LA MARÉCHALE
Vous parlez haut, Lisette, et changez de langage.
LISETTE
Ma foi, madame, c'est celui de mon village. Mon père s'en servait, et je l'ai toujours pris, Lorsque sur mon chemin j ai trouvé le mépris. Certes, lorsque l'honneur s'unit à la noblesse, C'est un bien beau hasard qu'il trouve la richesse; Mais s il est dans le cœur des gens qui ne sont rien, On devrait le laisser à qui l'a pour tout bien.
Dans un instant, Louison poussée à bout s'écrira encore plus fièrement :
Qu'on m'apprenne mon crime avant de m'en punir !
Et, calomniée, humiliée, chassée, elle laissera enfin déborder son cœur, en même temps que sa boucbe s'ouvrira aux accents de la plus magnanime révolte.
Il est trop certain que de beaux vers ne suffisent pas pour faire une bonne pièce. La critique se montra plus sévère pour Louison qu'elle ne l'avait été autrefois pour d'autres comédies analogues, non destinées au théâtre, par exemple pour cette fraîche idylle mondaine que Musset a intitulée A quoi rêvent les jeunes filles et qui dut surtout sa renommée à la fameuse querelle d'Irus et de Quinola.
L'auteur dramatique déclinait, comme le poète. Betti?ie, jouée au Gymnase, n'alla guère au delà de vingtcinq ou trente représentations, et on n'éprouve pas le besoin de s'en étonner. Quelle que soit l'admiration de Paul de Musset pour cette pièce (1), on ne peut, en
(1) '< Je liens Belline pour une des productions les plus parfaites de la plume qui écrivit le Caprice. Si elle n'a pas obtenu tout le succès
CQMÉDIES ET PROVERBES. [-j[
conscience, la lire et la relire sans se persuader qu'il n'y en a guère de plus faible dans tout le théâtre de Musset. L'héroïne même n'en est pas intéressante. Une cantatrice illustre , nommée Bettine, a depuis longtemps, avec le baron Steinberg, une liaison qui sera prochainement régularisée par un mariage. Aimet-elle , n'aime-t-elle pas son amant? C'est bien difficile à savoir, et peut-être ne le sait-elle pas elle-même, peut-être ne voit-elle là qu'une fin honnête, un mariage de raison, un rempart contre sa propre inconstance. En tout cas, Steinberg n'aime pas Bettine, il la quitterait volontiers pour une princesse italienne à laquelle il adresse maintenant ses hommages, et lorsque le notaire arrive, il s'esquive en invoquant un prétexte honorable : « Je ne suis pas riche ; je ne puis envisager, sans terreur, la situation de mari besogneux d'une comédienne opulente. »
Toutefois, il revient. Sa passion pour Bettine n'est pas encore éteinte, et, dès qu'il revoit l'enchanteresse, il retombe sous le charme, quitte à disparaître de nouveau lorsque le mariage devient trop imminent. Dans les intervalles de ses fugues,, un ancien adorateur se présente, le marquis Stefani, très insinuant, très habile à profiter des dépits successifs de Bettine, et elle finit par l'épouser. Ce qui désoriente le spectateur ou le lecteur, ce n'est pas le style poétique d'Alfred de Musset, mais bien l'irrésolution de son Steinberg. On ne saurait intéresser le public à un personnage qui « aurait toujours mieux fait d'épouser Célimène », surtout lorsque Gélimène, presque aussi indécise que son interlocuteur, ne manifeste pas une très vive douleur en re nonçant à l'ingrat qui vient de l'abandonner. La sym-
qifon en devait attendre, je n'en puis chercher la cause que dans sa perfection même, dans la poésie d'un style auquel les oreilles de ce public-la ne sont pas accoutumées, dans la maturité du génie de l'auteur et sa profonde connaissance du cœur humain. Le spectateur désorienté, écoutait avec une attention extrême; mais les beautés de cèl ouvrage lu; passaient par-dessus la tète. Le dernier mot n'est pas dit sur Beltine. lut ou tard, on y reviendra... »
A. t-E MUSSJBT. a
palhie se refuse à une séparation si peu déchirante et si vite consolée.
Carmosine a moins de peine à nous émouvoir, et nous serions volontiers, cette fois, avec Paul de Musset, lorsque, dans unlégitime élan d'admiration, il lui marque sa place parmi les plus beaux ouvrages de son frère. Carmosine, fille d'un médecin, maître Bernard, et de dame Pâque, son épouse, a vu dans un tournoi Pierre d'Aragon, roi de Sicile, et elle n'a pu résister au prestige que ce souverain magnifique exerce autour de lui. Elle est amoureuse du roi, comme Ruy Blas de la reine, si amoureuse qu'elle tombe en langueur et que tous les remèdes de son père ne peuvent rien contre le mal mystérieux dont elle va mourir.
