CHAPITRE XII
Musset, poète classique ! Musset tout naturellement désigné pour entrer dans cette Collection de Classiques populaires où nous le rangeons aujourd'hui avec la plus sincère conviction ; ceci a d'abord un air de paradoxe. La démonstration en est pourtant facile et nous demandons un peu de crédit pour en rassembler les preuves.
Par la clarté, par le mouvement, par l'éloquence, et aussi par ce sens critique, par ce haut discernement littéraire que nous venons d'admirer en lui, par son amour du vers franc et de la phrase nette, par son goût pour les idées générales et pour les sentiments simples, par l'aversion que lui inspirent les vaines recherches et les nouveautés alambiquées, par son attachement invincible à la bonne et pure langue nationale, Musset est certainement celui de tous les poètes contemporains qui se rapproche le plus des grands modèles.
Il n'a pas de méthode, pas de système à lui, mais son instinct le porte spontanément de ce côté, et toutes ses affiuités sont là. Moderne assurément, et plus que moderne, par sa façon originale d'envisager les passions humaines et par l'indifférence — pour ne pas dire le sans-gène — avec laquelle il traite cette inépuisable matière dans ses rapports avec la morale, il est ancien, il se rattache à la tradition nationale, il descend directement de la forte race de nos vieux poètes, par sa manière d'écrire et de peindre. L'ithos et le pathos, qui régnent chez lui, y sont perpétuellement en contradiction et en lutte. Il se moque de l'ithos, mais son pathos, je veux dire sa débordante sensibilité, dans ses épan-
chements les plus ingénus, sa psychologie, dans ses observations les plus profondes, son art surtout, dans son émotion la plus spontanée, dans son expression la plus libre, sont plus près de Racine que des épilogueurs contemporains. Sa tendresse d'âme fait penser à Lamartine ; mais la sûreté de sa plume, la fermeté de son vers, son aisance à le couler, d'un seul jet, sans vide ni bavure, dans le moule traditionnel, font bien de lui — nous y tenons — un poète classique dans toute la force du ternie et en rapport direct avec ceux du seizième siècle plus encore qu'avec ceux du siècle suivant.
Vous pouvez prendre une à une toutes ses œuvres, il n'en est pas, de Don Paez aux Trois marches de marbre rose, qui ne porte cette marque de la Renaissance :
Comme elle est belle au soir, aux rayons de la lune Peignant sur son cou blanc sa chevelure brune ! Sous la tresse d'ébène on dirait, à la voir, Une jeune guerrière avec un casque noir.
Nous ne pouvons tout citer, ni même beaucoup citer ; mais les nombreux extraits quenous avons donnés sont là comme autant d'irrécusables témoignages. Nul n'a lancé de verve un plus grand nombre de ces couplets brillants et de ces tirades enlevées où le grand alexandrin français vient s'emboîter de lui-même, ajusté et rectiligne, dans la place exacte que la mesure exige et que l'oreille attend. Nul n'a eu un plus complet sentiment de l'ancien rythme.
Il y a dans Portia, dans La Coupe et les Lèvres, dans Namowia, des centaines de vers qui en font foi. Il yen a dans Rolla, il y en a dans les Stances à la Malibran, dans les Nuits, dans la Lettre à Lamartine, dans l Espoir en Dieu. 11 y en a partout, et nous n'aurions que l'embarras du choix ; mais il nous paraît plus probant et plus décisif de prendre nos exemples dans des pièces moins connues, moins inspirées, ce semble, et dont plusieurs appartiennent déjà au déclin du poète. Ces rayons d'un soleil couchant n'auront que plus de force
et d'autorité aux yeux des personnes obstinées qui seraient disposées à nier encore et les vraies origines etla vraie préférence de Musset.
