LIVRE CINQUIÈME
l'Académie française. J'y tenais peu. Cette institution de vanité ofiTicielle, qui ne donnait pas de talent et qui assignait une place inamovible dans la renommée où l'on doit la conquérir sans cesse, m'avait toujours paru une fausse gloire à laquelle je n'aspirais pas. Mais mon père et mes oncles en jugeaient tout autrement que moi. Gentilshommes de vieille souche et de vieilles mœurs, ils aspiraient pour leur nom à une auréole positive qui les assurât que leur fils et leur neveu n'était pas seulement une illustration problématique de province, mais que cette estime locale était ratifiée par le choix du conclave httéraire de la France.
Je cédai de mauvaise grâce à ce préjugé de chef lieu et je me mis sur les rangs, à la requête de deux illustres patrons qui voulurent bien provoquer et encourager ma candidature. L'opinion publique était pour moi en immense majorité. J'échouai néanmoins devant le nom seulement estimé, mais aujourd'hui un peu obscur, de M. Droz, auteur d'ouvrages bien intentionnés et d'un talent secondaire. Je rentrai un peu confus dans ma retraite des environs de Dijon, bien résolu à ne plus tenter pour si peu des démarches et des visites qui répugnaient à mon amourpropre autant qu'à ma modestie.
M. Daru fut enlevé à l'Académie; on me rappela à Paris pour briguer son fauteuil. M. Laine, M. Royer-Coliard et plusieurs autres membres de l'Académie se hâtèrent de m'écrire pour me prier d'y revenir et d'y recommencer mes visites, préalable obligatoire de toute candidature. Je m'y refusai péremptoirement; je répondis que j'avais suffisamment prouvé mon intention d'accepter si on me faisait l'honneur de m'y nommer, mais qu'à aucun prix je n'irais renouveler des visites qui n'avaient eu pour moi d'autre effet que de m'humilier devant certains hommes dont j'étais sûr d'avance de n'obtenir que des refus, et que je préférais n'être jamais académicien, si l'Académie ne passait pas à mon égard sur cette formalité. Elle eut la bonté, par exception, de me dispenser des visites. Je n'allai point à Paris et je fus nommé. Je m'y rendis alors pour remercier mes nouveaux collègues, et j'y passai quelques jours dans une douce joie avec mes amis.
Hélas ! cette joie était trompeuse comme toutes les joies de la terre. Un jour que je rentrais dans
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la cour de mon hôtel, pour changer d'habits, afin d'aller diner chez M"^^ de Montcalm, sœur du duc de Richelieu et ma plus fidèle protectrice, j'aperçus sous la voûte, entre la voiture et la muraille, la figure pâle et bouleversée de mon ami le plus intime, le comte Aymon de Virieu. Son visage, quoique muet, était si parlant qu'un pressentiment me saisit le cœur comme une main d'acier. Un malheur, je ne sais quel malheur, mais un malheur subit et suprême, m'apparut comme un fantôme au milieu de ma sécurité et de ma joie.
Je me jetai hors de la voiture tout tremblant. Virieu me reçut dans ses bras, ce Qu'y a-t-il? lui dis-je. — Ta mère! s'écria-t-il, en ménageant le coup, mais en le portant cependant assez avant dans le cœur pour que le froid de la mort restât dans le mot et ne me permît pas longtemps de vaines espérances pour n'y pas revenir à deux fois. Elle est au plus mal, presque sans espoir! »
Je tombai défaillant et on me porta sur mon lit. « Qu'on me cherche à l'instant des chevaux de poste! que je la voie encore! m'écriai-je. — Tu arriverais trop tard : elle n'est plus sur la terre. Il vaut mieux tout te dire d'un seul coup; tu es assez fort pour tout apprendre, assez religieux pour tout supporter, assez confiant pour tout jeter dans le sein de Dieu. »
Alors il me raconta, parmi ses sanglots entrecoupés qui répondaient à mes sanglots convulsifs,
l'horrible événement de la mort de celle qui m'avait donné la vie. Rien ne nous en menaçait. Ma mère était sereine, jeune de cœur, belle encore de front comme la jeunesse. Son éternelle sérénité laissait à ses traits la divinisation perpétuelle de son âme, la joie intérieure de la piété, l'immortalité de l'éternelle vie. En la contemplant, il était impossible de penser à la mort.
Elle venait de recevoir la nouvelle de mon succès à l'Académie. La joie qu'elle me supposait était sa joie; mon illustration justifiait sa prédilection pour moi dans la famille. Elle eut la fièvre d'émotion de son bonheur; elle voulut la calmer en allant au bain de la ville, tenu par les sœurs de la Charité. Elle n'avait point mené avec elle de femme de chambre, attentive qu'elle était à éviter aux siennes tout service personnel, afin de leur laisser le tem.ps d'aller à l'église le matin avant le travail du jour. Pendant le bain, elle sentit l'eau se refroidir. Sa faible main tourna le robinet d'eau bouillante, qui s'échappa comme une vapeur en ébullition. Elle n'eut pas la force de le refermer. L'eau bouillante, lancée avec violence, inonda et calcina sa poitrine. Elle s'évanouit dans le liquide en feu. Ses premiers cris avaient appelé les sœurs gardiennes; mais le corridor était long. Elles n'arrivèrent que pour l'arracher trop tard aux morsures de l'élément embrasé.
Elle reprit ses sens; on la transporta chez elle. Les médecins épuisèrent tout leur art pour la