Elle était promise autrefois, presque fiancée, à un jeune avocat, Perillo, qui revient de Padoue docteur en droit. Plus épris que jamais, Perillo a pour lui maître Bernard, qui donne tout de suite son consentement à la noce, attendu que l'avocat est un très bonparti; mais dans quel état il retrouve sa Carmosine ! Pâle, amaigrie, défaillante, et, pour comble de malheur, moralement infidèle, puisqu'elle aime le roi.
Dame Pàque, dont la fonction consiste à faire enrager son mari, est d'ailleurs opposée à ce mariage. Elle a jeté ses vues sur un pourfendeur grotesque et couard, sur Vespasiano, un peu cousin de l'UIadislas de Barberine, qui l'a éblouie par ses fanfaronnades. Carmosine, qui garde au moins quelque amitié au pauvre Perillo, ne peut avoir qu'une insurmontable aversion pour ce ridicule personnage. En revanche, elle honore de sa sympathie et de sa confiance le troubadour Minuccio, chanteur et poète, à qui elle confie son secret en le priant de le laisser tomber, aussi discrètement que possible, dans l'oreille du roi. Minuccio s'acquitte délicatement de cette commission délicate. La reine, avertie à son tour, se charge de consoler Carmosine, qui se sent déjà réconfortée par les douces paroles d'une si grande
dame, lorsque le roi lui-même, en grand équipage, vient lui offrir, de son rôve, tout ce qu'elle peut raisonnablement espérer. La pièce finit sur un baiser royal, qui comble ses vœux.
LE ROIj-
Belle Carmosine, je parlerai en roi et en ami. Le grand amour que vous nousàvez porté, vous a, près de nous, mise en grand honneur; etceluiqu en retour nous voulons vousrendre, c'est de vous donner de notre main, envouspriant de l'accepter, l'époux que nous vous avons choisi.
(Il fait signe à Perillo, qui s'avance et s'incline.)
Après quoi, nous voulons toujours nous appeler votre chevalier, et porter dans nos passes d'armes votre devise et vos couleurs, sans demander autre chose de vous, pour cette promesse, qu'un seul baiser.
LA REINE, à Carmosine.
Donne-le, mon enfant ; je ne suis pas jalouse.
CARMOSINE, donnant son front à baiser au roi.
Sire, la reine a répondu pour moi.
L'expérience du théâtre était venue peu à peu à Musset et Carmosine est peut-être, avec le Chandelier, la mieux composée de toutes ses comédies, c'est-à-dire la mieux appropriée aux exigences de la scène. Un habile mélange de fantaisie comique et de drame intime la recommande au suffrage des connaisseurs ; mais elle a d'autres mérites. Son auteur a répandu, dans ces trois actes, les dernières lueurs d'un feu poétique près de s'éteindre. Les angoisses de Perillo déconcerté par la froideur imprévue de Carmosine, la scène touchante dans laquelle la reine offre ses consolations à son innocente rivale d'un jour, après avoir sollicité sa confiance; la joyeuse cour d'amour où le troubadour Minuccio, profitant des libertés que l'occasion lui fournil, révèle au roi le secret de sa petite amie ; et, par-dessus tout, la confidence que fait Carmosine à ce même Minuccio de
son amour sans espoir, trahissent, du premier coup, l'âme et la plume d'un poète. Paul de Musset évoque à ce propos, sans hyperbole, les grands noms de Shakspeare et de Goëlhe.
Pour compléter le bagage dramatique de Musset, il faut joindre à ces Comédies et Proverbes, divers fragments qui figurent dans ses Œuvres posthumes, quelques scènes d'une tragédie de Faustine destinée à Rachel, un Songe d'Auguste, et d'autres morceaux, où il y a plus d'un beau vers, mais qui n'ajouteront rien à sa gloire. On a pu juger, par l'analyse scrupuleuse que nous avons faite de ses pièces et par les nombreux et larges extraits que nous en avons donnés, sur quels solides fondements elle repose. Aucun écrivain de son tempsn'a parlé, dans la comédie, une langue plus souple et plus élégante, plus chaude etplus colorée ; aucun n'y a moins perdu de son style. C'est là, en effet, l'écueil du théâtre. La nécessité, imposée à l'auteur, d'abdiquer sa personnalité propre pour s'identifier avec les personnages qu'il met en scène, l'oblige à arrondir, à mitiger sa forme ordinaire, à modérer son accent, à se dépouiller volontairement de ce qui, dans sa manière, affecte un caractère trop original. L'originalité de Musset n'a pas souffertde cette obligation. Ecrivant pour être lu, et non pour être joué, il a pu, sous ce rapport, s'imposer moins de sacrifices, et mettre, même dans un dialogue comique, autant de poésie qu'il lui a plu.
