I. — Unité du sujet
Poète ou prosateur, nul ne s'est moins dispersé que Musset, nul n'a imprimé à son œuvre plus de concentration et d'unité ; et cela se comprend, puisqu'il est à lui-même son sujet, puisqu'il n'en a jamais traité d'autre, s'y est exclusivement renfermé et complu, au risque de se répéter et de s'épuiser dans cette absorbante contemplation. Jamais il n'a fait un sérieux effort pour sortir de son moi, jamais il n'est sorti de ce moi tyrannique et impérieux que par des évasions passagères ou même feintes, et pour y revenir presque aussitôt. 11 ne s'inspire que de lpi, nn vit qna <\p. luif par lui, sur lui, comme un malade qui ne peut supporter aucune nourriture extérieure et ne s'alimente que de sa propre substance.
Prenez une à une toutes ses grandes pièces, de la première à la dernière; il saute aux yeux que sous des noms divers, un seul et même personnage en est le héros, s'y agite et y parle, et que ce personnage unique n'est autre que le poète lui-même, travesti tour à tour en don Paez, Mardoche, Hassan, Franck, Rolla, et tutti quanti. Ses différents costumes, son humeur changeante, ses apparentes contradictions et ses subtiles métamorphoses n'empêchent pas de le reconnaître. Quiconque l'a vu et entendu une fois le retrouve à certains mots et à certains gestes ; il ne peut pas plus dissimuler son identité — excusez la comparaison — qu'un de ces récidivistes obstinés dont le service an-
thropométrique a pris la mesure et le signalement. Il est au suprême degré un poète récidiviste, un grand et éternel recommenceur.
Mais son impuissance à se détacher de lui-même n'est guère moins sensible dans ses petites pièces, chansons, sonnets, stances, dans ses comédies et proverbes, dans ses contes et nouvelles, que dans ses morceaux de maître. Toujours ou presque toujours ce sont desinspirations de circonstance, qu'une impression fugitive a fait naître, et qui coïncident avec quelque particularité de la vie privée du poète.
Certes, on peut se demander ce qu'il y a d'inlime et de personnel dans un conte comme la Mouche ou dans une comédie comme Carmosine; mais ces rares exceptions confirment la règle, et il n'est pas douteux qu'un conte comme Frédéric et Berner -et te ou une comédie comme le Chandelier ne soient nés d'un sentiment très vif, personnellement éprouvé, ou, pour mieux dire, ne soient sortis comme les Nuits elles mêmes, du cœur et des entrailles de Musset. Ce sont les miettes de son fameux festin du pélican.
Si ses héros ont, malgré cet air de famille, une variété relative, c'est que leur créateur, tel qu'il s'est analysé et défini lui-même dans Namouna, fut un être humain très multiple et très compliqué, très moderne.
Il était très joyeux, et pourtant très maussade, Détestable voisin, — excellent camarade, Extrêmement futile, — et pourtant très posé, Indignement naïf, — et pourtant très blasé, Horriblement sincère, — et pourtant très rusé.
C'est qu'on trompe et qu'on aime.
C'est qu'on pleure en riant; c'est qu'on est innocent Et coupable à la fois; — c'est qu'on se croit parjure Lorsqu'on n'est qu'abusé ; c'est qu'on verse le sang Avec des mains sans tache, et que notre nature A de mal et de bien pétri sa créature : Tel est le monde, hélas ! et tel était Hassan.
Et tel était Musset ! Violent et jaloux comme don
LUNITÉ DE L'OEUVRE. 181
Paez, sceptique et défiant comme Dalti, effronté comme Mardoche, sensuel comme Hassan, ennuyé comme Cassius, mélancolique comme Célio, philosophe comme Octave, naïf comme Fortunio, spirituel et facétieux comme Fantasio, cynique de surface et en réalité profondément idéaliste comme Rolla.
C'était un bon enfant dans la force du terme ;
Très bon — et très enfant ; — mais quand il avait dit :
« Je veux que cela soit », il était comme un terme,
Il changeait de dessein comme on change d'habit ;
Mais il fallait toujours que le dernier se fit,
C'était un océan devenu} terre ferme.
Bizarrerie étrange ! avec ses goûts changeants, Il ne pouvait souffrir rien d'extraordinaire. Il n'aurait pas marché sur une mouche à terre. Mais s'il l'avait trouvée à dîner dans son verre, Il aurait assommé quatre ou cinq de ses gens. Parlez après cela des bons et des méchants !
Venez après cela crier d'un ton de maître
Que c'est le cœur humain qu'un auteur doit connaître !
Toujours le cœur humain pour modèle et pour loi.
Le cœur humain de qui ? le cœur humain de quoi ?
Celui de mon voisin a sa manière d'être ;
Mais, morbleu ! comme lui, j'ai mon cœur humain, moi.
Cette vie est à tous, et celle que je mène, Quand le diable y serait, est une vie humaine. « Alors, me dira-t-on. c'est vous que vous peignez : Vous êtes le héros, vous vous mettez en scène. »
— Pas du tout, — cher lecteur, — je prends à l'un le nez,
— A l'autre, le talon, — à l'autre, devinez.
« En ce cas vous créez un monstre, une chimère, Vous faites un enfant qui n'aura point de père. » — Point de père, grand Dieu ! quand, comme Trissotin, J'en suis chez mon libraire accouché ce matin !
D'ailleurs is pater est quem nuptiœ... j'espère Que vous m'épargnerez de vous parler latin.
Consultez les experts, le moderne et l'antique ; On est, dit Brid'oison, toujours fils de quelqu'un. Que l'on fasse, après tout, un enfant blond ou brun, Pulmonique ou bossu, borgne ou paralytique, C'est déjà très joli quand on en a fait un ; Et le mien a pour lui qu'il n'est point historique.
Aimez-vous mieux retourner la proposition, intervertir l'ordre des facteurs ? Nous dirons alors que tous les héros de Musset ont quelque chose de lui, les traits les plus marqués de sa physionomie ou de son caractère, que par un besoin de sa nature prodigieusement expansive, il s'est confessé et reproduit en eux. Sa discrétion leur a mis d'abord un semblant de masque, mais bientôt il a senti l'inanité de cette précaution, et s'épargnant, avec la peine de feindre, la fatigue de la mise en scène, il a parlé en son propre nom, il a éclaté pour son propre compte, il a dit franchement : je. Dans ces admirables Nuits où il s'appelle simplement le poète, il ne songe plus à dissimuler, il montre le calice et le porte à ses lèvres, il dévore son propre cœur et il l'avoue. C'est l'égoïsme poétique et littéraire — à sa plus extrême puissance, c'esLle triomphe du moi.
