CHAPITRE Xf
Comment se fait-il que ces glanes de poésie, un peu oubliées ou négligées du lecteur contemporain, gardent, dans leur infériorité relative, assez de fraîcheur et de saveur pour faire envie au parnassien le mieux doué, et suffire à sa fortune littéraire?
Il y en a une première raison bien indiquée et toute naturelle : c'est qu'elles ne sont point indignes du maître, qu'elles ne déparent point son œuvre, et que la main qui les a semées, en se jouant, au hasard des recueils périodiques, leur a imprimé son cachet. Mais cette faveur dont elles jouissent auprès des amateurs tient aussi à un mérite plus spécial, auquel il semble que la critique n'ait pas jusqu'ici prêté assez d'attention. Alfred de Mus-et y a prodigué, autant et plus qu'ailleurs, cette grâce légère, cette tleur d'esprit français et parisien dont la nature l'avait si abondamment pourvu, et qui le classe à part dans la pléiade poétique de son temps. Il a eu plus d'esprit à lui tout seul que les plus illustres, et ceci nous amène à étudier C esprit de Musset.
Qu'est-ce que l'esprit ? On ne sait. Il saute aux yeux sans qu'on puisse exactement le définir. Il y a tant de sortes d'esprit ! La nature en a fait pour tous les goûts, pour toutes les époques, et les infinies variétés en sont aisément reconnaissables, quoique fort différentes, à première vue. Elles n'ont pas toutes la même valeur, mais chacune a ses partisans qui la préfèrent aux autres. Il y a de l'esprit pour tous les esprits. L'esprit de Voltaire n'est pas celui de La Rochefoucauld, et
celui de Fénelon n'a rien de commun avec celui de La Bruyère. Quelle comparaison peut-on faire entre l'esprit de Rivarol et l'esprit de Mme de Sévigné ? On est si peu d'accord sur le mot et même sur la chose qu'on a été jusqu'à dire que Molière n'avait pas d'esprit.
Ce qu'on entend par esprit change quelquefois d'un siècle ou d'un cycle littéraire à un autre. Tantôt c'est un don d'observation fine et piquante, une pénétration spéciale qui découvre dans l'càme et y éclaire, d'un trait vif, des recoins inconnus ou mal explorés. Plus souvent, c'est une saillie imprévue, une malice amusante, une ironie, Y humour des Anglais, une hypocrite affectation de niaiserie et d'innocence, une manière de donner à la pensée un relief exceptionnel par un rapprochement inattendu, par une antithèse, par un curieux jeu de phrase, par un rapport nouveau et quelquefois singulier entre l'idée et l'expression. C'est au besoin un simple calembour, « fiente de l'esprit qui vole. » C'est encore une distinction, une délicatesse particulière à dire les choses et à railler les gens, une gaîté expansive, le rire du style. C'est bien souvent, surtout chez les poètes, le caprice et la fantaisie. Et je n'ai pas encore défini l'esprit de Musset !
La fantaisie y tient assurément la plus grande place. N'est-il pas l'auteur àe, Fantasio, et Fantasio n'est-il pas Alfred de Musset lui-même, avec toute son imagination, la plus vagabonde qui fût jamais, et son goût invincible pour les pérégrinations idéales, pourles voyages dans l'inconnu? La folie de l'un n'est-elle pas celle de l'autre ? N'onl-ils pas les mêmes rêveries dans la cervelle et les mêmes espiègleries dans la conduite, « le crâne fait de même », dirait Mardoche ?
Comme Fantasio, Musset voudrait être <t ce monsieur qui passe », ce monsieur «d'une essence particulière »; il voudrait avoir, ne fût-ce qu'un moment, h s idées que ce monsieur a dans la tète, « car chacun porte en soi tout un monde », et son ambition intellectuelle, toujours excitée et toujours inassouvie, convoite le monde
des autres. Sa fantaisie essaie de s'approprier, de s'assimiler leur fantaisie. II est lui, et il troquerait sa personnalité avec celle du premier venu. Jamais poète n'a dit plus spirituellement que la sottise elle-même a son originalité et qu'il serait bien intéressant pour un homme d'esprit de s'échanger contre un imbécile.