Car, avec lui, c'est toujours là, qu'on est ramené. Il est poète, irrémédiablement poète, même dans la comédie, et il est toujours le poète d'une seule passion, qui non seulement s'accommode du style poétique, mais le réclameell'exige, lepoètede l'amour. Aussi ne faut-il pas trop exagérer cette prétendue variété de son œuvre dramatique. Ces quinze pièces, si différentes d'apparence, sont assez semblables d'inspiration ; sa fantaisie va du drame romantique le plus sombre au proverbe le plus subtil , de la comédie historique et costumée à la comédie
bourgeoise, du plaisant au tragique, du réel à l'idéal, du passé au présent, des inventions les plus capricieuses à la sévère observation des caractères contemporains, de Lorenzaccio à Jacqueline et de Fantasio à l'oncle van Buck ; mais elle anime et dore tout ce qu'elle touche d'un rayon de poésie, qui est en même temps un éclair d'amour.
Alfred de Musset n'a jamais compris, n'a jamais chanlé, n'a jamais aimé que ce sentiment exclusif et jaloux, l'amour ; il l'a honoré, poursuivi d'un culte aussi jaloux et exclusif que l'amour lui-môme, il s'y est dévoué corps et âme, il lui a consacré toute son œuvre, tout son génie ; même dans ses comédies où il eût pu lui faire, sans déroger, quelque infidélité purement littéraire, il ne s'est jamais intéressé qu'à ses caprices, à ses malices, à ses joies et à ses douleurs. Seuls, ses couples amoureux le passionnent. Le reste n'est que cadre, acressoire et repoussoir, accompagnement ridicule et galerie grotesque, pour mieux faire valoir le favori.
Soit que la coquette Marianne, déconcertée par les mépris d'Octave, se trompe de route, et cherche, dans une fausse direction, les satisfactions qu'elle a sous la main; soit que Jacqueline, honteuse et repentante du jeu cruel qu'elle a joué avec ce gentil gamin de Fortunio, le dédommage au centuple des chagrins qu'elle lui a causés; soit que Rosette, frappée au cœur et comme foudroyée, d'un seul coup, par la fuite de sa première illusion, sépare à jamais ces deux épilogueurs défianls qui s'appellent Perdican et Camille, ou encore que Va- Jenlin chante, dans la nuit, avec Cécile l'éternel duo du rossignol et de l'alouette, ou que Chavigny hésite entre la bourse rougeetla bourse bleue, ou que le comte s'agenouille sur le coussin de la marquise, ou que Carmosine mourante renaisse, comme une fleur, sous le baiser royal, il s'agit toujours, au fond, d'un hommage à l'amour, d'un hymne en son honneur, d'un rôle pour lui, d'une intervention souveraine du dieu de Musset.
Intervention malheureuse, généralement. Le poète avait gardé, de sa jeunesse, un souvenir amer qui n'avait entamé en rien sa religion; mais, instruit par son propre exemple, il se persuadait que c'était une religion sanglante dont les autels réclamaient sans cesse de nouvelles victimes, et il se faisait un devoir de leur en offrir, même dans ses comédies, même le rire sur les lèvres, et en badinant. Tristes victimes d'ailleurs, et indignes du dieu qui les dévore. Le sacrificateur ne leur cache pas làdessus sa façon de penser. Le dieu est toujours le dieu ; le plus grand des dieux, et de lui, il ne faut jamais douter. Ce sont ses adorateurs, ses fidèles qui méconnaissent sa grandeur et qui lui manquent de respect. Alfred de Musset s'en est expliqué plusieurs fois avec une éloquente franchise :
Vous me demandez si j'aime quelque chose ;
Je m'en vais vous répondre à peu près comme Hamlet :
Doutez, Ophélia, de tout ce qui vous plaît,
De la clarté des cieux, du parfum de la rose,
Doutez de la vertu, de la nuit et du jour.
Doutez de tout au monde et jamais de l'amour.