Un homme, ainsi ramassé en soi, ne saurait avoir beaucoup d'idées, on peut même affirmer qu'il aura, tôt ou tard, l'œil et l'esprit tendus sur une seule idée, sur une idée fixe. Le miroir où il se regarde sans cesse, et qui lui renvoie une image dont l'imperfection l'afflige et l'irrite, hypnotisera bientôt ce Narcisse mécontent, épris de beauté pure et toujours déçu dans sou rêve ; il cherchera incessamment et partout ce qui lui échappe : « Ma perle est là-dedans ! » et le désir, la passion, l'amour rempliront toute sa pensée comme toute son œuvre. L'amour, nous l'avons déjà indiqué, mais il nous paraît nécessaire d'y insister, même au
prix de quelques redites, c'est tout Musset. 4ucun autre sentiment ne lui parait digne d'arrêter son attention : aucun autre ne mérite, à ses yeux, qu'on se re- tourne pour lui rendre hommage. L'amour! « Voilà ce qui vaut un soupir ! » a dit Lamartine. 11 vaut, pour Musset, une infinité de soupirs, et de regrets, et de plaintes, et de cris, et de malédictions et d'anathèmes, et, en fin de compte, après balance faite, une dévotion motivée, une longue suite d'hymnes et d'actions de grâce, une perpétuelle adoration.
Il n'y a qua cela de bon, il n'y a que cela de vrai dans la vie. La nature et Dieu même l'ont ainsi voulu et ordonné. 11 faut en risquer l'épreuve, dut-elle être redoutable et mortelle.
Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore, Cœur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé, Aime et tu renaîtras, fais-toi fleur pour éclore. Après avoir souffert, il faut souffrir encore ; Il faut aimer encore après avoir aimé !
Le poète proclame ce qu'on pourrait appeler le droit à l'amour. Il proclame surtout la royauté de l'amour, bon ou mauvais, pur ou impur. L'amour existe de soi, il est par ce qu'il est, et son existence fait sa légitimité, comme son éternité fait sa force. Le nier ou le combattre est à la fois une folie et une impiété. On peut l'appeler despote et maudire sa tyrannie, mais il aura toujours facilement raison de cette révolte. Avec lui, lu lin justifie les moyens ; il marche à son but, qui est le bonheur de l'humanité, et il n'a pas à se préoccuper des victimes qu'il écrase en y marchant. Théorie étrange qui se dégage spontanément de toute l'œuvre d'Alfred de Musset ! L'originalité la moins contestable de l'auteur de Roi/a et des Nuits consiste précisément dans cette espèce de jacobinisme sentimental qui érige ea dogme la souveraineté de la passion.
Nous voilà loin du pessimisme contemporain et des
18 i ALFRED DE MUSSET.
malédictions de Schopenhauer contre l'amour, créateur et rénovateur du monde. Musset admire et remercie l'amour de tout ce dont le philosophe allemand l'accuse. L'amour est une loi de la vie, à laquelle tous les êtres sont trop heureux d'obéir. Pour satisfaire ce penchant irrésistible, tous les systèmes, tous les procédés sont bons. Il n'y a pas de crime en amour, etil n'y a de criminels que les insensés qui veulent se dérober à sa conscription, à son service obligatoire. La conduite que l'on tient dans les relations amoureuses, l'infidélité ellemême qui fait tant souffrir (et Dieu sait si Musset en a souffert et crié !) sont, vues de haut, choses presque indifférentes. La douleur, en tout cas, est chose normale ; les vrais initiés n'y doivent voir que la condition et comme la garantie du sacrement. On aimait, on n'aime plus : tant pis ! On trompe, on est trompé, on souffre et on fait souffrir, qu'importe ! Que prouve celte infidélité, cette fragilité humaines contre l'essence divine del'amour? Résignons-nous et, quoi qu'il arrive, aimons !
Vous me demanderez si j'aime quelque chose.
Je m'en vais vous répondre à peu près comme Hamlet :
Doutez, Ophélia, de tout ce qui vous plaît,
De la clarté des deux, du parfum de la rose ;
Doutez de la vertu, de la nuit et du jour ;
Doutez de tout au monde, et jamais de l'amour.
Tournez- vous là, mon cher, comme l'héliotrope
Qui meurt les yeux fixés sur son astre chéri,
Et préférez à tout, comme le Misanthrope
La chanson de ma mie, et du Bon roi Henri,
Doutez, si vous voulez, de l'être qui vous aime,
D'une femme ou d'un chien, mais non de l'amour même.
L'amour est tout, — l'amour, et la vie au soleil.
Aimer est le grand point, qu importe la maîtresse ?
Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse ?
Faites-vous de ce monde un songe sans réveil.
S'il est vrai que Schiller n'ait aimé qu'Amélie,
Goethe que Marguerite et Rousseau que Julie,
Que la terre leur soit légère ; ils ont aimé !
En réalité, élégies, comédies ou romans, tout nous
ramène, chez Musset, à cet unique point de vue ; il y revient incessamment, par mille détours, et l'on voit bien que sa pensée a borné là son horizon. Jamais il n'a éprouvé avec violence qu'un sentiment, jamais il n'a eu qu'une conviction à laquelle il a tout rapporté : c'est que l'amour, joie de la vie, l'amour, soleil qui nous éclaire et nous réchauffe, est le « seul dieu toujours vivant parmi tant de faux dieux », le seul auquel un mortel intelligent puisse élever des autels. Il nelui viendrait pas à l'esprit de le considérer comme une passion dangereuse et parfois criminelle, comme une sujétion fatale à laquelle l'être humain ne peut se dérober, et qui lui procure moins de plaisir que de peine ; non, à ses yeux, c'est une inspiration d'en haut, une extase supérieure ; il faut s'y livrer corps et âme, sans calculer, sans regretter les conséquences de celle divine folie.
Il n'est pas le seul, parmi les poètes français modernes, qui en ait aussi spontanément subi l'empire. Lamartine, avant lui, en avait parlé avec la même chaleur. C'est même une des thèses favorites de notre sensualité contemporaine que de rehausser et de diviniser ainsi un trouble de l'âme oùla poésie ancienne, et même notre grande poésie classique, voyaient la source et la manifestation des plus tragiques fatalités. Lamartine, comme Alfred de Musset, a salué dans celte agitation qu'il nous cause, dans ces violences qu'il nous fait, la volupté suprême, et presque le souverain bien. Seulement, il n'est pas resté fidèle, toute sa vie, comme Alfred de Musset, à ce culte passionné et exclusif. Il a pensé, il a senti que cette religion de l'amour n'avait qu'un temps. D'autres occupations, d'autres ambitions l'ont sollicité ; au berger d'Arcadie, à l'épicurien couronné de roses, à l'amant d'Elvire ont succédé l'orateur, l'historien, l'homme d'Etat, le faiseur de révolutions, le conducteur de peuples, et il a expliqué lui-même cette transformation :
Après l'amour éteint, si je vécus encore, C'est pour la vérité, soif aussi qui dévore.
