CHAPITRE X
l'évolution
Nous avons maintenant sous les yeux l'œuvre entière d'Alfred de Musset, vers et prose ; nous en suivons le développement parfois douloureux et en apparence désordonné , en réalité logique et normal. Le point d'arrivée correspond exactement au point de départ. La destinée littéraire du poète est en parfait rapport avec Ja vie et le caractère de l'homme. L'influence réciproque exercée par l'un sur l'autre se combine pour la formation d'un être moral très harmonique et très conséquent à lui-même, du commencement à la fin.
Il faut toujours en revenir, pour le bien comprendre, à l'explication qu'il nous fournit lui-même sous forme d'excuse.
Mes premiers vers sont d'un enfant, Les seconds d'un adolescent, Les derniers à peine d'un homme.
Un enfant, un écolier, lancé tout jeune, avec une sensibilité aussi expansiveet aussi aiguë, dans le tourbillon littéraire et mondain, encouragé à toutes les étourderies et à toutes les bravades par des amitiés aveugles ou des complicités intéressées, surpris par l'ivresse du succès, était marqué d'avance pour les triomphes hâlifs suivis des déceptions prématurées. La vie de Musset n'a été qu'une jeunesse. Il a bien parcouru le rapide chemin qu'il devait parcourir. Comme homme et comme poète, il était visiblement condamné à briller d'un vif éclat à côté des plus illustres et à disparaître avant eux. Si jamais la vieille et classique comparaison du météore s'est appliquée à un génie
brillant et précoce, assurément c'est à lui. Dans le mouvement poétique du siècle, Alfred de Musset n'a été, pour ainsi dire, qu'un éclair, mais quel éclair !
Il n'en pouvait pas être autrement, étant donnée cette extrême impatience d'enfant gâté, dont ne s'était peut-être pas assez alarmée la tendresse maternelle, et qui tournait en fureur au moindre obstacle. Alfred de Musset resta, toute sa vie, l'homme des souliers rouges, et quand il fut irrévocablement convaincu qu'il n'y a pas en ce monde que des souliers rouges, et qu'on n'y est pas toujours chaussé aussi vite qu'on le voudrait, il désespéra du bonheur, il désespéra delà poésie elle-même, il se laissa emporter et rouler comme une feuille morte à tous les vents. Une loi psychologique, une loi fatale l'y obligeait. Son évolution s'est faite avec une rapidité extraordinaire, mais avec une déclinaison rationnelle. Tout y est prévu et quasi scientifique, de l'ascension à la chute.
Personne ne soutiendra, même parmi ses plus fanatiques admirateurs, que son œuvre soit partout égale à elle-même. Elle passe bien par les trois phases de toute chose humaine et périssable; elle naît, grandit et tombe, et si elle ne meurt pas, c'est qu'elle participe à l'immatérialité des choses divines. Il écrit d'abord pour écrire, parce qu'il se sent doué et que la Muse le tourmente. Il fait des vers spontanément, pour répondre aux sollicitations du démon intérieur. Il se jette un peu au hasard dans la bataille romantique et prend parti pour les révolutionnaires avec plus d'entrain que de conviction.
Pourquoi va-t-il de ce côté ? Pourquoi donne-t-il sa préférence et prêle-t-il son concours à une tentative anarchique dont il mesurera bientôt, éclairé et repentant, les faiblesses et les périls? Pourquoi cette adhésion éclatante à l'émeute ? Parce qu'il est jeune, conseillé, poussé, et que la jeunesse, facilement conquise aux apparences libérales, aime la révolte et le bruit. Jeune ! Tout est là î Et comme il est jeune, il fait volontiers des barricades, il est avec ceux qui en font. Qui donc eût
résisté à des chefs aussi entraînants, aussi résolus qu'uu Victor Hugo, un de Vigny, un Mérimée, un Damas, marchant à l'assaut d'une littérature morie ?Leur tort fut de la confondre avec une littérature vivante et immortelle, d'attaquer Racine en même temps que Baour-Lormian ou M. de .Jouv, de se répandre en manifestes souvent apocalyptiques, et de ne pas faire leur part aux gloires du passé ; mais comment un Alfred de Musset, invité par cette insurrection triomphante, n'en eût-il pas subi l'ascendant, et, dans une certaine mesure, imité les folies ?