Voici, entre plusieurs autres, la pièce qu'il a intitulée Une Bonne fortune. La passion n'y parle point toute pure, comme dans la chanson du Misanthrope ou dans la plupart des grands morceaux d'Alfred de Musset. Au contraire, cette Bonne fortune ressemblerait plutôt à un exercice d'arlisle,à un pur travail d'orfèvre littéraire jaloux démontrer, sur une matière assez fruste, quelles merveilles peut enfanter la main d'un Cellini :
S'il venait à passer sous ces grands marronniers Quelque alerte beauté de Técole flamande, Une ronde fillette échappée à Teniers, Ou quelque ange pensif de candeur allemande, Dans un flot de velours traînant ses petits pieds,
Elle viendrait par là de cette sombre allée, Marchant à pas de biche avec un air boudeur, Ecoutant murmurer le vent dans la leuillée, De paresse amoureuse et de langueur voilée, Dans ses doigts inquiets tourmentant une fleur, Le printemps sur la joue et le ciel dans le cœur.
Mais, dira-t-on, c'est encore une pièce du bon temps, de la grande époque et de la pleine vitalité poétique d'où sont sortis les quatre ou cinq chefs-d'œuvre de Musset. Soit ! Avançons dans ces deux petits volumes où tient tout son génie, et où, comme un vin généreux qu'on a trop tardé à boire, il semble, en vieillissant, perdre, sinon de son bouquet, au moins un peu de corps et de couleur. Arrêtons-nous à ces pièces légères, trop méconnues, où il a mis volontairement plus de son esprit que de son cœur.
Nous allons y retrouver d'abord ce bonjugement, cette sûreté de goût qui lui appartiennent en propre dans un temps où les chefs d'écoles demandent ironiquement ce que c'est que le goût et paraissent répudier, comme accessoire, cette faculté maîtresse de l'esprit français à laquelle nous devons les plus beaux, les plus impérissables monuments de notre littérature nationale. Ici ce
n'est plus seulement la forme , ce sont les idées qui deviennent orthodoxes et classiques ; ce sont les principes littéraires eux-mêmes qui s'avouent conservateurs. Alfred de Musset défend, comme critique, ce qu'il pratique comme poète, ce qu'on appelle dédaigneusement autour de lui, dans son monde et dans son milieu, la bonne vieille littérature, la littérature retardataire et encroûtée.
Est-il nécessaire de rappeler ce fameux Dialogue intitulé Dupont et Durand que tous les écoliers savaient autrefois par cœur et qui valait autant, pour leur éducation, que toutes les recommandations de leurs maîtres?
Dès l'âge de quinze ans, sachant à peine lire,
Je dévorais Schiller. Dante, Goethe, Shakspeare;
Le front me démangeait enlisant leurs écrits.
Quant à ces polissons qu'on admirait jadis,
Tacite. Ciçéron, Virgile, Horace, Homère,
Nous savons, Dieu merci ! quel cas on en peut faire.
Dans les secrets de Fart prompte à m'initier,
Ma Muse en bégayant tentait de plagier.
Quelle satire ! Une satire littéraire, une satire classique apparemment, plus classique peut-être que celle de Boileau. C'est Durand qui parle, et il n'est pas au bout de ses confidences :
Je rencontrai Dubois, vaudevilliste habile,
Grand buveur, comme on sait, grand chanteur de cou-
Dont la gaîté vineuse emplit les cabarets. fplets,
11 m'apprit l'orthographe et corrigea mon style.
Nous fîmes à nous deux le quart d un vaudeville,
Aux théâtres forains lequel fut présenté,
Et refusé partout à l'unanimité.
Cet échec me fut dur, et je sentis ma bile
Monter en bouillonnant à mon cerveau stérile.
Je résolus d'écrire, en rentrant au logis,
Un ouvrage quelconque et d'étonner Paris.
Il paraît que les mœurs littéraires n'ont guère changé depuis un demi-siècle. Durand sifflé se fait critique et se venge. Quanta Dupont, il s'en tient aux ambitions et aux rêveries dites sociales que Musset raille comme
lf,o ALFIŒI) DE MUSSET.
les ambitions poétiques de son camarade. A-t-il raison, a-t-it tort de s'en moquer? Ce n'est point notre affaire. 11 est fortpossible que celte âpre satire, comme beaucoup d'autres satires du même genre, soit injuste et porte à faux. Mais cène sont pas Dupont et Durand qui nous intéressent, ni leurs idées, ni leurs vers, ni l'envie qui les ronge, ni l'impuissance qui les dévore ; c'est Musset, et uniquement Musset, le Musset de ce dialogue, un Musset classique parmi les classiques, classique comme M. Viennet, classique comme M. Nisard, et déployant hardiment son drapeau.