Cette soif de l'amour, Alfred de Musset en fut toujours dévoré, et il est permis de croire, en lisant ses confidences, que la source pure où il pensait rafraîchir ses lèvres ardentes recula toujours devant lui comme un mirage. Il ne poursuivit aucune vérité philosophique ou politique , l'amour étant, à ses yeux, une vérité suffisante ou plutôt toute la vérité. Elle a rempli son âme, elle remplit son œuvre. On l'y rencontre, à chaque pas, sous toutes ses formes, dans une suite de compositions dont chacune trahit sa présence, et qui donnent l'idée d'un nouveau cantique des cantiques, d'une sorte de litanie de l'amour. Cherchez, fouillez, vous n'en trouverez pas trois, parmi les plus anodines, où son nom ne soit prononcé, où son action ne se révèle. L'amour ! Il est là, toujours là, innocent ou coupable, plus souvent coupable, tout au moins inconscient ; il est là, dans toutes ses incarnations et avec tous ses visages, confiant, inquiet, amer, joyeux, désespéré, calme, furieux, suppliant, tyrannique, mais toujours dominateur et vainqueur, toujours le maître et le roi, immédiatement guéri de ses chutes, et remis de ses naufrages. Après ses voyages les moins heureux, il part de nouveau à la découverte, et on peut lui appliquer le mot de Bossuet : « il tend ses voiles de toutes paris à l'espérance qui l'enfle et le conduit. »
Il réalise cette course au bonheur, cette poursuite de l'idéal que son poète a si admirablement décrite dans le fameux portrait du vrai don Juan. Il faut relire ces admirables vers de Namouna, où ce type un peu usé de don Juan, repris en sous-œuvre par Alfred de Musset, ne personnifie plus seulement le séducteur de race, l'effronté féroce et impie qui brave Dieu et les hommes jusqu'au moment où la statue de pierre l' entraîne et l'écrase, mais l'amour lui-même, l'amour avec ses évolutions rapides, et ses transformations mysté-
rieuses, l'amour, pêcheur patienl et infatigable, qui cherche, même dans la boue, la perle céleste après laquelle il soupire, l'amour éternellement amoureux, le désir insatiable et inassouvi.
Tant qu'Alfred de Musset sent en lui-même assez de vie et de flamme pour animer cette création de son génie et la revêtir d'une nouvelle forme, tant qu'il se croit capable d'ajouter quelque figure à ce musée des don Juan qui est vraiment son œuvre essentielle et originale, il y travaille, il augmente, il enrichit sa collection. Il y inscrit successivement don Paez, Mardoche, Hassan, Franck, Rolla, Fortunio, Octave, Frédéric et vingt autres; mais dès qu'en mettant sa main sur son cœur, il n'en juge plus la pulsation assez forte pour mettre en mouvement tout ce monde qu'il a enfanté, il clôt la liste, Us'arrète, il se tait. Son poème est fini, et sa vie avec son poème. Il n'est plus que l'ombre de luimême, il s'abandonne, il se laisse aller, il se regarde mourir. Quand il souffre trop de cette mort prématurée, il demande l'oubli à des excitations fiévreuses et malsaines, il s'anesthésie par des moyens à lui connus, il boit le vin du Léthé. Il en a le droit, car il a fait sa tâche, il a bâti un monument, il a élevé un temple au frontispice duquel on lit, en lettres d'or, cette engageante promesse : Ici l'on aime !
Pénétrez dans l'intérieur, vous y entendrez des chants magnifiques qui sont rarement des chants d'allégresse. Une profonde tristesse envahit et domine cette nouvelle cérémonie, cette nouvelle messe d'un athée involontaire qui cherche son dieu et l'adore, mais qui, soupçonnant malgré lui le néant de sa chimère, souffre encore en l'adorant, et réclame toujours quelque chose au delà. Ce temple de l'amour, œuvre de Musset, a bien l'apparence d'un lieu de plaisir; écoutez cependant : une grande douleur y gémit, une longue plainte s'en exhale. Vous croyez que le prêtre chante, il pleure, même dans sa joie, comme l'Andromaque d'Homère, et rien ne peut conoler cette douleur, et les plus riants aspects de la vie
sont impuissants à l'y arracher, et il plie sous le poids de cet éternel accablement.
Alfred de Musset faisait sans doute un retour sur luimême, et il protestait d'avance contre la légèreté des rieurs, quand il s'écriait :
Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,
Laisse-la s'élargir cette sainte blessure
Que les noirs séraphins t'ont faite au fond du cœur ;
Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur ;
Mais pour en être atteint, ne crois pas, ô poète,
Que ta voix ici-bas doive rester muette ;
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
Les siens, sauf quelques échappées de jeunesse, ne sont, en effet, qu'un long- sanglot, renforcé par des cris d'angoisse, qui retentiront jusque dans la plus lointaine postérité. Cela devient plus frappant à mesure qu'on avance dans son œuvre, et l'on peut dire, sans exagération, que chacune de ses étapes littéraires et poétiques est marquée par un redoublement de larmes. La gaîté de ses premières chansons se voile bien vite d'un nuage qui ira toujours s'assombrissant, jusqu'à ces admirables psaumes de la pénitence, où se trahit le vide immense, l'insondable misère de son âme.
Ce serait une étude curieuse que de prendre une à une les principales pièces d'Alfred de Musset, vers ou prose, et d'en compter les pleurs. Ce qu'il en a répandu est incroyable, l'auteur de la Ballade à la Lime ayant plutôt dans le public la réputation d'un homme hilare» et il est impossible de ne pas le prendre en pitié quand on pense au noir chagrin, à l'incurable ennui qui se cache sous cette débordante seusibilité. L'ennui, ce fut bien là le mal dont il souffrit et dont sa vie même porte témoignage ; il la trouvait trop longue, et que l'homme créé pour mourir, ne mourait pas toujours assez vite, se survivait quelquefois à lui-même ; il
L'UNITÉ DE LOEUYRE. 189
pleurait sur cette victime du sort, sur ce misérable jouet d'une ironique fatalité ; il enviait la destinée de ceux qui meurent jeunes, et les considérait, suivant l'idée antique, comme les favoris des dieux (1).
C'est dans sa.Co7ifessio?i d'un enfant du siècle, oîinous avons bien le droit de voir, sinon une autobiographie, du moins une étude psychologiquefaitepar l'auteur sur l'auteur lui-même, qu'il a donné le plus libre cours à ce besoin de larmes, soulagement naturel d'un cœur trop plein. On ne peut ouvrir ce roman sans songer au fameux Larmoyeur de Goethe, reproduit dans une toile d'Ary Scheffer, ou à cette Madeleine qui pleurait si abondamment dans le désert, ou encore àcelte îNiobé, qui fut changée en fontaine, ou même à cette triste Hachel qui ne voulait pas être consolée « parce que ses enfants n'étaient plus s ! Lui non plus ne voulait pas être consolé, et il pleurait dans le désert de son âme, parce que ses illusions étaient mortes, et la mythologie antique eût certainement trouvé une légende et une métamorphose pour consacrer cette éternelle douleur.
