TEXTE VÉRITABLE DE LA LETTRE, LA PREMIÈRE DES LETTRES PORTUGAISES
(Style ordinaire.)
« Considère, mon amour, jusqu'à quel excès tu as manqué de prévoyance ! Ah ! malheureux, tu as été trahi, et tu m'as trahie par des espérances trompeuses. Une passion sur laquelle tu avais fait tant de projets de plaisirs ne te cause présentement qu'un mortel désespoir, qu'on ne peut comparer qu'à la cruauté de l'absence qui le cause. Quoi ! cette absence..., etc. »
La seconde Lettre est une amusante satire des romans à la mode, surtout des romans e'mancipatews, humanitaires, et, en général, de cette humanitairerie dont l'auteur s'est déjà raillé, eu vers, dans le dialogue de Dupont et Durand. La troisième semble dirigée contre le journalisme, une autre bête noire de Musset, et il s'y montre lui-même journaliste excellent et polémiste de premier ordre : « Sous Louis XIY, on craignait le roi, Louvois et le tabac à la rose ; sous Louis XV, on craignait les bâtards, la Du Barry et la Bastille ; sous Louis XVI, pas grand'chose ; sous les sans-culottes, la machine à meurtres; sous l'Empire, on craignait l'empereur et un peu la conscription ; sous la Restauration, c'étaient les jésuites ; ce sont les journaux qu'on craint aujourd'hui. Dites-moi un peu où est le progrès ? On dit que l'humanité marche; c'est possible, mais dans quoi, bon Dieu ! »
Enfin, la quatrième Lettre de Dupuis et Coto?iet, qui
est peut-être la plus remarquable, prêche la simplicité littéraire, comme la seule loi, comme la seule règle de notre temps, la seule couforme à nos idées, à nos mœurs et même à notre costume : « Avec notre horrible habit noir, il n'y a plus que le simple, réduit à sa dernière expression
« Examinons un peu ceci, quelque hardie que soit cette thèse, et prévenons d'abord une objection : on peut me répondre que ce qui est beau et bon est toujours simple, et que je discute une règle éternelle ; mais je n'en crois rien. Polémon n'est pas simple, et, pour ne pas sortir de la Grèce, certes, Alexandre ne fut pas simple lorsqu'il but la drogue de Philippe, au risque de s'empoisonner. Un homme simple l'eût fait goûter au médecin. Mais Alexandre le Grand aimait mieux jouer sa vie, et son geste, en ce moment-là. fut beau comme un vers de Juvéual, qui n'était pas simple du tout. Le vrai seul est aimable, a dit Boileau ; le vrai ne change pas, mais sa forme change, par cela même qu'elle doit être aimable.
« Or je dis qu'aujourd'hui sa forme doit être simple, et que tout ce qui s'en écarte n'a pas le sens commun. »
Et un peu plus loin : «Je dis maintenant que pour l'homme sans préjugés, les belles choses faites par Dieu peuventavoir du prestige, mais que les actions humaines n'en sauraient avoir. Voilà encore un mot sonore que ce mot de prestige : il n'a qu'un tort pour notre temps, c'est de n'exister que dans nos dictionnaires... On n'y renonce pas aisément, je le sais, et je soutiens cette conviction que j'ai, c'est que je crois en conscience qu'on ne peut rien faire de bon aujourd'hui, si on n'y renonce pas... »
Dans cette dernière phrase, très suggestive, comme on dit, Alfred de Musset semble avoir prévu, prédit, et même préconisé le naturalisme contemporain, et son manque de prestige, qui fait sa force. Il est probable que les naturalistes ne la connaissent pas, car ils s'en réclameraient. Musset, considéré par eux — et avec raison — comme un lyrique, ne leur inspire qu'une médiocre confiance. Avec quel empressement, ils le revendique-
raient pour un des leurs s'ils avaient déniché dans cette quatrième Lettrede Dupuiset Cotonet une profession de foi aussi nette. Si jamais ils s'en emparent et s'en autorisent, ils devront ajouter que si Alfred de Musset, détaché et dégoûté, cessa d'écrire avant l'âge, c'est parce que cette disparition du prestige, cette mort de l'idéal (c'est la même chose) lui avait paru être également la mort de toute littérature digne de ce nom.
Il est bien entendu que nous ne prenons pas parti dans ces controverses et que notre livre, tout à l'honneur de Musset, n'a point pour but de l'engager, par une intervention posthume, dans nos querelles d'école. Mais voulant montrer Musset tel qu'il fut, sa vraie tendance et son véritable goût littéraire, et le point juste où il s'arrêta en critique, lorsque sa complète évolution fut achevée, nous devions faire de larges emprunts à ses œuvres en prose, insuffisamment étudiées, et où l'on trouve, pour reconstituer son personnage, de précieuses indications, des témoignages, des documents.
La vérité est qu'il a fini classique, ou, pour mieux dire, qu'il le fut toujours, de race et d'instinct, même dans ses fanfaronnades romantiques ou byroniennes. Il eut toujours, au suprême degré, le respect du passé littéraire de notre pays, l'amour de la belle et bonne langue, ferme et pure, forte et simple, l'horreur du compliqué, de l'alambiqué, de l'entortillé, de tout ce qu'il appelle volontiers, après Voltaire, le galimatias. Par là il est français et classique, digne d'être proposé en exemple aux étudiants et appris par cœur dans les écoles ; il prend place, pour l'instruction de la jeunesse, avant Hugo, avant Lamartine, immédiatement après André Ghénier.