Poursuivons cet examen qui est pour nous-mêmes, à certains égards, une justification, puisqu'il explique la place que nous donnons à Musset dans une Bibliothèque destinée au peuple. A mesure qu'il avance en âge, il veut, comme il le dit lui-même, «y voir moins loin, mais plus clair », il se console de Werther avec les Cordes de la Reine de Navarre ; toute la littérature septentrionale,si grande qu'elle soit, lui inspire une certaine défiance ; il a peur d'en être dupe ; dans ses brouillards et dans ses brumes, l'esprit français lui semble perdre de sa vigueur et de sa clarté. 11 a besoin du soleil cher aux races latines, il imite encore plus volontiers Boccace que Byron. En' un mot il remonte à ses vraies origines, et aux grands ancêtres.
Nous rencontrons, dans le chemin qui l'y ramène, deux ou trois pièces singulièrement caractéristiques, où il proclame bravement ses préférences, où il invoque ses autorités : Régnier et Molière !
L'une est intitulée Sur la Paresse et commence ainsi :
Oui, j'écris rarement et me plais de le faire ; Non pas que la paresse en moi soit ordinaire ; Mais sitôt que je prends la plume à ce dessein, Je crois prendre en galère une rame à la main. Qui croyez-vous, mon cher, qui parle de la sorte ! C'est Alfred, direz-vous, ou le diable m'emporte ! Mon ami, plût à Dieu que j'eusse dit si bien, Et si net et si court, pourquoi je ne dis rien !
L'esprit mâle et hautain dont la sobre pensée Fut dans ces rudes vers librement cadencée (Otez votre chapeau). c'est Mathurin Régnier, De l'immortel Molière immortel devancier ; Qui ploya notre langue, et dans sa cire molle Sut pétrir et dresser la romaine hyperbole ; Premier maître jadis sous lequel j'écrivis, Alors que du voisin je prenais les avis, Et qui me fut montré daus l'âge où tout s'ignore, Par de plus fiers que moi, qui l'imitent encore ; Mais la cause était bonne, et, quel qu'en soit l'effet, Quiconque m'a fait voir cette route a bien fait.
Cette pièce, où Juvénal est loué, est une satire plus mordante encore et plus amère que la conversation entre Dupont et Durand. L'auteur y énumère, avec une sorte de dégoût, les vices de son temps et les stigmatise tour à tour d'un mot, d'une épithète ou d'un vers qui sont autant de sarcasmes et de flétrissures. Le seigneur Journalisme « et ses pantalonnades », le droit qu'il s'arroge de berner, chaque malin, quelques milliers de sots, « le règne du papier, l'abus de l'écriture », l'hypocrisie des mœurs, qui consiste uniquement à sauver les apparences, l'avocasserie parlementaire, les prétentions des bas-bleus, la politique, l'atroce politique qui arme dans l'ombre le bras des assassins, l'égoïsme impérieux et brutal, le règne de l'argent, et, par-dessus tout, un mal profond, le vide des âmes, « la croyance envolée », la foi mort^, « la croix en poussière », et la Prière inquiète, élevant sans espoir ses regards vers le ciel, — tel est le spectacle qui échauffe la bile de ce nouveau satirique et réveille en même temps tous ses nobles instincts.
Après l'avoir livré à notre mépris, il se demande, en vers superbes, qui ne le cèdent en rien à ses plus beaux vers élégiaques, ce qu'en eût pensé Mathurin, ce grand précurseur de la satire :
Qu'aurait dit à cela ce grand traineur d'épée, Ce flâneur « qui prenait les vers à la pipée » ?
Si dans ce gouffre obscur son regard eût plongé, Sous quel étrange aspect l'eût-il envisagé? Quelle affreuse tristesse ou quel rire homérique Eût ouvert ou serré ce cœur mélancolique!
Certes, s'il eût parlé, ses robustes gros mots
Auraient de pied en cap ébouriffé les sols ;
Qu'il se fût abattu sur une telle proie,
L'ombre deJuvénal en eût frémi de joie,
Et sur ce noir torrent qui mène tout à rien,
Quelques mots flotteraient dits pour les gens de bien.