C'est exactement le langage que Perdican tient à Camille, dans cette pièce singulière, On ne badine pas avec £ amour, qui est certainement, comme on dit aujourd'hui, !a plus suggestive, parce qu'elle est la plus personnelle des comédies de Musset.
Adieu, Camille, retourne à ton couvent, et lorsqu'on te fera de ces récits hideux qui t'ont empoisonnée, réponds ce que je vais te dire : Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux ou lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n'est qu'un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j'ai
aimé. C'est moi qui ai vécu et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui.
Tout Musset, le Musset des Comédies, des Nouvelles et des Poésies, est daus cette tirade, la plus sincère qui soit jamais tombée de ses lèvres. Il ne faut pas badiner avec l'amour, parce que l'amour connaît sa force et venge son injure, fût-ce dans le sang innocent d'une Rosette, mais il ne faut pas le calomnier non plus. « C'est par dépit que les vieillards le font! » a dit un autre poète, trop oublié aujourd'hui. Malgré ses exigences et ses cruautés, ce tyran des hommes et des dieux justifie sa prétention d'être un bon despote, dont on regretterait la tyrannie le jour même où on en serait délivré. Est-ce sa faute si nous sommes incapables de comprendre les avances qu'il nous fait et d'apprécier le bonheur qu'il nous offre? Est-ce sa faute si nous allons toujours dans des directions opposées à la sienne et du côté où il ne veut pas qu'on le mène ? Tant pis pour nous ! Avec un instinct plus sûr et une vue plus claire de ce qui nous convient, il nous aurait conduits à une félicité qui, pour être parfaite, n'a même pas besoin d'être durable.
C'est bien l'idée maîtresse du poète. Changez, parla pensée, ses dénouements douloureux, retournez-les, pour ainsi dire, substituez à la mort de Celio et de Rosette l'aubaine, la revanche de Forlunio ou le mariage de Cécile, le cours ordinaire des choses humaines n'en eût pasété modifié. Il est probable qu'un jour ou l'autre Perdican marié eût désespéré Rosette et que Marianne eût fait damner Celio ; mais qu'importe! Ces victimes de l'amour auraient joui de la minute supérieure, ineffable, qui, dans l'imagination de Musset, balance des éternités de douleur. Il faut la saisir au vol quand elle passe, s'efforcer de la ressaisir quand elle est passée, ne jamais la maudire, quand elle a fui sans retour.
C'est bien pourquoi Alfred de Musset établit cette différence, si caractéristique chez lui, entre l'amour et les amants, entre le feu sacré et ses indignes déposi-
laircs. L'amour, à son avis, n'a jamais tort. La médiocrité du prêtre ne prouve rie.* contre la grandeur du dieu.
Ses comédies, comme ses poésies, chantent cet éternel refrain, avec des modulalioi.s variées. E-i réalité, c'est un thème connu, presque banal, un lieu commun, mais charmant, si charmant qu'on n'en épuisera jamais toutes les grâces. Tl éclate sous la plume de Musset en riantes images, en rêveries délicieuses, en tableaux d'une incomparable fraîcheur. La fontaine de Rosette, Ja bague de Perdican, la chanson de Fortunio, la tonnelle d'Octave, le soulier blanc de Cécile dans la forêt inondée, la blouse grise et le diadème de Bettine-Cendrillon, le domiuo d^ Louison, le jardin de Jacqueline, le message de Carmosine, le manteau noir de Celio, en sont le doux et naturel accompagnement. Musique ravissante et capricieuse, qui s'attarde quelquefois au mystère à'une amour ignorée, dont elle imite l'innocence, plus souvent s'emporte en expansionsardentes, contagieuses, irrésistibles, et s'empreint aussi çà et là d'une capiteuse mélancolie, comme si l'Amour, frère de la Mort, respirait les roses empoisonnées que lui offre sa sœur.
On peut — nous l'avons reconnu — trouver que la prose du Chandelier ou des Caprices de Marianne, surtout la prose du Caprice, a un peu moins d'élan, de sincérité, de vraie chaleur que le vers de Boilaet des Nuits. Mais il y aurait certainement quelque témérité à trop marquer cette différence. Elle n'est pas sensible partout. Le monologue de Fortunio, l'anathème de Perdican, la prière de Carmosine égalent les plus impétueuses apostrophes de Musset, et ce n'est qu'à lui-même qu'on peut le comparer, ce n'est que par lui-même qu'il peut être surpassé. Quand on le rapproche de ses imitateurs, quand on met ces douces récréations de sa muse en parallèle avec la malingre littérature qui en est sortie, on frémit de la dislance qui sépare les reliefs de son génie et, qu'on nous permette le mot, la desserte de sa table, du lourd ordinaire contemporain.