Cette fantaisie ailée d'Alfred de Musset est tour à tour comique et même boulfonne comme celle do Shakspeare. Elle aime les contrastes grotesques, les oppositions extravagantes du Songe d'une nuit d'été ou de la Tempête, Ariel et Puck, Caliban et Rottom, Miranda et Titania. Elle a des grâces incomparables; elle crée, pour s'y jouer à l'aise, un monde aérien, un monde élincelant, entre le ciel et la terre ; elle sort à chaque instant de la réalité pour prendre son vol vers le pays des songes. C'est une enchanteresse, une fée, armée de la baguette magique; elle dispose d'un pouvoir surhumain, elle change au besoin l'ordre naturel des choses, ou plutôt elle agr ndit la nature, elle la transforme, elle la peuple, elle s'y taille un domaine spécial, oùelle introduit des êtres nouveaux, des apparitions, éclairées, vivifiées d'un rayon de lune ou de soleil.
Certes elle n'a pas, pour ces évocations extraordinaires, la même puissance ni la même fécondité que celle de Shakspeare ; mais on sent bien que cette riante mythologie lui est familière et qu'elle n'a besoin d'aucun effort pour s'y promener, comme chez elle, avec une aisance que lui donne la connaissance du lieu et la certitude de ne pas s'y perdre.
Mais elle n'est pas seulement shakspearienne, c'est-àdire poétique, supérieure, inspirée, cette fantaisie de Musset qui est son esprit même, elle possède encore des dons de finesse et de légèreté française, qu'elle peut revendiquer comme des facultés nationales, un legs de race et de famille. Elle est aimable, et coquette, et mondaine, et doucement p'écieuse, et agréablement musquée comme celle de Marivaux, par exemple. Elle a bien ce qu'on appelle, en France, de l'esprit. Cela est
sensible clans la prose de Musset, et plus spécialement dans ses Comédies et Proverbes dont plusieurs sont essentiellement spirituels d'un bout à l'autre, et nous avons déjà eu l'occasion d'y insister en parcourant cette partie si intéressante et si caractéristique de son œuvre. Mais cet esprit n'éclate pas moins spontanément dans ses vers. Il en a partout, et, comme on dit, jusqu'au bout des ongles. Il a pu le prodiguer, son trésor ne s'est pas appauvri; c'est précisément la seule de ses facultés qui n'ait jamais fléchi. Elle a même survécu à toutes les autres. Elle a laissé de ses traces dans tout le cours de son œuvre, aussi bien et plus peut-être à la fin qu'au commencement. Elle en éclaire, elle en égaie toutes les parties ; elle en étaie, pour ainsi parler, les moins fortes. Ces Trois marches de marbre rose, que l'on franchit comme un dernier seuil en sortant des Poésies, rayonnent encore de cet esprit du dix-huitième siècle, du siècle « des Sabran et des Parabère ». Elles sont encore comme imprégnées de son parfum :
Laquelle était la plus légère ?
Est-ce la reine Montespan ?
Est-ce Hortense avec un roman ?
Maintenon, avec son bréviaire, Ou Fontange, avec son ruban ?
Beau marbre, as- tu vu La Vallière ?
De Parabère ou de Sabran, Laquelle savait mieux te plaire ?
La pièce est longue — longue et peu connue. J'y renvoie le lecteur. Il s'y convaincra aisément qu'Alfred de Musset n'a jamais rien écrit de plus leste, de plus pimpant, de plus Régence et Louis XV. Il s'avisera en même temps d'une vérité incontestable, à savoir que si un poète contemporain, même parmi ceux qui ont un nom, publiait aujourd'hui un morceau qui valût cette pièce secondaire, négligée, ignorée presque, il n'en faudrait pas davantage pour consacrer sa renommée. Du premier au dernier vers, c'est de l'esprit et du plus galant esprit.
Les vrais connaisseurs le mettront pourtant fort audessous de cet esprit d'un autre ordre, plus spontané, plus naturel et plus franc, que le créateur de Mardoche et de Namouna a semé à pleines mains dans ces deux poèmes et dans beaucoup d'autres, dans tous ceux où une pluie de larmes, encore plus abondante, ne vient pas voiler et intercepter tout à coup ce beau rire parisien. Il me serait assez difticile de reproduire ici certaines strophes pétillantes où ce fou de Mardoche donne carrière à son humeur facétieuse, mais qui ne connaît le fameux prélude de Namouna ? Il est classique.