Nous tenons à prouver que cette observation, dont on verra la portée dans un instant, n'a rien d'excessif, et nous renvoyons le lecteur à cette Confession d'un enfant du siècle, encore tout humide des pleurs de Musset. Chaque page en est imprégnée : c M'étant mis au lit, la fièvre me prit, et ce fut alors que je commençai à verser des larmes... » Il ne cessera plus, et non seulement il pleure sans rémission ni repos, mais il entend que tout le monde pleure, et il cherche querelle à ceux qui ne pleurent pas ; il a horreur des secs : « Vous pouvez être au désespoir, messieurs les impassibles ; il y a des larmes dans vos yeux...! »
(1) Un jour, je le trouvai couché sur une grande chaise longue qu'il venait d'acheter, et, en me montrant cette acquisition, il me dit : «■ J'esperuii mourir j une, mais s il plaît au bon Dieu de me laisser longtemps encore dans cet ennuyeu\ monde, il faudra bien m'y résigner; voici le meuble sur lequel je vieillirai ». {Biographie, 326-327.)
Et, sans fausse fierté, sans souci des railleurs qui le guettent, il se soulage de nouveau. Ah! il n'est pas de ceux qui cachent leur blessure et qui laissent héroïquement le petit renard leur dévorer la poitrine : « Alors je poussais le verrou de la porte, je tombais à genou, c'était ma prière du soir. — En achevant ces mots, je tombai sur un fauteuil, et un ruisseau de larmes coula de mes yeux : Ah ! Desgenais, m'écriai-je en sanglotant. — Quoique la porte fût ouverte, il n'entrait jamais et nous ne nous disions pas un mot ; mais, de temps en temps nous nous regardions pleurer. Les larmes sont sœurs de la rosée ; les feuilles des saules sont elles-mêmes des larmes. C'est en regardant le ciel, le bois et les prairies que je compris ce que sont les hommes qui s'imaginent de se consoler... » Ce dernier aveu est bien significatif. Le poète est inconsolable, et il veut l'être ! Ces larmes, que nous recueillons en ce moment, sont sa plus douce jouissance. Elles tombent ici tout naturellement des yeux d'un enfant trahi dans son premier amour et d'un orphelin qui vient de perdre son père ; mais, dans un instant, elles couleront, encore plus abondantes, pour des émotions moins légitimes et des chagrins plus chimériques. Musset a la passion des larmes : sa prose comme ses vers en sont baignés. Tout se résout chez lui en cette rosée rafraîchissante. 11 pleure, il pleure encore, il pleure toujours. Un peu d'ironie, un peu d'étonnement se mêlerait peut-être à l'enthousiasme de ses plus fervents admirateurs si nous poursuivions jusqu'au bout, au moyen de citations caractéristiques, cette espèce de recensement, cette amère statistique lacrymatoire. Notre féroce dilettantisme, qui a si facilement ridiculisé le grand philosophe Heraclite et le grand prophète Jérémie, notre sécheresse naturelle, si inclémente à ceux qui ont la faiblesse de se plaindre, de geindre (c'est un de ses mots), aurait bientôt fait de le représenter, comme Je Rhin de Boileau, appuyé sur son urne penchante ; et peut-être nous-
môme, en insistant sur cette faculté spéciale d'un poète, aurons-nous contribué à répandre cette impression. Mais on voudra bien croire que nous n'y avons point mis de malice. Il fallait bien montrer tel qu'il est, noyé dans son inépuisable sensibilité, ce favori des jeunes gens et des femmes, qui précisément n'a possédé à ce degré le don des larmes que par ses affinités les plus exquises avec les femmes et les jeunes gens. C'est sa manière à lui de conserver la clientèle charmante qui a fait et qui entretientsarepulation.il lui sera beaucoup pardonné, parce qu'il a beaucoup pleuré.
Maintenant il est assez clair que ce prestige dont il jouit et cettf fascination qu'il>xerce ne font pas nécessairement de lui un poète moral. Il n'avait, là-dessus, aucune prétention ; il aurait affiché plutôt la prétention contraire.
Vous me demanderez si je suis catholique.
Oui ; — j'aime fort aussi les dieux Lalh et Nésu.
Tartak et Pimpocau me semblent sans réplique ;
Que dites-vous encor de Parabavastu ?
J aime Bidi, — Khoda me paraît un bon sire ;
Et quant à Kichatan, je n'ai rien à lui dire.
C*est un bon petit dieu que le dieu Michapous.
Mais je hais les cagots, les robins et les cuistres,
Qu'ils servent Pimpocau, Mahomet, ou Vishnou.
Vous pouvez de ma part répondre à leurs ministres
Que je ne sais comment je \ais je ne sais où.
Vous me demanderez si j'aime la sagesse.
Oui ; — j'aime fort aussi le tabac à fumer.
J'estime le bordeaux, surtout dans sa vieillesse ;
J'aime tous les vins francs, parce qu'ils font aimer.
Mais je hais les cafards, et la race hypocrite
Des tartufes de mœurs, comédiens insolents,
Qui mettent leurs vertus en mettant leurs gants blancs.
Le diable était bien vieux lorsqu'il se fit ermite.
Je le serai si bien, quand ce jour-là viendra.
Que ce sera le jour où l'on m'enterrera.
Il bravait, il raillait volontiers, surtout dans ses
premières poésies, les opinions courantes sur le bien et le mal, et plus tard, dans ses plus significatives résipiscences, dans la Lettre à Lamartine, par exemple, il n'alla jamais jusqu'à condamner ces passions humaines antérieurement chantées et divinisées par lui. Jamais il n'avoua que l'amour, source unique de son inspiration, pût être une chose déshonnête et réprouvée par la conscience. Il s'en est expliqué très catégoriquement plusieurs fois : « J'ai toujours pensé que, sur ces sortes de choses, nous ne pouvons rien par noire volonté » : ce qui exclut évidemment toute responsabilité, toute idée de faute, de vice ou de crime. Il n'admettait pas qu'il pût y avoir ombre d'immoralité à suivre l'instinct naturel. Que d'autres, que le moraliste de profession ou même le législateur, cherchassent dans quelle mesure les convenances ou les relalions sociales pouvaient en souffrir, c'était leur métier; mais quant à lui, cela ne le regardait pas, ce n'était pas son affaire. En supposant que l'union de deux êtres poussés l'un vers l'autre par un sentiment, selon lui, irrésistible, pût offrir aux yeux du monde une apparence d'irrégularité ou de scandale, ce léger inconvénient s'effaçait bien vite, à ses yeux, devant la noblesse du but et la grandeur du résultat. Il n'y avait pas de loi violée ni de conscience offensée qui pût tenir contre l'accomplissement quasi providentiel d'un vœu de la nature... encore un peu il aurait dit contre l'exécution d'un ordre de Dieu. Tant il était simpliste et fataliste en cette matière !
Ecoutez-le : ce n'était pas une satisfaction vulgaire, un plaisir grossier qu'il y cherchait ; mais une volupté idéale, une joie paradisiaque, la sensation de l'infini. L'amour n'était, dans sa pensée, qu'une perpétuelle tentative du dieu tombé pour remonter au ciel, un effort de l'étincelle divine pour rejoindre son immortel foyer ; le plus impétueux, le plus mystérieux et le plus méritoire des élans de la créature pour retrouver son créateur.