Cela ne dura pas longtemps ; mais, pendant qu'il y fut, il se donna corps et âme. Plus hardi, plus étourdi, plus casse-cou et plus fou que personne, il alla d'emblée aux dernières extrémités dans la provocation. C'était pour cet adolescent une espièglerie comme une autre que cette guerre aux perruques. Il y porta une sorte d'effronterie d'étudiant. Il jouait des tour?, il faisait des niches à l'ennemi. On le représente, à cette époque, comme le petit tambour de l'armée, battant la charge un peu à tort et à travers pour entretenir la fusillade et en jouir. Il y prend lui-même une part très active, si l'on en juge par cette légendaire Ballade à la lune, à la suite de laquelle le nez des vieux classiques « prit l'aspect d'un accent circonflexe ».
Etait-il atteint déjà de ce mal du siècle dont il a plus tard analysé et dépeint les ravages dans sa Confession ? Il faut le croire, puisque tous les romantiques sans exception se plaignaient — ou se flattaient — de n'y avoir pas échappé. Il est certain que Goethe et Byron, Werther et Lara, avaient déjà déposé dans lésâmes un germe de tristesse, un microbe noir. La nouvelle poésie n'était pas fâchée de l'exploiter à son profit. A l'exemple du maître qui n'avait pas craint d'incarni r dans son Didier de Marion Delorme un Werther du dix-septieme siècle, contemporain de Cinq-Mars et de Richelieu, le plus chétif adepte de l'école jouait au Manfred et confectionnait des Manfred.
L'influence de Byron sur Alfred de Musset fut visible dès ses premières poésies. Il a beau s'en défendre — justement parce que c'est son point faible et le défaut de sa cuirasse — elle crève les yeux. Lui aussi, il s'est assimilé la mélancolie anglo-saxonne, tout au moins la rêverie septentrionale, et plus sincèrement peut-être que la plupart de ses voisins. lien gardera même toujours l'empreinte, et, par un curieux phénomène, elle réagira, elle émergera plus tard, chez lui, au-dessus des pensées douces et des impressions riantes, au point d'envahir et d'assombrir la poésie naturellement radieuse d'un Musset. On l'y voit cheminer dès les Contes d'Espagne et d'Italie et faire progressivement son œuvre. Don Paez assassine sa maîtresse infidèle, et dans Portia, le pêcheur Dalti doute de la sienne, au moment où elle vient de lui sacrifier honneur, richesse et repos.
.... Dieu rassemble Les amants, dit Portia, nous partirons ensemble. Ton ange en Remportant me prendra dans ses bras... Mais le pêcheur se tut, car il ne croyait pas.
Déjà, au cours du récit, on nous (l'avait montré parfaitement incrédule, inaccessible même à ce vague sentiment de religiosité que Ton respire dans le silence et la solitude des cathédrales. Evidemment, dans ces Contes d'Espagne et d'Italie, c'est le ton de Musset. Il exagère même, avec une préméditation marquée, cette grande tristesse et ce grand vide que laisse après elle l'incrédulité absolue. Mais, pour son compte personnel, il les porte assez légèrement. Il a beau faire, il a beau se pincer, non pour rire, mais pour pleurer, sa gaîté, sa jeunesse débordent. La joie entre chez lui malgré lui et ses chansons en témoignent, L 'A?idalouse, le Lever, Madrid, Princesse des Espagnes, à Pepa, à Jua?ia, Suzon nesontpas des chants de désespoir. On voit bien, à certains moments, flotter une ombre sur le front du poète, mais ce sont des étrangers qui l'y ont mise, et comme elle le gène, il fait en sorte qu'elle passe vite et rende
la place aux illusions. Il secoue ce chagrin superficiel qui n'est pas dans sa nature primitive et qui ne lui viendra que plus tard. Il le défie, il le brave. Tout en imitant Byron, il reste jeune et français.