Le sopha sur lequel Hassan était couché Etait dans son espèce une admirable chose. Moelleux comme une chatte et frais comme une rose, Il était de peau d'ours — mais d'un ours bien léché. Hassan avait d'ailleurs une très noble pose, Il était nu comme Eve à son premier péché .. Quoi, tout nu ! dira-t-on, n'avait-il pas de honte? Nu, dès le second mot ! — que sera-ce à la fin. .. Excusez-moi, monsieur, je commence ce conte Juste quand mon héros vient de sortir du bain.
Les développements qui suivent et dont la plupart n'entreraient pas sans quelque difficulté dans le cadre de cette Collection sont heureusement dans toutes les mémoires :
Nu comme un plat d'argent, nu comme un mur de- Nu comme le discours d'un académicien. .. [ghse,
Un peu plus loin, on rencontre cette définition, non moins spirituelle, de la douloureuse séparation, de l'éternel divorce entre l'âme et le corps, entre l'idéal et le réel :
L'àme et le corps, hélas ! ils iront deux à deux Tant que le monde ira, pas à pas, côte à côte, Comme s'en vont les vers classiques et les bœufs. L'un disant :« Tu fais mal! » et l'autre : «C'est ta faute! ». Ah ! misérable hôtesse, et plus misérable hôte ! Ce n'est vraiment pas vrai que tout soit pour le mieux !
Et ce qui n'est vraiment pas vrai non plus, c'est que ces
railleries de jeune homme contre la littérature académique, et même contre la poésie classique, tirent sérieusement à conséquence. Musset en a faitbeaucoup — nous le verrons prochainement — de ces vers classiques qui vont deux à deux et dont il se moque d'unemanière si originale, et quant au discours académique, il en a prononcé un, pour sa part, dont la nudité égale ou surpasse tout ce qu'on a fait de plus remarquable dans le même genre. Lisez son Eloge de Dupaly !
Le fait capital à retenir au point de vue de l'histoire littéraire, c'est que l'esprit de Musset lui reste, même lorsque l'inspiralion l'abandonne, et que la Muse, en le quittant après les Nuits et ÏEspoir en Dieu, lui laisse au moins ce dédommagement. Outre ces Trois marches de marbre rose, d'une si moqueuse mélancolie, plusieurs sonnets, chansons ou rondeaux en témoignent, et aussi plusieurs autres pièces, d'une étendue fort respectable, qui ne seraient rien sans ce sourire qui les anime, sans ce badinage,sans cetespritenfin — puisqu'il faut toujours l'appeler par son nom — qui les protège et les sauve. Par exemple, la réponse aux Stances de Charles Nodier :
Connais-tu deux pestes femelles
Et jumelles, Qu'un beau jour tira de l'enfer
Lucifer ?
L'une au teint blême, au cœur de lièvre,
C'est la fièvre ; L'autre est l'insomnie aux grands yeux
Ennuyeux.
Et, bienentendu,le poète, pour sejustifier,met sur leur compte la paresse que Charles Nodier lui reproche; après quoi il évoque le souvenir mélancolique (toujours il y a de la mélancolie chez Musset) des anciennes relations et du bon temps.
D'autres morceaux qui datent de la même époque — lorsque, la grande inspiration est partie — attestent que l'esprit, qui souffle où il veut, souffle à perpétuité chez
L'ESPRIT D'ALFRED DE MUSSET. i.M
Alfred de Musset. Il faut en avoir beaucoup pour en mettre autant qu'il en a mis dans Le Mie Prigioni, A mon frère revenant d'Italie, Conseil à une Parisienne, dans ces deux contes en vers auxquels nous avons déjà fait allusion, Silvia et Simone, et même dans le Rhin allemand.