Ce classicisme lui permit, lorsque sa veine poétique fut tarie, d'être un prosateur, le prosateur que nous avons vu et étudié dans ses Nouvelles, dans son théâtre, dans ses œuvres critiques. On peut préférer ses vers à sa prose et ses élégies à ses comédies. Bien que les
unes et les autres soient sorties de la même plume, elles n'ont pas toujours le même accent. Elles reposent sur un fond d'idées et de sentiments qui trahit leur commune origine ; mais elles diffèrent assez par la puissance de l'inspiration et par la franchise de l'exécution pour qu'on ait le droit de dire, en marquant la nuance, que si les comédies sont d'un artiste consommé, les élégies sont d'un poète.
Alfred de Musset en avait bien lui-même le sentiment et il ne dissimula jamais qu'il attachait moins d'importance à sa prose qu'à ses vers. La langue poétique était réellement pour lui la langue des dieux :
Eh bien! en vérité, les sots auront beau dire, Quand on n'a pas d'argent, c'est amusant d'écrire. Si c'est un passe-temps pour se désennuyer. Il vaut bien la bouillotte ; et si c'est un métier, Peut être qu'après tout ce n'en est pas un pire Que fille entretenue, avocat ou porlier.
J'aime surtout les vers, cette langue immortelle. C'est peut-être un blasphème, et je le dis tout bas ; Mais je l'aime à la rage Elle a cela pour elle Que les sots d'aucun temps n'en ont pu faire cas, Qu'elle nous vient de Dieu, qu'elle est limpide et belle, Que le monde l'entend et ne la parle pas.
Eh bien ! sachez-le donc, vous qui voulez sans cesse Mettre votre scalpel dans un couteau de bois ; Vous qui cherchez fauteur à de certains endroits, Comme un amant heureux cherche, dans son ivresse, Sur un billet d'amour, les pleurs de sa maîtresse, Et rêve, en le lisant, au doux son de sa voix ;
Sachez-le, — c'est le cœur qui parle et qui soupire Lorsque la main écrit — c'est le cœur qui se fond; C'est le cœur qui s'étend, se découvre et respire, Comme un gai pèlerin sur le sommet d'un mont. Et puissiez-vous trouver, quand vous en voudrez rire, A dépecer nos vers le plaisir qu'ils nous font !
Qu'importe leur valeur ? La Muse est toujours belle,
Même pour l'insensé, même pour l'impuissant ;
Car sa beauté, pour nous, c'est notre amour pour elle.
Mordez et croassez, corbeaux ; battez de l'aile ; Le poète est au ciel, et lorsqu'on vous poussant, Il vous y fait monter, c'est qu'il en redescend I
De celte fière profession de foi, on voudrait retrancher un mot : « quand on n'a pas d'argent », qui gâte un peu l'entourage ; mais il paraît que ce fut, chez Musset, un trait de mœurs et, pour ainsi dire, son péché mignon. Quoi qu'il en soit, il aimait, il adorait sincèrement cette immortelle langue des vers.
A maintes reprises, il jura de n'en plus parler d'autre, et le confident, le témoin de sa vie littéraire nous raconte qu'il ne considéra jamais la prose que comme un pis-aller, bon tout au plus à boucher, dans la caisse des éditeurs, les trous de la poésie (1). C'est probablement ce qui a déterminé Vitet, dans l'éloge académique cité plus haut, émettre ses verssé?'ieu.z au-dessus de toutes ses autres productions. Il n'en est pas moins vrai que si la langue des dieux convenait mieux à son génie que la langue des hommes, il a su conserver à celleci, dans un temps où elle se déformait sensiblement, un rare cachet d'élégance et de distinction. Poétique par les idées qu'elle exprime, par les images et les comparaisons qu'elle emploie, elle évite de l'être parle jet et par le tour de la phrase, elle s'applique ainsi à rester prose et, si elle est bien la sœur de sa poésie, elle ne ressemble en rien à de la poésie non rimée. L'une et l'autre sont bien d'un poète, d'un favori des Muses qui a sur les lèvres le miel sacré, mais elles se cantonnent respectivement dans leur domaine, en observant les lois et les différences des genres.
Il en résulte que, tout en mettant la prose d'Alfred de Musset à une certaine distance de ses vers, la critique doit constater que, grâce à la grande publicité du théâtre, elle contribue presque autant que ses vers à maintenir sa réputation. Nous devons aussi, toutes propor-
(1) Nous avons déjà reproduit ailleurs l'anecdote caractérisée par ce cri du cœur : finit prosx.
tions gardées, reconnaître qu'elle lui a servi de modératrice contre les écarts de son époque, qu'elle l'en a souvent préservé, et qu'elle témoigne, plus peut-être que ses vers, de la finesse de son discernement littéraire, de la délicatesse de son goût. Il est curieux de remarquer que, dans ses plus sombres drames romantiques, il se garde de l'enflure à la mode. Comparés à la Tour de Nés le ou à Angelo, tyran de Padoue, André del Sarto et Lorenzaccio, se rapprochent delà grande simplicité tragique. La force y est dans les situations ou dans les caractères, non dans les mots. On y retrouve cette pureté, cette correction de style, ce dédain de la convention et de la déclamation, cette horreur du tapage et du panache, qui font d'Alfred de Musset au moins un prosateur classique parmi les écrivains de son temps.