Cela lui est d'autant plus facile que l'auteur de don Juan n'est pas toujours et nécessairement un mélancolique. Ce que Musset imite, dans cette première période poétique, c'est le dandysme du poète anglais, ses façons cavalières et presque insolentes, ses ironies, ses facéties, sa hautaine familiarité ; c'est surtout l'immoralité voulue de son don Juan. De ce mélange on ne peut pas extraire, avec certitude, ce qui est bien à lui et de son propre fonds. 11 vit dans une atmosphère saturée d'émanations exotiques au travers desquelles on retrouve malaisément l'essence originelle. La mode y joue son rôle, ne fut-ce que dans ces violentes affectations de scepticisme et de pessimisme qui ressemblentàune note fausse chez un poète si applaudi et chez un jeune homme si fêté. Le psychologue est amené à douter de ce doute, surtout quand il le voit contrarié et comme interrompu par d'éloquents regrets, par des élans et des retours de foi d'une évidente sincérité, et qu'il surprend à chaque instant, sous le blasphème, des velléités de croyance, des superstitions enfantines, de vagues prières, des débris et comme des reliques de piété.
Dans un tel état d'e-prit, on fait d'abord ces Contes d'Espagne et d'Italie où l'on accumule toutes les outrances. On y vide — qu'on nous passe le mot — son premier sac, tout rempli de scories d'emprunt, au milieu desquelles brille un or pur. On se donne ainsi le temps de chercher et de trouver sa voie. On n'a pas encore éprouvé de vraie douleur, et comme, de l'aveu même du poète, « nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert », on ne se connaît pas assez pour que l'originalité se dégage, intacte et libre, de tous les éléments h lérogènes qui l'obstruent. On fait Mardoche, on fait Namouna où jaillit à grands flots l'ironie byronienne, panachée de légèreté française et préservée des trop
grands écarts par cette sagacité de l'esprit national qui devine et flaire l'écueil.
Nous avons déjà signalé les étincelantes beautés de ces deux poèmes où il y a autant et plus de moquerie parisienne que d'humour anglais. Jamais le persiflage ne s'est douné de plus amples satisfactions, jamais Tirrévérence ne s'est attaquée à plus d'objets habituellement respectés. Nous aurons l'occasion d'y revenir ultérieurement dans un chapitre consacré à « l'esprit » d'Alfred de Musset. Mais il importe de constater qu'à partir de Namouna et du Spectacle dans un fauteuil, le règne de la légèreté volontaire, de l'espièglerie préméditée et systématique, est fini et bien fini. En revanche, l'ère des vers sérieux — c'est Vitetquilesa qualifiés ainsi — est désormais ouverte. Il y en avait déjàquelques-uns dans Don Paez et dans Portia, mais trop sérieux, trop sombres, et d'une noirceur de pinceau qui sentait l'école. Avec Namouna et avec le Spectacle da?is un fauteuil, la vraie veine s'annonce. On trace cet admirable portrait de don Juan, qui a tout ensemble la valeur d'une révélation poétique et d'une révélation morale, car il éclaire l'àme de son auteur; on imagine ce type délicieux de Deidamia, on peint d'inspiration ce libre et fier Tyrol que l'on n'a jamais vu, mais que l'on a rêvé plus vierge et plus beau que nature. On lui prête des grâces et des splendeurs inconnues. On acquiert et on emmagasine pour des œuvres encore plus fortes des virtuosités, des richesses de poésie dont on aura bientôt l'emploi dans Roi la.
Rolla marque le point culminant de cette période d'agitation insouciante et de juvénile incertitude. Il caractérise et résume, dansune sorte de complet épanouissement, la première manière du poète. Les idées, les sentiments, les passions, les fièvres de Musset, jetés pêle-mêle dans cette manifestation puissante et contradiclo'rc, s'y entre-choquent à grand bruit, «comme des cerfs en rut ou des gladiateurs », et de celte furieuse mêlée s'échappe toutefois un cri d'espérance, ou plutôt
une lueur d'idéal, qui rayonnera, l'heure venue, sur des œuvres moins tourmentées el plus saines. On discerne déjà, à travers ers ténèbres, la voie qui nous y conduit, l'heureuse dérivation plus ou moins prochaine, qui creusera un lit nouveau à ce torrent de poésie. On aperçoit, dans l'ombre, l'étoile du salut.
