LIVRE CINQUIÈME
ment résolu à ne rien accepter qui pût me rendre éventuellement complice ou responsable des catastrophes que je prévoyais pour la monarchie légitime.
Le prince me reçut comme un néophyte qu'on aime et qu'on veut à tout prix convertir. Je fus, pendant toute une semaine, admis, comme un membre de sa famille, dans son intimité, dînant chez lui avec la princesse et ses enfants. Nos entretiens furent fréquents, longs et développés. Tout m'atteste qu'il était lui-même convaincu et parfaitement sincère. Son caractère loyal et sa conscience secrètement religieuse n'admettaient pas l'idée d'une feinte. Le résumé de ses discours fut toujours celui-ci :
« On me calomnie comme homme et comme homme d'État, me répétait-il sans cesse, en supposant que je veux faire un coup d'Etat pour restreindre ou fausser le gouvernement constitutionnel. Élevé en Angleterre, j'en connais la nature et j'en apprécie les vertus. Bien loin de méditer un coup de force contre la liberté représentative, je veux au contraire la développer dans toute sa franchise et dans toute son efficacité; je veux que le régime représentatif date des Bourbons en France et qu'il soit la meilleure garantie de leur durée. J'ai à cet égard des plans dont on sera étonné. Qu'on me laisse faire, qu'on me seconde, et toutes les préventions contre moi tomberont devant les faits. »
Là-dessus il me développait, un peu confuséinent, des utopies libérales et royalistes plus semblables à des rêves qu'à des réalités.
« Je vous crois, mon prince, lui répondais-je; j'admets même en grande partie les améliorations représentatives et électorales dont vous me faites l'honneur de m'entretenir, saut les divisions contributives et électorales qui vont à l'Angleterre et qui ne vont pas à la France. L'Angleterre est une aristocratie de naissance, oii rien ne choque une démocratie disciplinée. La France ne fut jamais aristocratique, elle ne croit qu'à l'égalité. Audessus d'elle, elle ne veut qu'un supérieur, le roi, fût-il même un despote; mais dans les rangs de la nation elle verrait avec ombrage des divisions et des catégories. Toute classe lui semblerait une caste. Là est votre danger. Quelle que soit la plausibilité de vos intentions, j'en redoute la seule énonciation dans la bouche des ministres du roL Je suis convaincu que l'opposition acharnée et prévenue ne s'élèvera pas avec moins de fureur contre vos bonnes intentions que contre les mauvaises, si vous étiez capable d'en avoir; que les iniquités de cette opposition vous contraindront à des mesures violentes que vous ne pouvez pas prévoir; que la chevalerie loyale du roi lui-même le portera à offrir à la nation quelque imprudent défi, conforme à son courage ; que vous ne pourrez pas l'abandonner dans une lutte une fois ouverte entre la couronne et le peuple, et que, d'accident