LIVRE CINQUIEME 28f
en accident, vous serez contraint à un coup d'Etat que vous regardez comme une calomnie aujourd'hui. Pensant ainsi, vous devez comprendre que je refuse à m'associer, en quoi que ce soir, à une politique périlleuse pour vous et pour la couronne. Permettez-moi donc de rentrer dans ma retraite, ou, si vos bontés pour moi résistent à l'humeur que peut vous donner mon obstination, envoyez-moi servir à l'étranger une cause que je ne puis pas servir à l'intérieur. »
Voyant qu'il ne pouvait faire fléchir ma conviction, le prince n'en continua pas moins ses entrevues, ses entretiens confidentiels, ses invitations à dîner et ses bontés de tout genre pour moi. Il songea même à m'utiliser à l'étranger selon mes goûts, auprès d'un prince que la politique de l'Europe avait décidé de faire roi d'un État nouveau, la Grèce. C'était le prince Léopold de Saxc-Cobourg, veuf de la princesse Charlotte, récemment enlevée à l'espérance du trône d'Angleterre et à l'amour passionné de son peuple. Je connaissais particulièrement ce prince, actuellement roi des Belges; je l'avais fréquenté en Italie. Il m'avait même fait l'honneur de venir plusieurs
fois, dans la familiarité la plus in cime, passer des soirées sans apparat chez moi. Le prince de Polignac, qui était informé de ces relations, obtint à mon insu, de Charles X, ma nomination au poste de ministre plénipotentiaire en Grèce, se réservant de m'apprendre plus tard cet avancement inespéré dans ma carrière. Ce fut sa seule vengeance.
C'était le moment où le prince Léopold, encore à Paris, devait accepter officiellement la couronne que le congrès européen lui avait décernée. Rien ne s'opposait plus à ce que cette acceptation devînt publique. Elle devait l'être le lendemain. Il ne restait plus qu'une petite difficulté, relative au chiffre de l'emprunt que l'Europe devait garantir au nouveau souverain pour lui donner le subside nécessaire à l'établissement du nouveau royaume, aussi dénué de ressources pécuniaires que de stabilité propre. Mais on pensait que le nouveau roi ne mettrait pas en balance un trône et un chiffre.
Je fus invité par le prince de Polignac à dîner chez lui le lendemain, avec le prince Léopold. Quand le prince entra dans le salon, M. de Polignac me présenta à lui en souriant.