Franchise du vieux temps, muse de la patrie,
Où sont ta verte allure et ta sauvagerie !
Comme ils tressailleraient les paternels tombeaux,
Si ta voix douce et rude en frappait les échos !
Comme elles tomberaient, nos gloires mendiées,
De patois étrangers nos muses barbouillées.
Devant toi qui puisas ton immortalité
Dans ta beauté féconde et dans ta liberté !
Avec quelle rougeur et quel piteux visage
Noire bégueulerie entendrait ton langage,
Toi qu'un juron gaulois n'a jamais fait bouder,
Et qui, ne craignant rien, ne sais rien marchander !
Quel régiment de fous, que de marionnettes,
Quel troupeau de mulets dandinant leurs sonnettes,
Quelle procession de pantins désolés,
Passeraient devant nous, par ta voix appelés !
Et quel plaisir de voir, sans masque ni lisières,
Courir en souriant tes beaux vers ingénus,
A travers le chaos de nos folles misères,
Tantôt légers, tantôt boiteux, toujours pieds nus !
Gaîté, génie heureux, qui fut jadis le nôtre,
Rire dont on riait d'un bout du monde à l'autre,
Esprit de nos aïeux, qui te réjouissais
Dans l'éternel bon sens, lequel est né français !
Et l'homme qui a écrit ces vers, qui les a lancés à la tête de la sottise humaine, ne serait pas un poêle classique ! Nous tenons que, si la page d'à côté, comme il arrive trop souvenl chez Musset, ne portait quelque atteinte à ce respect qu'on doit aux jeunes lycéens, il serait fort à propos d'en orner leur mémoire, après les avoir proposés à leur admiration.
Ce n'est pas la seule fois qu'Alfred de Musset ait
exprimé ses idées, ses préférences littéraires, et il faut lui rendre cette justice qu'elles n'ont jamais varié. Il a toujours aimé et vanté cette verdeur de langage et cette franchise d'allures qui caractérisent, à ses débuts, notre littérature nationale et qui lui ont, pour ainsi dire, donné le ton. Il s'est toujours recommandé des mêmes maîtres. Tout à l'heure c'était Régnier, et dans un instant, ce sera Molière.
Do ce morceau Sur la Paresse il convient de rapprocher plusieurs autres pières analogues, pièces critiques ou satiriques, daus lesquelles le poète, avec un redoublement de verve, nous livre toute sa pensée sur les productions de son temps. On pourrait même, au besoin, les détacher de son œuvre poétique, où elles semblent quelque peu dépaysées, et les réunir, avec un certain nombre d'articles en prose, daus un petit volume qui serait bien intitulé: Opinions et Satires littéraires d'Alfred de Musset. Les deux principales sont Une Soirée perdue et Après une Lecture. On cite assez souvent le début de la première :
J'étais seul, l'autre soir, au Théâtre-Français,
Ou presque seul ; fauteur n'avait pas grand succès.
Ce n'était que Molière, et nous savons de reste
Que ce grand maladroit, qui fît un jour Alceste,
Ignora le bel art de chatouiller l'esprit
Et de servir à. point un dénoûment bien cuit.
Grâce à Dieu, nos auteurs ont changé de méthode.
Et nous aimons bien mieux quelque drame à la mode,
Où l'intrigue, enlacée et roulée en feston,
Tourne comme un rébus autour d'un mirliton.
J'écoutais cependant cette simple harmonie,
Et comme le bon sens fait parler le génie ;
J'admirais quel amour pour l'âpre vérité,
Eut cet homme si fier en sa naïveté ;
Quel grand et vrai savoir des choses de ce monde,
Quelle mâle gaité, si triste et si profonde,
Que, lorsqu'on vient d'en rire, on devrait en pleurer !
Là-dessus, le poète part en guerre, suivant sa coutume, contre les barbouilleurs et les bavards. Il s'exta-
sie de nouveau sur ]a manière <i dontle bon sens fait parler Je génie ». Toujours le bon sens, la haute raison!
C'est une faculté française ; il entend lui donner le pas sur toutes les autres. On ne fait rien de bon sans elle, et les plus fiers, les plus dédaigneux ne peuvent se passer de son concours. Il se plaint amèrement de « l'antique franchise aujourd'hui délaissée», de cette grande solitude autour de Molière, et de cette « effroyable honte où la Muse est tombée ».