Elle va sortir d'un orage. Un grand déchirement se produit tout à coup dans la vie intime du vrai Rolla. Une rude épreuve, contre laquelle sa jeunesse était mai armée, le bouleverse, le brise pour toujours et, en le brisant, le transforme et le transfigure. Il revient meurtri, presque anéanti de son voyagea Venise, et cet anéantissement passager le régénère. Celte promenade d,agré?)ie?it, féconde en déceptions, sera féconde en chefs-d'œuvre. Enfin i) connaît la douleur, qui n'avait été pour lui, jusque-là, qu'une hypothèse. Il éprouve ce qu'il n'avait que deviné ou pressenti. A des maux fictifs, à des désespoirs d'imagination succède un désespoir réel. Un état d'esprit se change en un état de cœur, et alors la pente naturelle de son génie se dessine. Ce qui avait été chez lui, pour une certaine part, affectation et imitation, devient conviction et sincérité. Il souffre, il crie. Il crie du vrai fond d'un vrai abîme. Il demande aux quatre vents du ciel les consolations dont il a besoin ; il cherche un point d'appui pour sa faiblesse, pour sa détresse ; d'abord aucune voix ne Jui répond Par une sorte de jeu puéril et cruel, il a pris soin d'étouffer en lui toutes les puissances bienfaisantes et consolatrices. Il les a méconnues et défiées. Elles le punissent de cette témérité par leur silence. Elles sont lentes à se reconnaître, à se réveiller pour le secourir. Elles semblent lui refuser momentanément aide et protection. Son scepticisme, son incrédulité de commande se retournent contre l'imprudent qui s'en est fait une sorte d'habitude, et s'opposent à cet apaisement qu'il implore. Oh ! il ne brave plus, il s'humilie, le front et les genoux dans la poussière ; il pleure, il supplie, il ne maudit que ceux qui lui ont appris à maudire, il voue
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à l'enfer ces « analyseurs damnés, ces persévérants sophistes » qui lui ont voilé et fermé le ciel. Il veut espérer, il espère contre toute espérance, non plus seulement en artiste sensible au grand recueillement des choses religieuses, mais en homme, presque en chrétien eten pécheur ; blessé et mutilé dans ce terrible combat que se livrent sur lui le vieil homme et l'homme nouveau, il accepte, il aime son supplice comme une expiation nécessaire. Il porte à son tour la couronne d'épines. Son rre agressif s'est fondu en larmes de sang, et cette, moquerie facile qui lui a valu le plus clair de sa réputation se répand, à cette heure, en lamentations vraies, profondes, quelquefois sublimes, au milieu de l'incohérence et de la débandade de la vie.
Cependant le calme revient peu à peu, parce que le temps est un grand maître et la poésie un baume souverain. Tout s'apaise et on fait les Nuits, qui sont, d'un bout à l'autre, un chant d'espérance, un hymne à la nature où Dieu n'est pas oublié. L'enfant du siècle a eu la maladie du siècle et il a cru en mourir; mais quand il en a subi l'atteinte, il touchait à peine à sa vingtquatrième année, et conspirant ensemble à saguérison, toutes les forces de la vie ont fini par triompher de cette contagion redoutable. Il en portera toujours les marques, comme d'une variole maligne qui s'est gravée dans sa chair; mais elle l'a au moins purgé de toutes les mauvaises humeurs et vacciné contre les rechutes. La première de ces élégies, lyriques comme des odes, la Nuit de Mai, respire toute l'allégresse d'une convalescence. La sève printanière y coule à pleins bords. C'est bien l'enchantement d'un renouveau. Toutes les sources vitales y jaillissent en même temps, abondantes et limpides, et le soleil les échauffe doucement sans les tarir. Sous l'empire de cette première prostration qui suit les grandes douleurs et qui les rend muettes, le revenant de Venise eût vainement cherché un remède dans le travail. Il n'avait plus le courage d'écrire et sa plume
qui lui parut toujours « aussi lourde qu'une rame », s'il eût essayé de s'en servir, se serait brisée dans sa blessure. Mais insensiblement, sous des mains prudentes et dévouées, cette grande plaie se ferme. Il en gardera toujours la cicatrice ; il en souffrira même toujours, mais les douleurs qu'elle lui cause ou lui rappelle sont moins aiguës. Il a du loisir, et c'est à la Muse qu'il le consacre, à sa fidèle amie, qui a reçu de lui * le doux nom de consolatrice ». Le premier signe et le plus sûr de sa guérison, c'est qu'il veut chanter, non pas pour bercer et endormir son m -1, mais par besoin de chanter, par vocation et par goût. Et il chante, en effet, ou plutôt il prélude, sans sujet précis, sans thème arrêté ; il se demande, dans une suite d'admirables variations, ce qu'il chantera, et son hésitation, son embarras pour faire un choix s'exprime dans une vague symphonie qui est déjà une musique divine.