IJ ressort de cette analyse que, malgré leur apparente diversité, toutes les comédies d'Alfred de Musset se ressemblent. Elles sont sœurs et ont un air de fâmilb*. Elles sont nées d'un même penchant à voyager dans Je bleu, mais le bleu tel que le comprenait ce coloriste de la Renaissance. Dans cet azur, il lui faut la poudre d'or du soleil , les costumes italiens ou espagnols , toute la fantasmagorie méridionale, un épanouissement de la nature, de l'art, de la beauté et de la liberté ; des personnages fièrement campés sur la hanche et drapés dans leurs manteaux, ivres de joie ou de douleur, éperdus, fanatiques d'amour, ardents à vivre, prompts à mourir, portant tout à l'extrême, d'une naïveté ou d'une rouerie consommée, sceptiques glacés ou adorateurs enthousiastes, mais en tout cas ne connaissant de loi que leur fantaisie et de dieu que leur passion. Tous ils demeurent admirablement dépourvus de sens moral, et tous ils courent avecintrépiditéàl'assaut du bonheur. Les uns tombent en roule, les autres arrivent au but et s'en emparent ; mais les uns et les autres ont marché sur quelques corps et sur quelques âmes en passant. Ce n'est point leur affaire; ils ont pour faculté maîtresse un égoïsme audacieux qui s'étale immédiatement dans toute sa gloire.
Sur ce premier plan de types hautains et superbes qui s'imposent, en dépit de toute morale, à notre sympathie, se détachent un certain nombre de figures grote ques destinées à les faire valoir. De même qu'il se plaît à verser les pleurs vagues de la mélancolie sur le rire épais du carnaval, Musset, comme tous les grands rail leurs, aime à mêler la grosse farce aux rêveries les plus ôthérées. Ses bouffons, maître Blasius, le curéBridaipe, dame Pluche, dame Pâque, les chevaliers Uladishis et Vespasiano sont de simples masques, aussi étrangers à la vie ordinaire que les Perdican et les Fantasio. Le poète s'en donne à cœur-joie avec eux. Il ne leur ménage pas le ridicule, il les engraisse de bêtise et de grossièreté. Sur leurs lourdes jambes aussi bien que
sur les ailes aériennes de ses don Juan, il échappe à la vile réalité, et c'est toute sou ambition. Diaphanes ou opaques, ses héros sont également poétiques, c'est-àdire également éloignés de la vulgarité contemporaine. C'est pour cela que leur créateur les couve d'un égal amour et leur prodigue une tendresse impartiale. L'art infini qu'il emploie à les peindre ne distingue guère entre eux ; comme ils lui ontprocuré la même jouissance, à savoir l'oubli de la vie amère et fâcheuse, il leur témoigne la même gratitude et les mêmes égards.
Peut-être n'a-t-on pas assez vu, dans cette fine fleur d'esprit et de sentiment qui embaume les comédies et proverbes de Musset, le besoin constant de fuir la trivialité environnante et de vivre d'un songe en dehors de l'heure qui sonne et du souci qui menace. Les uns, les critiques naturalistes, ont blâmé l'effort du poète pour s'évader du réel ; les autres, les imitateurs, ont copié sans vocation ce monde idéal que l'on peint d'instinct quand on en fait soi-même partie, mais que l'on ne saurait reproduire d'après autrui, quand on n'y est pas prédestiné par l'imagination et par le cœur.
Encore une fois, toute la vie d'Alfred de Musset, toute sa poésie a tourné autour d'un sentiment, autour d'un mot, l'amour, qui est en effet l'attraction et comme le flambeau de toute vie poétique, et ce mot, on le retrouve, soupir ou fanfare, revendication impérieuse ou énigme fatale, dans tout ce qu'il a écrit, prose ou vers. Il l'avait crié dans ses vers, il l'a murmuré dans ses comédies, il l'a épelé dans ses proverbes ; mais il l'a vu partout, en traits de feu qui éclairaient la salle de son festin C'est le Mané, Thecel, Phares de sa destinée. C'est l'écho d'une idée fixe, qui n'est pas une idée gaie; c'est le lointain ressentiment d'une éternelle douleur ; c'est encore la grande plainte, un peu adoucie, d'un enfant du siècle, d'un enfant blessé, mais assez maître de luimême et de son génie pour combiner, dans un mélange original, la haute fantaisie de Shakspeare, la fine analyse de Marivaux et la joyeuse lumière de Boccace.