11 va plus loiu, il se sent une furieuse envie « de ramasser le fouet de la satire », de répandre son indignalion, comme une huile bouillante, sur tous ces mécréants qui monlent a l'assaut de notre langue.
Ah ! j'oserais parler, si je croyais bien dire. J'oserais ramasser le fouet de la satire, Et l'habiller de noir, cet homme aux rubans verts, Qui se fâchait jadis pour quelques mauvais vers. S'il rentrait aujourd'hui dans Paris, la grand'ville, Il y trouverait mieux pour émouvoir sa bile Qu'une méchante femme et qu'un méchant sonnet ; Nous avons autre chose à mettre au cabinet. 0 notre maître à tous ! si ta tombe est fermée. Laisse-moi dans ta cendre, un instant ranimée, Trouver une étincelle, et je vais t'imiter ! J'en aurai fait assez si je puis le tenter. Apprends-moi de quel ton, dans ta bouche hardie, Parlait la vérité, ta seule passion, Et, pour me faire entendre, à défaut du génie, J'en aurai le courage et l'indignation !
Et en même temps qu'il invoque Molière, il imite Corneille. S'il échoue dans son travail d'hercule, « il aura du moins l'honneur de l'avoir entrepris ». Déjà il avait dit, dans une sorte de préface en vers :
Ah ! pauvre Laforêt qui ne savais pas lire,
Quels vigoureux soufflets ton vieux maître a donnés
Au peuple analyseur des discuteurs damnés !
Il ne te lisait pas, dit-on, les vers d'Alceste ;
Si je les avais faits je te les aurais lus.
L'esprit et les bons mots auraient été perdus ;
J'aurais dit aux bavards du siècle : à vous le reste !
L'autre pièce, Après une Lecture, n'est pas moins curieuse. Elle témoigne, dans le même sens, des principes littéraires d'Alfred de Musset. Son frère nous apprend, dans une note biographique, qu'elle lui fut inspirée par sou admiration pour le poète italien Léopardi, lequel assurément n'est point un classique ; les réserves qu'il y fait, les parenthèses qu'il y ouvre n'en ont que plus d'importance à nos yeux. Voyez-le, emporté, dès le premier mot, sur son dada : « Ton livre est ferme et franc, brave homme ! » La fermeté, la franchise, il n'en veut point démordre ! Elles reviennent incessamment sous sa plume; il les recommande, il les prêche! Sans la fermeté et sans la franchise, pas de salut!
Pour lui ce sont les deux qualités qui plaisent au peuple, et le peuple est bon juge. De même que dans la pièce précédente il félicitait la servante de Molière, la pauvre Laforêt qui ne savait pas lire, et s'en remettait d'avance à son jugement, il s'écrie ici, dans un élan d'enthousiasme: « Vive le mélodrame où Margot a pleuré ! »
Nous voilà bien loin du Musset légendaire, du Musset hautain et aristocrate qu'on se représentait volontiers comme l'ennemi naturel du gros drame populaire et en général de toutes les banales sentimentalités de la foule. C'est lui qui s'en rapporte à l'émotion et aux pleurs de Margot !
Oh ! oh ! dira quelqu'un, la chose est un peu rude,
N'est-ce rien de rimer avec exactitude ?
Et pourquoi mettrait-on son tils en pension,
Si, pour unique juge, après quinze ans d'étude,
On n'a qu'une cornette au bout d'un cotillon ?
J'en suis bien désolé, c'est mon opinion !
Et alors le poète revient, toujours plus âpre et presque offensant, sur le cas de ces versificateurs qui alignent des hexamètres et des rimes, sans avoir rien à dire, pour le simple plaisir d'en aligner. « Le dernier des humains est celui qui cheville!»