A certains moments, le mauvais rêve, la pensée dominante revient l'assaillir ; mais il la chasse, avec l'aide de sa muse, il pardonne, il oublie ou jure d'oublier, il se proclame heureux et consolé. Ce n'est pas le moment de rechercher si ces quatre Nuits qui sont peutêtre son chef-d'œuvre, et qui sont en tout cas un des plus glorieux spécimens de la poésie française contemporaine, ont été écrites sous une même inspiration et sous l'empire d'un même souvenir. On le croit communément, on se figure, sans aller plus loin, qu'elles sont toutes les quatre un dernier écho du voyage à Venise. C'est évidemment une erreur. Il résulte non seulement des indications biographiques de Paul de Musset, mais d'une étude un peu attentive de cet admirable quatuor, que toutes les parties n'en ont pas été composées sous une impression unique, et que l'épisode tragique qui semble avoir donné naissance à la Nuit de Mai et à la Huit d'Octobre n'a rien de commun, par exemple, avec la Nuit de Décembre, qui a un caractère plus général, ni surtout avec la Nuit d'Août, qui trahit, à chaque vers; sa diversité d'origine.
Dans Ja Nuit de Mai et dans la Nuit d'Octobre, le poète accuse; dans la Nuit d'Août, il s'accuse. Ici, il implore son pardon pour des fautes de cœur ou des erreurs de conduite dont il s'avoue coupable ; là, au contraire, c'est lui qui, après une suprême protestation, ensevelit ses propres griefs dans le silence définitif de l'oubli et du pardon. A ce point de vue purement biographique, les deux pièces, comme les deux' héroïnes plus ou moins voilées qui leur servent de trait d'union, sont bien loin d'avoir la même importance ; mais elles trahissent un égal apaisement dans l'âme du poète, et elles portent bien la même date, chère à ses admirateurs, parce qu'elle représente la floraison la plus spontanée ou — si l'on veut bien nous passer une autre image — le plus juste étiage de son génie.
Dans la Lettre à Lamartine, dans YEspoir en Dieu, il s'épure, et il s'élève encore; mais par une sorte d'élan unique et d'effort exceptionnel. Il y est peut-être plus grand que dans les Nuits, il n'y est plus lui-même à un égal degré. Il y dépouille trop l'ancien Musset. Pour tout dire, il y perd en humanité ce qu'il y gagne en sublimité. Ce vol d'aigle — ou de cygne — surprend chez un poète dont la principale séduction est d'être un homme, et de rester dans les régions où notre œil peut le suivre et notre esprit l'accompagner.
Rien n'est plus beau assurément que ces deux méditations, mais il est permis de les trouver encore plus intéressantes par la transformation morale dont eiles témoignent que par le fonds d'idées, purement lamartinien, qu'elles mettent en œuvre, et même par la supériorité de composition qu'on y remarque. D'autres, à côté et même au-dessus d'Alfred de Musset, avaient traduit, dans une musique harmonieuse, presque séraphique, avec plus d'ampleur et de majesté, ces aspirations, ces vagues élans de l'âme exilée vers une patrie idéale qu'elle croit avoir perdue et qu'elle s'efforce de reconquérir :
L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux !
