n'était plus inj'iste et plus faux. Sans prétention comme sans jactance, sans ambidon comme sans faiblesse, c'était un homme de raison et de devoir, ne recherchant aucun poste élevé. Sa conscience et son humilité lui faisaient craindre de ne pas l'occuper dignement pour son roi et pour son pays, mais lui défendaient de refuser quand le roi et le pays lui donnaient la consigne de s'y dévouer. Le dénigrement ne l'irritait pas : il le regardait comme une condition du pouvoir, dans les temps de licence de la parole ; il n'y faisait pas attention, de quelque coté qu'il vînt. Les royalistes de la faction outrée et turbulente de M. de Chateaubriand ne le lui épargnaient pas

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plus que les libéraux; c'était pour lui le murmure des vagues de l'opinion libre, il y était résigné. Bien servir le roi et bien diriger la diplomatie qui lui était confiée était son unique pensée. La faveur n'avait point d'accès dans ses choix; il ne pensait qu'à être juste, même envers ceux de ses subordonnés qu'il ne connaissait que par leurs dépêches.

On le taxait de jésuitisme, reproche alors banal, justement adressé aux hommes politiques inféodés par ambition à cette secte occulte qu'on appelait la Congrégation et qui se faisait de la dévotion un moyen d'intrigue et une échelle d'avancement. Je ne consentis jamais à entrer dans cette secte sacrilège, plus que sacrée, à laquelle on me convia souvent en qualité de poète religieux et royaliste.

Je fus témoin et confident actif des résistances du baron de Damas aux sourdes menées du parti jésuitique en Italie. Le baron m'avait nommé de lui-même, et sans sollicitation aucune autour de lui en ma faveur, chargé d'affaires de France auprès de la cour de Toscane et des autres cours de l'Italie centrale, telles que Parme, Modène,

Lucques, après la mort de M. de La Maisonfort. Les jésuites et la congrégation tramaient alors je ne sais quelle agitation sourde en Italie dans l'intérêt de leur prédominance en France. Je fus averti qu'un groupe de ces hommes, dangereux par les idées qu'ils semaient sur leur route comme étant les idées de la cour de France, devaient passer par Florence, y tendre leurs fils et aller les renouer à Rome. Le duc de Laval-Montmorency, seul ambassadeur de France à Rome, m'en prévint par une dépêche confidentielle. Cet excellent homme, très royaliste comme son nom, mais très loyal commiC son caractère et très constitutionnel comme son temps, n'était pas plus congréganiste que moi. Je le remerciai, je me tins sur mes gardes, et je donnai avis au premier ministre Fossombroni et au grand-duc lui-même de ces menées, en les priant d'éloigner ces jésuites de Florence, et en désavouant d'avance leurs insinuations.

On sait que les jésuites n'ont jamais été en fiiveur dans les cours autrichiennes. C'est une tradition de Léopold, de Joseph II et des ministres de Vienne, en rivalité active contre l'influence des papes en ItaUe, où l'Autriche se gardait bien de la favoriser en laissant grandir chez elle cette milice de la cour romaine. Le grand-duc, quoique très rehgieux, les redoutait; il ne faisait que suivre en cela les traditions de sa maison. Ils furent observés, éloignés, déçus dans

leurs petits complots de coterie. Ils se hâtèrent de gagner Rome, où le duc de Laval-Montmorency avait déjoué d'avance leurs projets. J'instruisis par une dépêche le baron de Damas des mesures que j'avais prises contre eux en Toscane. Quand je le revis à Paris quelques années après, il me loua beaucoup du zèle que j'avais apporté à éteindre ces mèches de l'intrigue attribuée aux jésuites. (( J'ai donné ma conscience à mon catholicisme, me dit-il gravement, mais je n'ai point donné la politique française aux jésuites. Je vous remercie de m'avoir compris et secondé. » Ce furent à peu près les mêmes paroles que Charles X, seul avec moi dans son cabinet aux Tuileries, me dit lui-même en me félicitant de toute ma conduite pendant le long interrègne de la légation qui m'avait été confiée. On voit combien il y avait loin en effet de finféodation cléricale qu'on attribuait au baron de Damas et au roi, à la réalité. Le présent préjuge sur des préjugés, l'histoire juge sur des révélations de ce eenre et sur des actes.

Je reviens à la mort du pauvre marquis de La Maisonfort. J'étais trop jeune et trop récent dans

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