Tl semble qu'il y ait dans cette dernière satire plus d'âiffreur que dans toutes les autres. Elle est née sans° doute d'an de ces froissements qui, entre gens de plume prennent tout de suite des proportions démesurées' Le dépit, la colère, la vengeance, n essaient même pas d'y masquer leur dessein qui est d'irriter et d'exaspérer ceux qu'on vise.,11 est possible que Musset ait obéi, en cette occasion, aux suggestions d'une juste susceptibilité, mais il faut bien voir aussi que tous les petits serpents de l'amour-propre blessé sifflent a la fois dans cette pièce, où l'ombre de Léopard, n intervient que par accident et comme prétexte. Elle dut faire beaucoup d'ennemis au poète. N'en retenons que ce qui confirme notre thèse soi-disant paradoxale : 1 insurmontable aversion de Musset pour les puérilités romantiques et, en général, pour tous les programmes d ecoIp et le penchant non moins insurmontable qui le ramenait incessamment vers la grande et pure source du génie français. .
Vers la même époque parut, non plus cette fois une satire, mais une Idylle, feuille détachée sans doute de quelque grand poème inachevé (1). Elle révèle encore à un plus haut degré, chez Alfred de Musset, le vif sentiment de cette beauté idéale, de ces formes parfaites qui semblent tout naturellement destinées a 1 initiation esthétique de la jeunesse, et auxquelles on a donné le nom que nous revendiquons, dans ce chapitre, pour toute la poétique d'Alfred de Musset et pour plusieurs de ses œuvres.
Nombre déjuges compétents et autorises (2) estiment
que jamais Alfred de Musset n'a rien écrit de supérieur
m Paul de Musset nous apprend que cette Idylle avait été en effet introduUe par son frère, non dans un poème, mais dans un roman qu voulait ntltùler:/e lorkrr de Sisyphe ou le Poèl* va „cu, et dont d dSlui-même : « Ce n'est ni un mémoire puisque Hast ojren est ] as tout à fait la mienne, ni un roman puisque je parle a la première per sonne 11 v a trop de choses inventées pour que ce soit une contes» on, etïïopdeychosesPvraies pour que ce soit un conte fait a plaisir. C est une œuvre sans nom. » , Bloc/rupine, 222.)
(2) Entre autres M. Francisque Sarcey.
à celle idylle dont ils récitent el dégustent les premiers vers avec une voluptueuse sensualité.
A quoi passer la nuit quand on soupe en carême ? Ainsi, le verre en main, raisonnaient deux amis; Quels entretiens choisir, honnêtes et permis. Mais gais, tels qu'un vieux vin les conseille et les aime ?
Parlons de nos amours ; la joie et la beauté Sont mes dieux les plus chers, après la liberté. Ebauchons, en trinquant une joyeuse iiy le. Par les bois et les prés, les bergers de Virgile Fêlaient la poésie à toute heure, en tout lieu ; Ainsi chante au soleil la cigale dorée. D'une voix plus modeste, au hasard inspirée, Nous, comme le grillon, chantons au coin du feu.
C'est maintenant de Virgile qu'on se recommande ; c'est Virgile qu'on imite, et avec quelle grâce ! Un autre jour, on ne se contentera plus d'invoquer, d'imiter Horace, on le traduira mot pour mot, avec une pieuse exactitude, et on nous donnera deux interprétations successives — la plus libre est la meilleure — de Y Ode à Lydie.
A côté de cette Idylle s'en place une autre, A la Mi-Carême, que les mêmes amateurs considèrent comme le chef-d'œuvre du genre et qu'ils opposent souvent, pour la pureté du dessin et la netteté du contour, aux vagues et banales rêveries qui remplissent les albums de musique :
Le carnaval s'en va, les roses vont éclore ; Sur le flanc des coteaux, déjà court le gazon. Cependant du plaisir la frileuse saison, Sous ses grelots légers rit et voltige encore, Tandis que soulevant les voiles de 1 aurore, Le printemps inquiet parait à l'horizon.
C'est la perfection même, avec je ne sais quoi de vivant et d'actuel qui ôte au morceau son apparence antique et son air de copie. C'est un tableau très moderne et très original qui n'emprunte pas seulement sa modernité à son litre la Mi- Carême, un de ces quadri,
1(;s ALFRED DE MUSSET.
chers à André Chéuier, doDt Musset réalise ici la formule : des vers antiques sur des pcnsers nouveaux. C'est enfin de la poésie classique au premier chef.