J'aime ! — Voilà le mot que la nature entière Crie au vent qui l'emporte, à l'oiseau qui le suit ! Sombre et dernier soupir que poussera la terre Quand elle tombera dans l'éternelle nuit ! Oh ! vous le murmurez dans vos sphères sacrées, Etoiles du matin, ce mot triste et charmant ! La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées, A voulu traverser les plaines éthérées, Pour chercher le soleil, son immortel amant. Elle s'est élancée au sein des nuits profondes ; Mais une autre l'aimait elle-même, et les mondes Se sont mis en voyage autour du firmament.
Qu'importe, après cela, que l'homme, emporté dans sa voie légitime par une force supérieure à sa propre volonté, « laisse des larmes et du sang aux traces de ses pas * ? Qu'importe — c'est Musset qui parle — que ce missionnaire, chargé d'un mandat divin, froisse en passant quelque susceptibilité de notre morale bourgeoise ? Le penseur et surtout le poète n'ont point à s'en inquiéter. Ils sont les témoins sympathiques et même les complices indignés de quiconque essaie de s'affranchir, de briser ses chaînes. Ils doivent leur appui à l'audacieux qui revendique, contre le préjugé, la liberté du cœur ; et voilà pourquoi Alfred de Musset ne saurait être en odeur de sainteté dans l'intérieur des familles. D'honnêtes gens, qui ne sont point des rigoristes, l'y ont jugé dangereux, et on soutiendra malaisément qu'il soit absolument inoffensif.
Il n'en a pas moins sa juste place dans l'éducation de la jeunesse universitaire qui excelle à se procurer ce qu'on lui interdit, qui sait son Musset par cœur avant de sortir du collège, et qui pourrait certainement goûter, sans péril, ce fruit généralement défendu, s'il lui était délicatement présenté.
Nous croyons avoir établi que, par certains côtés, et surtout par sa supériorité littéraire, Alfred de Musset mérite le nom de poète classique. Nul ne se rapproche plus que lui, à ce point de vue, des grands modèles.
MUSSET. y
Qu'on se pénètre bien de cette idée ; qu'on cesse de vouloir qu'il soit ce qu'il n'est pas ; que Ton se borne à montrer jusqu'à quel point il est lui-même et original, que l'on mette surtout en lumière l'élévation de son style et de son génie !
Je me représente un jeune rhétoricien à qui son professeur distribue — discrètement, il le faut — celte manne poétique, un peu mêlée, d'Alfred de Musset. Qu'au lieu d'appeler son attention sur des excentricités comme la Ballade à la lime, ou même sur des morceaux d'une beauté absolument innocente comme les Stances à la Malibran, il ne craigne pas de lui analyser ces brûlantes élégies, dont Yitet disait, dans son éloge acad mique, qu'il appelait ainsi « tous les vers sérieux de Musset », et surtout qu'il insiste sur ce sérieux, sur cette gravité relative de Musset, comparé à tous les élégiaques latins, imitateurs des Grecs. C'est ce parallèle qui le relève et le sauve ; c'est sa sincérité, son émotion dans la peinture de l'amour, son horreur de toute convention et de tout artifice poétiques ; c'est l'intensité de sa douleur, c'est ce vaste et inextinguible incendie qui brûle, comme une flamme sacrée, toutes les scories environnantes, et qui, à sa lueur, grandit et transfigure Alfred de Musset! Que pèsent, je vous le demande, Délie et Cynthie, et Néére et Lalagé, et la douceur de Tibulle, et la vivacité de Properce, et les gentillesses de Catulle, et les grâces voluptueuses d'Ovide, et même l'atticisme épicurien d'Horace ; que pèsent le moineau de Lesbie et les Amours et les Désirs en pleurs à côté de Juana, de Pepa, de l'Andalouse, de Ninon et de tant d'autres ; à côté de cette ardeur, de cette violence, de cet emportement de douleur et de fureur, à côté de ces anathèmes contre « la femme à l'œil sombre » et de cette blessure béante dont saignent les Nuits ?
Nous touchons ici au point capital et décisif de cette étude, le style, l'unité du style de Musset, l'identité, vraiment extraordinaire chez lui, du sentiment et de l'expression, le rapport étroit et constant du fond et de la l'orme. Sauf quelques affectations et gageures à ses débuts, il a eu, du premier coup,sa manière à lui comme son inspiration personnelle, et il n'en a plus jamais changé. Si l'on veut bien, dans ses premières poésies, opérer un triage facile et séparer ce qui lui appartient en propre de ce qui est mode et imitation, on se rendra compte immédiatement de sa vraie tendance, de ses procédés littéraires, de son système poétique, de sa façon de lancer la phrase, de développer la comparaison, de serrer l'idée, d'éclairer l'image, et l'on verra en même temps que ces mots : procédés, système, ne conviennent guère à la poésie la moins systématique et la plus spontanée qui fut jamais. C'est bien de celle-là qu'on peut dire qu'elle jaillit de source, au premier appel, sans préparation ni travail, à la moindre pression d'une sensibilité toujours en éveil et en émoi. La formule de Buffon, que le style est l'homme lni-mèmp, ne semble pas toujours rigoureusement exacte ; il y a des hypocrites en littérature comme en religion, mais elle s'applique parfaitement à Musset ; on ne peut pas le dédoubler, l'isoler de son œuvre ; pour lui plus que pour personnelle style c'est l'hommef et l'homme c'est le poète. Ils sont inséparables ; les deux ne font qu'un !
C'est ainsi qu'à y regarder de près, et en ayant soin d'éliminer tout ce qui, dans ses premières pièces, trahit des influences d'entourage, on s'aperçoit qu'il n'y a ni une très grande différence de ton, ni une très grande inégalité de valeur littéraire enlre don Paez ou Portiael les Nuits ou les Stances à la Malibran. Aux rodomontades de l'écolier tapageur a succédé la réflexion; à sa gaîté
un peu factice, une tristesse prématurée, fille de l'expérience, et une profonde mélancolie. La vie l'a surpris et blessé en plein élan, comme la mort surprend et frappe un conscrit dans une bataille ; mais le choc que sa pensée a subi n'en a point altéré ni même modifié sensiblement l'expression. On peut lui appliquer une comparaison du plus grand de nos poètes en prose : « L'oiseau qui a perdu ses petits chante encore, mais la cantate du plaisir est devenue la complainte de la douleur. » Le musicien n'a fait que changer la clef.
