‹ A. de MussetChapitre 3 sur 36 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

L'homme et le poète se confondent si étroitement chez Alfred de Musset qu'il est impossible d'apprécier son œuvre sans pénétrer dans sa vie. Elles sont inséparables et on ne comprendrait pas l'une sans l'autre.

Ce n'est pas ma faute si nous avons affaire ici à la poésie la plus sincère, la plus spontanée et, comme on dit aujourd'hui, la plus vécue qui fût jamais.

Musset n'était pas de ces olympiens qui, comme Goethe ou seulement comme Alfred de Vigny, s'appliquent à sculpter dans le marbre, avec une sereine indifférence^ des passions et des douleurs idéales. Il est subjectif au premier chef, en ce sens qu'il ne parvient jamais et qu'il ne cherche même pas à se détacher un instant de son moi pour observer et peindre le monde extérieur. Involontairement, et par un irrésistible penchant de sa nature, il est à lui-même tout son objet. C'est de lui qu'il parle, c'est à lui qu'il songe, c'est sur lui qu'il pleure ; c'est son cœur même qu'il nous offre, affreusement ouvert et déchiré ; c'est son intime et mortelle blessure qu'il nous livre : <t Mangez et buvez, ceci est mon corps, ceci est mon sang! »

Voilà pourquoi on me pardonnera, je l'espère, quelques allusions inévitables à des incidents connus et,

sous un certain rapport, historiques. On ne peut les passer sous silence, même dans un livre comme celui-ci, sans que la grande plainte, il pianto, l'éternelle lamentation de Musset prenne un caractère de généralité ou même de déclamation qu'elle n'a pas j sans qu'elle devienne çà et là une mystérieuse énigme pour le lecteur insuffisamment renseigné.

J'y mettrai d'ailleurs toute la discrétion désirable et ne toucherai à la personne du poète qu'autant qu'il sera nécessaire pour expliquer son génie.

Page 1