Ceux qui ont étudié avec soin les diverses phases de la vie iittéraire d'Alfred de Musset ne s'étonneront pas que son esprit, qui est si souvent fait de bon sens, l'ait prémuni contre certains écarts où d'autres sont tombés. Averti parce conseiller raisonnable, il ne donnait pas volontiers — en littérature — dans l'engouement aveugle, dans l'extravagance volontaire et systématique. Les vraies passions, les entraînements de tête et de cœur où l'esprit qu'on a cesse d'être une garantie de sagesse, le trouvaient toujours prêt pour une aventure. Il s'y jetait sans réflexion ni résistance. Il y allait comme on va aux sotdses, les yeux fermés. Mais les préjugés, les partis pris, les dogmes littéraires, les coteries, les chapelles, avec leurs manifestations et leurs violences, en un mot, l'intolérance des religions poétiques, non, il n'en était plus. Il n'en fut que dans le premier moment, lorsqu'il avait besoin de quelques pontifes pour le piloter, et que les difficultés et les périls du début lui imposaient un rôle d'enfant de chœur. Et encore en fut-il ? Nous avons vu qu'il serait téméraire de trop s'avancer sur ce point, même pour la Ballade à la lune. Contre qui est-elle dirigée ? Les deux camps s'en renvoient l'ironie hyperbolique. Il est fort possible que le poète s'y moque un peu de tout le monde, ce qui d'ailleurs répondait bien à son penchant. Ne cherchons pas si loin : il se sentait poète, très libre et résolu, très capable de voler de ses propres ailes; mais en même temps son sens critique lui montrait le point où les ailes fondent et où il faut s'arrêter. Il est peut-être le seul des romantiques qui n'ait jamais été un peu ridicule, et c'est à son bon jugement qu'il le doit.
Son impatience de tout joug, son indocilité naturelle, sa profonde sincérité, son peu de goût, en poésie comme en politique, pour les meneurs et les tapageurs, auraient suffi pour le défendre contre une abdication, même partielle et temporaire , de sa personnalité, contre les esclavages de convention et de discipline qui conduisent si facilement aux excès et aux niaiseries d'école ; mais c'est surtout son esprit qui l'a préservé. Il ne s'amuse pas à ces bagatelles théoriques, il ne cache pas qu'elles ont, à ses yeux, un air de pédantisme, qui l'en éloigne. Il est revenu très vite des grossissements de mots, des exagérations de style et de toute l'enflure romantique. Lorsque, par hasard, il leur a prêté la complicité de sa plume, il le sait, il s'en repent et il s'en accuse. Il reconnaît — dès son second recueil — que c'est la mort d'une langue et que la nôtre ne résistera pas à l'épuisement qui résulte d'un pareil abus. Quoique moins coupable que beaucoup d'autres, il accepte, il réclame noblement, avec une conviction qui l'honore, sa juste part de responsabilité :
Nous l'avons tous usée, et moi tout le premier.
Arrachez donc un aveu pareil à l'infaillibilité d'un Victor Hugo l En réalité il est le seul qui ait vu clair, qui n'ait pas été seulement un grand poète, mais aussi un critique intelligent et qui n'ait pas eu la fatuité de se poser en réformateur. Il ne méprisait ni l'art du style, ni assurément l'art des vers, mais il n'admettait pas qu'on sacrifiât le sentiment et la pensée à des procédés de versification, à des conventions de prosodie, à une orgueilleuse marque de fabrique. Clarté, force et chaleur ! C'étaient pour lui les trois vertus théologales du langage poétique, et comme il n'en demandait pas d'autres à un poète, il s'en contentait pour lui-même, persuadé d'avoir rempli tout son devoir quand il les avait réunies, se tenant par la maiu, comme les trois Grâces, dans une strophe pleine de mouvement et dévie.
Toule l'école romantique, suivie on cela par la plupart des écoles contemporaines, a cru pourtant que ce n'était pas assez, et qu'à cette triple faculté, il fallait encore joindre la variété, la nouveauté des rythmes et l'opuleuce de la rime. Alfred de Musset n'a jamaisvoulu se plier à cette obligation qu'il considérait comme purement matérielle, indigne par conséquent de l'effort d'un vrai poète, et il s'en est expliqué avec sa franchise habituelle dans une boutade connue :
Vous trouverez, mon cher, mes rimes bien mauvaises ; Quant à ces choses là, je suis un réformé. Je n'ai plus de système et j'aime mieux mes aises ; Mais j'ai toujours trouvé honteux de cheviller. Je vois chez quelques-uns, en ce genre d'escrime, Des rapports trop exacts avec un menuisier. Gloire aux auteurs nouveaux, qui veulent à la rime Une lettre de plus qu'il n'en fallait jadis ! Bravo ! c'est un bon clou de plus. à la pensée. La vieille liberté par Voltaire laissée ..tait bonne autrefois pour les petits esprits.