On disait d'un historien latin qu'il était orateur dans l'histoire, on peut dire avec une égale justesse d'Alfred de Musset qu'il est orateur en poésie. Certes, .avec cette légèreté d'esprit dont on a l'habitude de lui faire honneur, il a écrit un certain nombre de pages qui n'ont rien d'oratoire ; cependant son œuvre entière ^proclame que sa faculté maîtresse, impérieuse, et, pour ainsi dire, tyrannique^ c'est l'éloquence. ! Il ne peut s y dérober. Sa naturelle chaleur d'âme la lui impose. Il croit toujours avoir, et il a réellement en face de lui un auditoire, auquel il éprouve le besoin de communiquer son émotion, et qui vibre à sa voix. Il s'adresse, du haut d'une tribune poétique, dans une atmosphère enflammée, à des cœurs aussi chauds, aussi agités que le sien. Il leur parle une langue phosphorescente, électrique ; et immédiatement le courant s'établit entre eux et lui, si fort et si violent qu'au point de contact l'étincelle devient incendie, et dévore tout ce qu'elle touche.
Rappelez-vous, dans la Coupe et les lèvres, ce terrible monologue de Frank, qui ressemble si bien à une confession personnelle, violente, incohérente, folle, une véritable tempête d'idées et de style :
Et toi, morne tombeau, tu m'ouvres ta mâchoire, Tu ris, spectre affamé, je n'ai pas peur de toi. Je renierai l'amour, la fortune et la gloire ; Mais je crois au néant comme je crois en moi.
L'UNITÉ DE L'OEUVBE. 197
Le soleil le sait bien, qu'il n'est sous la lumière
Qu'une immortalité, celle de la matière.
La poussière est à Dieu, le reste est au hasard ;
Qu'a l'ait le vent du Nord des cendres de César?
Une herbe, un grain de blé, mon Dieu, voilà la vie.
.Mais moi, iils du hasard, moi Frank, avoir été
In petit monde, un tout, une forme pétrie,
Une lampe où brûlait l'ardente volonté,
Et que rien, après moi, ne reste sur le sable,
Où l'ombre de mon corps se promène ici-bas ?
Rien, pas même un entant, un être périssable !
Rien qui puisse y clouer la trace de mes pas !
Rien qui puisse crier d'une voix éternelle
A ceux qui tetteront la commune mamelle :
« Moi, votre frère aîné, je m'y suis suspendu !
« Je l'ai tetée aussi, la vivace marâtre,
« Elle m'a, comme à vous, livré son sein d'albâtre .. »
— Et pourtant, jour de Dieu, si je l'avais mordu?
Si je 1 avais mordu le sein de'la nourrice !
Si je l'avais meurtri d'une telle façon
Qu'elle en puisse à jamais garder la cicatrice
Et montrer sur son cœur les dents du nourrisson !
Il faut s'arrêter ; le morceau a près de deux cents vers où s'entre-choquent, dans une effrayante mêlée, toutes les idées, toutes les passions, tous les rêves, toutes les imprécations et tous les désespoirs.
De tous les poètes contemporains, Alfred de Musset a été le plus emporté, le plus secoué et — qu'on ne prenne pas le mot en mauvaise part — le plus convulsif. A chaque instant il a des attaques de nerfs contagieuses pour ceux qui l'approchent, il entre en fureur, il crie, il maudit, il menace, il se tord de rage et de douleur. Nous ne voudrions pas faire de lui un portrait qui le montrât dans un état d'exaspération perpétuelle ; mais nous sommes bien obligé de constater que la possession de soi-même, qui fait l'homme sage, fut rarement son lot, que la plus légère impression se traduit chez lui par des mouvements impétueux, dont il n'est pas le maître, et qu'il a horreur du calme comme la nature a horreur du vide. Lorsque, par hasard, il lui arrive de se rasseoir, de s'apaiser, il exprime avec colère
son apaisement. Les déceptions, ou seulement les contrariétés ordinaires de la vie, les petites ironies quotidiennes de la destinée le bouleversent, au point de déterminer, sous sa plume, d'incessantes explosions. Au moindre choc, il éclate, il saute ! Et il retombe mutilé ! Il faudrait emprunter à la science moderne ses termes les plus spéciaux pour donner une idée approximative des ébullitions et des éruptions du poète le plus volcanique qui fut jamais.
Le spectacle de la vie a ému d'autres hommes d'une sensibilité égale à la sienne. Il y eut des organisations, des tempéraments poétiques aussi délicats que le sien a pu l'être. Victor Hugo a parlé de son âme de cristal qui vibrait au moindre écho ; Lamartine a dit qu'en frappant sur la sieune chaque passion en tirait un sublime accord ; mais Victor Hugo ni Lamartine n'ont été, au même degfré que Musset, des instantanés. Ni l'un ni l'autre n'ont écrit, comme lui, dans le premier frémissement de l'âme, alors qu'elle n'a pas encore eu le temps elle-même de se reconnaître, de se remettre, de voir clair dans son irouble, de mesurer le coup qu'elle a reçu. Avant de réfléchir, il part!
Les formes de langage habituellement employées par Musset trahissent bien l'état d'âme, toujours surexcité, sous l'influence duquel il écrit. Ce sont naturellement les plus violentes, les plus directes, celles qui provoquent un interlocuteur qu'on veut confondre, un ennemi qu'on veut pourfendre. Il appelle en champ clos cet adversaire invisible, le raille, Je provoque, l'injurie, le traite enfin comme le bouillant Achille traite le roi des rois dans Homère. Sa colère ne tombe et son cœur ne se soulage qu'après ce débordement. Vainqueur, il insulte, il outrage, il foule au pied ses cadavres; vaincu, brisé, terrassé, il brave, il nargue, il défie encore et fait payer cher l'aveu de sa défaite. Même dans les situations, dans les récits, dans les controverses qui comportent moins d'animation et où ces grands mouvements ne sont pas de mise, il éprouve encore le besoin
LLMTK DE L'ŒUVRE. l'.iO
de regarder en face et de prendre à partie ceux qui ne partagent pas son opinion, et qu'il se suppose contraires. Il n'attend jamais leur attaque, il la cherche, il la devance, il part toujours en guerre le premier, comme un grand querelleur et redresseur de torts. 11 a vraiment la bosse de la combativité.
D'un écrivain ainsi disposé, l'instrument ordinaire est l'apostrophe, et il semble bien qu'aucun poète n'en ait usé et même abusé autant que lui. 11 apostrophe .^ans rpssp, il apostrophe tout, les êtres inanimés comme les créatures vivantes, les trois règaes de la nature, les quatre éléments, le ciel, la terre et les enfers. Son vers se précipite en cascades d'apostrophes et en avalanche d'invectives. Prenez, au hasard, chacune de ses grandes pièces, et vous verrez ce que son hurrifiir ha— tailleuse lui a suggéré en ce genre. Cette irritation continue, cette tempête intérieure qui soulève sa poitrine comme une mer et sa phrase comme une vague se résout en éclats formidables, en déchirements terribles, qui ne vont pas sans quelque désordre, et on ne peut pas dire que ce désordre soit toujours un effet de l'art Au moins n'est-il pas exempt d'une certaine monotonie.