De cette longue série de spécimens, que nous n'avons pas groupés systématiquement pour les besoins delà cause, il résulte que si Alfred de Musset n'est pas précisément classique par les sujets qu'il traite, par les idées qu'il exprime, et surtout par les passions qu'il peint, il l'est au moins par les vers qu'il fait.
Mais à quoi bon tant discuter? N'a-t-il pas pris soin lui-même de dissiper, sur ce point, tous nos doutes? Il a écrit, à cette intention, des Mélanges de littérature et de critique où l'on suit sans peine, à travers beaucoup de théories quelquefois obscures ou même contradictoires, sa préférence persistante et ses véritables penchants. Ecoutez celte confession d'un esthéticien de vingt-trois ans : « Les règles sont tristes, je l'avoue ; et c'est parce qu'elles sont tristes que la littérature théâtrale est morte aujourd'hui; c'est parce que nous n'avons plus Louis XIV et Versailles qu'on ne joue plus Athalie ; c'est parce que César est mort que nous ne lisons plus Virgile; c'est parce que notre siècle est l'antipode des grands siècles, que nous brisons leur pâle idole et que nous la foulons aux pieds. Mais que nous ayons vouai la remplacer, voilà la faute ; rien n'est si vite fait que des ruines, rien n'est si difficile que de bâtir... Dans la voie de la corruption, il n'y a qu'un pas du vice au crime. Il faut la beauté à la littérature, à la peinture, à tous les arts, dès qu'ils s'éloignent de la vie — je veux dire de l'époque où ils vivent. Les portraits seuls ont le droit d'être laids! ...» Sous ce langage quelquefois apocalyptique, on saisit au moins une prédication simple et claire : l'amour du beau ! Dans son Salon de 1836, il dira expressément : « L'exécution d'une œuvre d'art est une lutte contre la réalité. C'est le chemin par où l'artiste conduit les hommes jusqu'au sanctuaire do la pensée. Plus ce chemin est vaste, simple, ouvert, frayé, plus il est beau! »
Rien n'est plus décisif, plus irrécusable, à cet égard, que les quatre Lettres de Dupuis et Cotonet qui parurent dans la Revue des Deux-Mondes à l'automne de 1836 et au printemps de 1837. Toutes les idées d'Alfred de Musset sur la littérature de son temps s'y trouvent réunies, condensées, et c'est là que devront les chercher ceux qui voudront se rendre un compte exact de sa valeur comme critique. Ils ne le trouveront pas très inférieur, en ce genre, à Paul-Louis Courier, qui se moquait avec tant d'esprit des modernes. Le ton même des Lettres de Dupuis et Cotonet rappelle la manière ironique de Paul-Louis. A en croire ce dernier, la moindre femmelette du grand siècle en savait plus long sur l'art d'écrire que les illustres de son temps. Alfred de Musset ne va pas si loin; mais sous prétexte de réclamer « contre l'abus des adjectifs », il prend à partie tout le romantisme, et met au défi ses admirateurs de dire ce qu'il est, et de montrer ce qu'il vaut. H combat leurs prétentions, il conteste l'originalité de la nouvelle école, il nie même ses conquêtes, non sans injustice ; et surtout il attaque la langue romantique qui n'a plus rien de commun, suivant lui, avec la langue française. Il raille ses affectations, ses grands mots, ses grandes phrases, et tout ce lourd bagage d'épithètes ronflantes et empanachées qu'elle traînait après elle, comme une queue compromettante, et qui malheureusement lui a survécu.
« 11 faut vous dire, monsieur, qu'en province, le mot ro* mantiquea, en général, une signification facile à retenir, il est synonyme d'absurde, et on ne s'en inquiète pas autrement. Heureusement, dans la même année, parut une illustre préface que nous dévorâmes aussitôt, et qui faillit nous convaincreajamais.il y respirait un air d assurance qui était fait pour tranquilliser, et les principes de la nouvelle école s'y trouvaient détaillés au long. On y disait très nettement que le romantisme n'était autre chose que l'alliance du fou et du sérieux, du grotesque et du terrible, du boufion et de l'horrible, autrement dit, si vous l'aimez mieux, de la comédie et de la tragédie. Nous Je crûmes,
A. DE MUSSET. o
Colonel et moi, pendant l'espace dune année entière. Le drame fut notre passion, car on avait baptisé de ce nom de drame, non seulement les ouvrages dialogues, mais toutes les inventions modernes de 1 imagination, sous le prétexte qu elles étaient dramatiques. Il y avait bien là quelque galimatias, mais enfin c'était quelque chose.