Oserai-jedire, à mon tour, ce que j'en pense ? Entre l'opinion de Musset et celle de ses adversaires, entre sa négligence et leur prétention, il y a lieu de prendre une moyenne qui laisse au vers sa simplicité sans lui ôter sa richesse. Les enfantillages de la rime à six lettres exactement correspondantes et parallèles, et, en général, toutes les coquetteries exagérées de la versification sont un signe certain et historique de décadence. On le retrouve dans toutes les littératures finies, où les mots et les phrases ont des aspects de figures géométriques, des formes de triangle ou de losange, tout au moins des apparence d'acrostiche.
Mais ce n'est pas une raison pour se réduire volontairement à l'indigence, à la grande misère de Musset. Jl n'y mettait sans doute pas d'ostentation, et il y aurait quelque injustice à prétendre que sa vanité perce à travers les trous de ses rimes ; mais sous ce rapport, en bonne conscience, il est trop pauvre ! Il est plus pauvre
que Voltaire dont il s'autorise, et quelquefois cette pauvreté nuit à l'effet de ses plus beaux vers. A-t-ilrien produitdeplusparfait, comme exécution, que ces Stances à la Malibran qui sont peut-être le dernier mot de son génie ? Et pourtant leur beauté ne ferme pas nos yeux à cette grande Jacune des rimes :
Celui-là sur l'airain a gravé sa pensée. Dans un rythme doré l'autre l'a cadencée ; Du moment qu'on l'écoute, on lui devient ami. Sur sa toile, en mourant, Raphaël l'a laissée, Et pour que le néant ne touche point à lui. C'est assez d'un enfant sur sa mère endormi !
Une lettre déplus à la rime et certainement la Vierge à la chaise n'y perdrait rien.
Celte épigramme du menuisier, trop visiblement dirigée contre le romantisme, rompit pour quelque temps une ancienne amitié et brouilla Musset avec Victor Hugo qui affecta, dit-on, de traiter cet insulteur de la rime comme un transfuge sans conséquence. Ils se réconcilièrent à la suite d'un sonnet que Victor Hugo eut le droit de considérer comme une démarche et qui montre bien avec quelle facilité Alfred de Musset faisait les premiers pas, quand il avait reconnu ses torts.
En réalité, c'est à la rime que Musset eût dû faire amende honorable, car les libertés qu'il prenait avec elle ressemblent fort à des licences. Il l'a trop négligée. S'il est vrai qu'elle ne soit qu'une esclave, faite pour obéir, encore faut-il, quand elle n'obéit pas, la discipliner et la contraindre. Musset ne prend pas tant de peine ; il l'appelle, et lorsqu'elle fuit, il s'en passe. Par malheur il a pris peu à peu l'habitude de trop s'en passer, et ayant raison à demi dans les dédains qu'il lui témoigne, il n'a pas aperçu que l'absence trop fréquente de cet ingrédient nécessaire donne quelquefois à ses morceaux les plus complets une apparence inachevée. Nous avons cité les vers sur Raphaël ; nous en trouverions à chaque page qui trahissent cette même préméditation d'insouciance poussée jusqu'à l'incorrection. La jouissance
qu'on éprouve en les lisant ne va pas sans quelque dépit et sans quelque regret.
Ce sens critique, 1res développé chez Musset, et dont il convient de lui faire honneur, aurait pu l'avertir que si la pensée est supérieure à la forme, elle en est pourtant inséparahle, et que c'est la forme seule qui peut lui donner son plein relief. Reconnaissons donc qu'en ce qui concerne la rime, son discernement ordinaire lui a fait défaut, mais c'est une exception unique, très pardonnable quand on songe que cette négligence devient, çà et là, une grâce de plus et une sorte de bravade spirituelle chez ce px>ète qui fut — chose si rare en ce siècle — un homme d'esprit.