Mais ce sentiment, cette religiosité intermittente gardait chez eux un caractère purement esthétique et de poésie. Celait plutôt matière à stances et à strophes qu'à réflexion sérieuse et profonde. Le dieu cherché était moins un dieu de conscience qu'un dieu d'imagination. Il leur a fourni d'ailleurs d'assez hautes inspirations et d'assez beaux vers pour qu'on n<? les chicane pas sur sa nature.
Chez Musset, au contraire, il ne s'agit plus seulement d'un dieu lyrique, dcus, ccce deus, mais d'une divinité réelle et véritable, assez voisine de celle que la foi chrétienne, que la religion catholique comprend et adore. Alfred de Musset a été plus long que les autres poètes de son temps à demander son secours. Sa jeunesse impétueuse n'en a pas senti le besoin ; aussi l'at-il oubliée, méconnue, et même un peu raillée dans ses premiers vers. Incapable d'hypocrisie ; sincère, en matière religieuse, et plus sincère que tous ses contemporains, il s'est moqué des dieux, de tous les dieux ; mais quand il a senti l'amertume ou le néant des passions humaines, il est revenu, avec loyauté, sur cette première impression ; son ironie achangé d'objet, il a fait bravement amende honorable ; au temps de Glovis,il eût adoré ce qu'il brûlait, en homme qui ne s'arrête pas à moitié route sur la pente des résipiscences et des conversions. Au moins a-t-il proclamé, en vers magnifiques, son mépris pour les négations orgueilleuses et les outrecuidances philosophiques. Il a même affiché sa préférence pour le dogme précis des religions révélées.
C'est, de beaucoup, la principale originalité de cette Lettre à Lamartine et de cet Espoir en Dieu. Il serait excessif de s'en emparer pour signaler à la curiosité publique un Musset vraiment religieux et converti. Ces velléités ne vont jamais loin chez les poètes. Mais encore faut-il constaterqu'elles se sont accusées, chez celui-là, plus nettement que chez la plupart de ses pareils, et qu'il a même fait son évolution en sens contraire, tournant le dos volontairement à sa primitive incrédulité.
Ce changement moral n'a pas glacé son génie poétique, et il coïncide précisément avec son plein épanouissement littéraire. Jamais il n'a rencontré de plus nobles accents ; jamais sa muse, la Muse des Nuits, n'a. exhalé des plaintes plus pénétrantes et sollicité le ciel par de plus touchantes prières. Aussi bien ce recueillement si nouveau pour elle, cette pieuse humilité ne l'ont point fatiguée ni abattue ; son essor n'en est point arrêté, pas même ralenti. Sans renoncer à ce goût de réalité, à ce besoin de toucher terre; sans abdiquer celte humanité vivante et palpitante qui la distingue, jamais elle n'a monté si haut, jamais elle ne s'est envolée ainsi, à perte de vue, dans Tempirée. Et toutes ses inspirations, même les plus profanes, profitent de ce souffle puissant qui l'a portée, d'un coupd'aile imprévu, au plus haut de ces espaces infinis dont le silence effrayait Pascal. Les stances A la Malibran qui, pour beaucoup des admirateurs d'Alfred de Musset, sont le plus complet échantillon de sa virtuosité poétique, la perfection même, datent du même temps que les Nuits et la Lettre à Lamartine. Elles appartiennent à la même veine de production, à la moisson supérieure, à la gerbe d'or.