Clairvoyant et sincère, sévère surtout pour lui-même, Alfred de Musset se rendait bien compte, dans ses heures de réflexion, des inconvénients littéraires d'une pareille agitation. Il sentait que sa poésie gardait la trace de son trouble intérieur, et il se plaignait de ne pas être assez maître de lui-même pour soumettre sa pensée et sa parole à un travail de composition méthodique, pour faire un plan. Est-ce qu'on fait des plans, est-ce qu'on s'impose des cadres quand on est aussi violemment remué? Est-ce qu'on reconnaît des lois et des règles? Et à supposer qu'on en reconnaisse, at-on le moyen d'y obéir? On souffre, on crie, on s'insurge, on prend l'univers à témoin, on interpelle à satiélé Dieu et les hommes, et on recommence quand on a fini.
La plus fameuse de ces grandes malédictions de Musset, Roi/a, en donne une idée bien complète et bien exacte. C'est un parfait échantillon de ce tempérament orageux, dont les plus belles manifestations ressemblent à des éclairs éblouissants dans une nuit noire. On n'imaginerait pas combien de fois, dans cette histoire d'amour si simple et si courte, le poète se détourne de son sujet pour vagabonder alentour, et s'attarder à des digressions sans lieu ni rapport avec l'aventure de Rolla. On est presque eifrayé quand on en fait le compte et surtout quand on énumère cette série d'apostrophes dont la plupart, absolument étrangères au récit, viennent là uniquement comme les capricieuses échappées d'une plume folle. Si belles, si superbes qu'elles soient, elles témoignent d'une incontinence curieuse à étudier, dangereuse à imiter.
Rolla commence — qui ne le sait? — par une invocation à la mythologie païenne et aux divinités antiques.
Regrettez-vous le temps où le ciel sur la terre
Marchait et respirait dans un peuple de dieux ?
Où Vénus Astarlé, fille de l'onde amère,
Secouait vierge encor, les larmes de sa mère,
Et fécondait le monde en tordant ses cheveux?
Regrettez-vous le temps où les Nymphes lascives
Ondoyaient au soleil parmi les fleurs des eaux,
Et d'un éclat de rire agaçaient sur les rives
Les Faunes indolents couchés dans les roseaux;
Où les sources tremblaient des baisers de Narcisse ;
Où, du nord au midi, sur la création
Hercule promenait l'éternelle justice,
Sous son manteau sanglant, taillé dans un lion ;
Où les Sylvains moqueurs, dans l'écorce des chênes,
Avec les rameaux verts se balançaient au vent,
Et sifflaient dans l'écho la chanson du passant ;
Où tout était divin, jusqu'aux douleurs humaines ;
Où le monde adorait ce qu'il tue aujourd'hui ;
Où quatre mille dieux n'avaient pas un athée ;
Où tout était heureux, excepté Prométhée,
Frère aîné de Satan, qui tomba comme lui ?
Nous avons déjà fait allusion à ce tableau, nous en
avons même reproduit ailleurs quelques traits. II est d'une perfection achevée, et le poète lui donne bientôt un pendant. A ce paganisme défraîchi succède une religion nouvelle, mère et bienfaitrice d'un monde nouveau. Pour célébrer celui-ci après avoir chanté l'autre, Musset «fidèle aux mêmes formes, aux mêmes figures, et spécialement à safaçon hautaine d'interroger le lecteur, trouve des accents qui ne le cèdent en rien aux premiers :
Regrettez-vous le temps où d'un siècle barbare Naquit un siècle d'or plus fertile et plus beau ? Où le vieil Univers fendit avec Lazare De son front rajeuni la pierre du tombeau ? Regrettez-vous le temps où nos vieilles romances Ouvraient leurs ailes d'or vers leur monde enchanté ; Où tous nos monuments et toutes nos croyances Portaient le manteau blanc de leur virginité ?
C'est encore une apostrophe. Et de deux 1 Elles se développent largement sur un espace de cinquante vers et une troisième suit aussitôt, plus belle, plus entraînante encore, et si connue qu'il n'est pas nécessaire d'y insister; c'est la sublime apostrophe à Jésus-Christ :
0 Christ, je ne suis pas de ceux que la prière Dans des temples muets amène à pas tremblants, Je ne suis pas de ceux qui vont à ton Calvaire. En se frappant le cœur baiser tes pieds sanglants; Et je reste debout sous tes sacrés portiques, Quand ton peuple fidèle, autour des noirs arceaux, Se courbe en murmurant sous le vent des cantiques, Comme au souffle du nord un peuple de roseaux. Je ne crois pas, û Christ, à ta parole sainte ; Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux. D'un siècle sans espoir naît un siècle sans crainte ; Les comètes du nôtre ont dépeuplé lescieux. Maintenant le hasard promène au sein des ombres De leurs illusions les mondes réveillés; L'esprit des temps passés, errant sur leurs décombres, Jette au gouffre éternel tes anges mutilés.
Les clous du Golgotha te soutiennent à peine;
Sous ton divin tombeau, le sol s'est dérobé ;
Ta gloire est morte, ô Christ, et sur nos croix d'ébène,
Ton cadavre céleste en poussière est tombé.
... Eh bien, qu'il soit permis d'en baiser la poussière
Au moins crédule enfant de ce siècle sans foi,
Et de pleurer, 6 Christ, sur cette froide terre
Qui vivait de ta mort et qui mourra sans toi !
Celle-là n'a pas moins de cinquante-deux vers, et Rolla n'a pas encore paru. Enfin, il fait son entrée, bientôt interrompue par une nouvelle apostrophe à la cavale sauvage, ou, plus exactement, par une intervention de la cavale indomptée qui meurt de soif dans le désert.
Elle se sent fléchir, ses narines qui saignent
S'enfoncent dans le sable, et le sable altéré
Vient boire avidement son sang décoloré.
Alors elle se couche et ses grands yeux s'éteignent,
Et le pâle désert roule sur son enfant
Les flots silencieux de son linceul mouvant.
Ce n'est pas tout. Voici maintenant une longue et vigoureuse apostrophe au docteur Faust : 21 vers ; — à Roméo et Juliette: 21 vers; — aux femmes du monde: 12 vers ; — au xvnir9 siècle : 23 vers : c'est-à-dire quatre apostrophes nouvelles couronnées par l'immortelle apostrophe à Voltaire :
Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire Voltige-t-il encor sur tes os décharnés. Ton siècle était, dit on, trop jeune pour te lire, Le nôtre doit te plaire, et tes hommes sont nés ! Il est tombé sur nous, cet édifice immense Que de tes larges mains tu sapais nuit et jour. La Mort devait t'attendre avec impatience, Pendant quatre-vingts ans que tu lui fis ta cour ! Vous devez vous aimer d'un infernal amour I Ne quittes-tu jamais la couche nuptiale Où vous vous embrassez dans les vers du tombeau Pour t'en aller tout seul promener ton front pâle Dans un cloître désert ou dans un vieux château ? Que te disent alors tous ces grands corps sans vie,
LTMTÉ DE L'OEUVRE. 203
Ces murs silencieux, ces autels désolés Qae pourl'éternité ton souffle a dépeuplés? Que te disent les croix, que te dit le Messie ? Oh ! saigne-t-il encor, quand, pour le déclouer, Sur son arbre tremblant, comme une (leur flétrie, Ton souffle dans 1 p nuit revient le secouer !
