‹ A. de Lamartine par lui-mêmeChapitre 84 sur 142 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

n'aurait pas rendus imperméables à la bonne foi et à la loyauté de tous les ministres de la royauté des Bourbons. M. de Montbel, plus candide encore, ami de M. de Villèle, etchevaleresquemenc dévoué à Charles X, à qui il devait se sacrifier un jour, portait sur ses traits la même empreinte de loyauté et de bonté.

Ils me firent asseoir entre eux deux, au bord d'un petit guéridon portatif sur lequel le frugal déjeuner des deux amis était servi dans le cabinet.

(( Nous savons à qui nous parlons, me dit M. de Martignac, et nous n'avons pas besoin de vous demander la discrétion la plus complète sur ce que nous allons vous confier. Les difficultés du roi sont extrêmes; la Chambre des députés est mal inspirée pour lui; nous craignons un choc entre la couronne et la représentation du pays, choc qui pourrait entraîner de grands malheurs. Nous sommes décidés à les prévenir autant que possible en proposant des élections assez prochaines, faites dans un sens royaliste, conciliateur et modéré, et nous nous occupons dès aujourd'hui de chercher des candidats neufs à l'élection des départements qui aient des chances d'être élus dans leur pays, et qui donnent des gages à la fois au roi et aux opinions libérales pratiques. On nous a dit qu'avec l'appui du gouvernement vous seriez facilement élu dans le département de Saone-et-Loire, où sont vos propriétés et où

votre famille jouit d'une considération assez étendue. Nous savons aussi que votre réputation littéraire et votre éloquence naturelle, dont vous avez fait une heureuse épreuve dans des réunions municipales de Mâcon, feraient de vous un député bientôt influent dans la Chambre. Quant à vos sentiments pour le roi, nous n'avons pas à nous en enquérir, nous n'en doutons pas. Nous avons donc, M. de Montbel et moi, jeté les yeux sur vous pour la candidature de Mâcon, et nous ne vous cachons pas que notre désir de vous voir dans la Chambre est si vif et que nous y mettons un tel prix, que si votre âge ne s'y opposait pas et qu'il ne fallût retarder l'élection générale que de quelques mois pour attendre que vous eussiez atteint les quarante ans exigés par la loi électorale, nous attendrions, avant de convoquer les collèges électoraux, que vous fussiez légalement éligible. Dites-nous donc, ajouta-t-il, quel âge vous avez? »

Je fus très flatté et très touché de cette prédilection des deux ministres, mais je fus obligé de leur avouer qu'il y avait trop d'années encore entre mon éligibilité et leur bienveillance, pour que je pusse en profiter. Je ne leur cachai pas que toute mon ambition et tout mon désir étaient de servir le roi et eux dans la Chambre et à la tribune, si je devenais jamais capable d'y prendre la parole avec une certaine distinction.

Cet aveu contrista fort les deux ministres, et

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