C'est ainsi que ce génie, si capricieux et indiscipliné, qui semblait, dans son indépendance, rétif au progrès et incapable de culture, s'est au contraire pen dant dix années consécutives , élargi et développé, chaque jour plus affermi, gagnant en sûreté et en force, gagnant surtout en élévation et en profondeur, sans rien perdre de sa flamme, sans rien sacrifier de sa fantaisie. Nous l'avons vu grandir, jusqu'ici, à chaque pas. De Don Paez au Spectacle dansun fauteuil^ de Mardoche à Rolla, de Rolla aux Nuits et aux stances A la Malibran, les trois grandes étapes de l'ascension sont bien marquées. On pourrait y introduire des subdivisions qui ne feraient que confirmer le résultat. Mais dix années de production constante et de
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perfectionnement continu, dix années de chaleur poétique sans interruption, pour un caractère comme Musset, pour un homme et un poète aussi visiblement condamnés à mourir jeunes, c'est beaucoup, c'est l'épuisement inévitable et fatal. Le feu sacré va bientôt s'éteindre, non sans jeter, en s'éteignaut, de vives lueurs qui rappellent son ancien éclat. La pièce intitulée Souvenir en est comme la dernière étincelle. Une tristesse calme a remplacé les colères et Jvs révoltes. L'apaisement est venu, la résignation commence !
J'espérais bien pleurer, mais je ci jyais souffrir En osant te revoir, place à jamais sacrée, 0 la plus chère tombe et la plus ignorée Où dorme un souvenir !
Sur la pierre de cette tombe inconnue on pourrait écrire : Ci gît Alfred de Musset !
Il écrira encore, il fera encore de beaux vers, mais les visites de la Muse deviendront plus rares et plus courtes. Nombre de pièces détachées, comme le fameux dialogue de Dupont et Durand, Une Soirée perdue, Sur la Paresse, Après une lecture, et surtout le morceau charmant, d'un travail si parfait, intitulé Idylle ; des sonnets épars, des Stances sur la naissance du comte de Paris et sur la mort du duc d'Orléans, des chansons, des Contes en vers comme Sylvia et Simone suffiraient à la réputation d'un poète, et n'ont rien ajouté à celle d'Alfred de Musset.
Un grand ennui, une insurmontable lassitude l'avaient envahi. Les deux dernières pièces un peu importantes qu'il ait composées, Sur trois marches de marbre rose, et Souvenir des Alpes, portent les dates de 1849 et de 1851. Après cela on ne trouve qu'un sonnet d'adieu dans lequel l'auteur, sollicité, à quarante ans, de se jeter dans la politique, ne cache pas l'éloignement qu'elle lui inspire et jure de rester fidèle — une fidélité muette — à son passé littéraire, à la poésie.
La politique, hélas ! voilà noire misère,
Mes meilleurs ennemis me conseillent d'en faire.
Etre rouge ce soir, blanc demain ; ma foi, non.
Je veux, quand on m'a lu, qu'on puisse me relire.
Si deux noms, par hasard, s'embrouillent sur ma lyre,
Ce ne sera jamais que Muette ou Ninon.
Pourquoi ne pas le dire? Après YEspoir en Dieu, la véritable évolution progressive est terminée, et les signes de décadence apparaissent. Au lieu de chercher son inspiration en lui-même et dans son cœur, c'est-àdire «nu vrai et au seul foyer, Alfred de Musset la demande aux événements et aux objets extérieurs 11 fait pour ainsi parler, des vers de circonstance. Il attend son émotion du dehors, ce qui est bien contraire à son tempérament. Sa personnalité s'efface, il raconte au lieu de crier. La victime naguère gémissante s'est changée en témoin presque indifférent qui s'intéresse plus au sort des autres qu'au sien propre. On dirait qu'il s'est retiré de la lutte, qu'il n'a connu la douleur humaine que par ouï-dire :
Et quand je songe aux lieux où j'ai risqué ma vie, J'y crois voir à ma place un visage étranger.
Sa violente subjectivité, son moi envahissant et despotique, se sont recouverts d'une espèce de sérénité dédaigneuse, sous laquelle on ne voit plus son cœur battre ni son sang couler.
Fausse ou vraie, naturelle ou acquise, cette impassibilité marmoréenne complète les Goethe ettue les Mussel. Mais qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée, qu'on n'attache pas trop d'importance à ce mot de décadence, peut-être excessif, que nous a arraché notre admiration pour les grandes pages du poète. On ne saurait trop le répéter : ces pièces fugitives — sommeil ou délassement d'une Muse un peu surmenée — restent dignes de leur signature, et il n'en est pas une seule qui ne fasse honneur au nom qu'elle porte. Ce n'est pas du meilleur Musset, mais c'est encore du Musset !