« Le drame nous apparaissait comme un prêtre respectable qui avait marié, après tant de siècles, le comique avec le tragique ; nous le voyions vêtu de blanc et de noir, riant d'un œil et pleurant de l'autre, agiter d'une main un poignard, et de l'autre une marotte ; à la rigueur cela se comprenait, les poètes du jour proclamaient ce genre une découverte toute moderne: « La mélancolie, disaient-ils, était inconnue aux anciens ; c'est elle qui, jointe à l'esprit d'analyse et de controverse, a créé la religion nouvelle, lasociété nouvelle, et introduit dans l'art un type nouveau. » A parler franc, nous croyions tout cela un peu sur parole, et cette mélancolie inconnue aux anciens ne nous fut pas d'une digestion facile. Quoi ! disions-nous, Sapho expirante, Platon regardant le ciel, n'ont pas ressenti quelque tristesse ? Le vieux Priam redemandant son fils mort, à genoux devant le meurtrier, et s'écriant : « Souviens-toi de ton père, ô Achille ! » n'éprouvait point quelque mélancolie ? Le beau Narcisse, couché dans les roseaux, n'était point malade de quelque dégoût des choses de la terre? Et la jeune nymphe qui l'aimait, cette pauvre cho si malheureuse, n'était-elle donc pas le parfait symbole de la mélancolie solitaire, lorsque, épuisée par sa douleur, il ne lui restait que les os et la voix ? D'autre part, dans la susdite préface, écrite d'ailleurs avec un grand talent, l'antiquité nous semblait comprise d une assez étrange façon. On y comparait, entre autres choses, les Furies avec les sorcières, et on disait que les Furies s'appelaient Euménides, c'est-àdire douces et bienfaisantes, ce qui prouvait, ajoutait-on, qu'elles n'étaient que médiocrement difformes, par conséquent à peine grotesques. Il nous étonnait que l'auteur pût ignorer que l'antiphrase est au nombre des tropes, bien que Sanctius ne veuille pas l'admettre. Mais passons ; l'important pour nous était de répondre aux questionneurs : « Le romantisme est l'alliance de la comédie et de la tragédie, ou, de quelque genre d'ouvrage qu'il s'agisse, le mélange du bouffon et du sérieux. » Voilà qui allait encore à merveille, et nous dormions tranquilles là-dessus. Mais que pensai-je, monsieur, lorsqu'un matin je vis Cotonet entrer dans ma chambre avec six petits volumes sous le bras ! Aristophane, vous le savez, est, de tous les génies de
la Grèce antique, le plus noble à la fois et le plus grotesque, le plus sérieux et le plus bouffon, le plus lyrique et le plus satirique. Que répondre lorsque Cotonet, avec sa belle basse taille, commença à déclamer pompeusement l'admirable dispute de juste et de l'injuste, la plus grave et la plus noble scène que jamais théâtre ait entendue ? Comment, en écoutant ce style énergique, ces pensées sublimes, cette simple éloquence, en assistant à ce combat divin entre les deux puissances qui gouvernent le monde, comment ne pas s'écrier avec le chœur : <» 0 toi qui habites le temple élevé de la sagesse, le parfum de la vertu émane de tes discours ! » Puis, tout à coup, à quelques pages de là, voilà le poète qui nous fait assister au spectacle d'un homme qui se relève la nuit pour soulager son ventre »
L'auteur des Lettres de Dupuis et Cotonet conclut qu'il faut en rabattre, qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, que le romantisme n'a pas inventé l'alliance du lyrique et du bouffon, et, en fin de compte, que le romantisme n'est rien, ou presque rien, un peu de bruit et de fumée : « De 1833 à 1834, nous crûmes que le romantisme consistait à ne pas se raser, et à porter des gilets à larges revers, très empesés. L'année suivante, nous crûmes que c'était de refuser de monter la garde. L'année d'après, nous ne crûmes rien... » Et la Lettre se termine par un parallèle très significatif :