Ce n'est pas tout encore : il faut joindre à la collection une apostrophe aux cloîtres et aux moines ; une autre aux hirondelles qui volent dans l'air libre ; une autre au jeune aiglon que son instinct lance dans l'espace infini ; une autre enfin, assez imprévue, aux nègres de Saint-Domingue; en tout treize apostrophes; que reste-t-il pour Rolla ?
Ces espèces de projectiles littéraires décrivent, en se croisant dans les vers de Musset, autant de courbes lumineuses, enflammées, quelquefois bizarres, qui fatiguent un peu la vue du spectateur, et qui déconcerteraient même sa logique, si l'éclat qu'elles ont ne l'empochait de réfléchir à l'étonnement qu'elles lui causent. La première n'est pas arrivée au bout de sa trajectoire que la seconde s'apprête et part, bientôt rattrapée et dépassée par une troisième, plus brillante encore, qui éclipse et confond toutes les autres dans son victorieux éblouissement.
Rolla n'est pas, à notre avis, le chef-d'œuvre de Musset ; mais si nous l'avons ainsi analysé, épluché — qu'on nous passe le mot — dans le détail ; si nous avons'pratiqué sur lui cette méticuleuse autopsie, c'est qu'il donne, plus qu'aucune autre des grandes pièces qu'on peut lui préférer, une idée exacte et complète de la manière, du style de Musset, et de son perpétuel bouillonnement.
La chaudière y semble toujours près d'éclater, sous une pression trop forte, et voilà bien ce qui ravit la jeunesse et les femmes, toujours disposées aux paroxysmes. Parmi les nombreuses et fidèles admiratrices de Musset, beaucoup doivent avoir, comme lui, la passion de l'instantané et de l'immédiat. Entre leur rêve et
la réalité, entre le désir et la possession, elles n'admettent aucun obstacle, aucun retard. Les buts éloignés leur paraissent chimériques. C'est ici, et point ailleurs ; c'e>t tout de suite ou jamais. Et Musset lui-même est bien, comme elles, impatient de toute opposition et de tout délai, incapable d'attente, esclave de sa passion présente, impotens cupidinis, impatiens morse.
La jeunesse et les femmes se reconnaissent et s'adorent en lui. Elles l'aiment plus peut-être pour ses synïpathiques défauts que pour ses mérites supérieurs. Il est fait à leur image, et naturellement cette image leur est chère. Elles le trouvent plus vrai que les autres parce qu'il est plus près d'elles et de leur faiblesse, parce qu'il est terriblement femme, lui aussi !
Les maîtres impeccables, les grands poètes de profession, attendent avec raison que leur émotion soit un peu calmée pour en faire confidence au public, et reconstruire, par le souvenir, ce qui les a fortement impressionnés. Ils n'étalent leur cœur sous nos yeux que pacifié et rasséréné. Ils craignent sans doute que traduit sur le papier, leur premier mouvement, leur premier transport, non corrigé par la réflexion, n'ait quelque chose d'excessif, de désordonné, de grimaçant, qui en compromette la noblesse et en diminue l'effet. Aussi ont-ils l'habitude de se recueillir un peu avant do s'y abandonner... littérairement. Ils laissent leurs nerfs s'apaiser, se rasseoir, et leur passion se figer. Ils tiennent à en redevenir les maîtres ; ils ne se livrent complètement qu'après s'être ressaisis. Ils élèvent et généralisent autant que possible le sentiment qu'ils ont éprouvé ; ils essaient même de s'en détacher, de s'en absenter avec une sorte de discrétion. C'est ainsi que dans le Lac et la Tristesse d'Olympio, la mélancolie de Lamartine et de Victor Hugo, d'une expression si personnelle, prend néanmoins le caractère d'une plainte universelle sur la brièveté et la fragilité des amours humaines, tandis qu'une pièce de Musset, Souvenir, qu'on leur a souvent comparée, reste au niveau d'un
souvenir très individuel, d'une épitaphe signée d'un nom propre :
J'espérais bien pleurer, mais je croyais souffrir En osant te revoir, place a jamais sacrée, 0 la plus chère tombe et la plus ignorée
Où dorme un souvenir !
Que redoutiez-vous donc de cette solitude, Et pourquoi, mes amis, me preniez -vous la main ? Alors qu'une si douce et si vieille habitude
Me montrait ce chemin ?
Que sont-ils devenus les chagrins de ma vie?
Tout ce qui m'a fait vieux est bien loin maintenant ;
Et rien qu'en regardant cette vallée amie,
Je redeviens enfant !
Tout mon cœur te bénit, bonté consolatrice, Je n'aurais jamais cru que Ton pût tant souffrir D'une telle blessure et que sa cicatrice
Fût si douce à sentir.
J'ai vu ma seule amie, à jamais la plus chère, Devenue elle-même un sépulcre blanchi, Une tombe vivante où flottait la poussière
De notre mort chéri, De notre pauvre amour que, dans la nuit profonde, Nous avions sur nos cœurs si doucement bercé ! C'était plus qu'une vie, hélas! c'était un monde
Qui s'était effacé !
Eh bien ! ce fut sans doute une horrible misère
Que ce riant adieu d'un être inanimé.
Eh bien ! qu'importe encore ? 0 nature ! ô ma mère !
En ai-je moins aimé ?
La foudre maintenant peut tomber sur ma -tête ; Jamais ce souvenir ne peut m'être arraché ; Comme le matelot brisé par la tempête
Je m'y tiens attiché.
Je me dis seulement : « A cette heure, en ce lieu, Un jour je fus aimé, j'aimais, elle était belle. J'enfouis ce trésor dans mon àme immortelle, Et je l'emporte à Dieu . »
Est-ce à dire que Lamartine ou Victor Hugo soient moins passionnés, moins inspirés que Musset ? Non.
Mais ils le sont autrement, d'une façon moins directe et moins prompte. Leur inspiration, sagement refroidie, savamment réglée et conduite, leur rend assez de liberté pour qu'ils sortent d'eux-mêmes et de cette prison intérieure, dont le mur d'airain exaspère la fureur de Musset en arrêtant son essor. Une sorte de pudeur les empêche de parler franchement en leur propre nom, de se donner en exemples. Ils ne veulent pas qu'on puisse leur dire comme à l'un des personnages d'une comédie contemporaine : « C'était donc vous ! »
Musset est tout différent. Il n'a ni le temps ni les moyens d'imiter cette réserve. Il faut que la tempête qui est en lui se déchaîne. Loin de s'en abstraire, il la montre, il la gourmande, il la provoque. C'est moi qui vous dis cela! C'est moi qui l'ai fait, moi, Alfred, votre Alfred, votre enfant gâté et malheureux. Ne voyez ici que moi, et nul autre ; Me, me adsum qui feci. Une impatience le prend, une fièvre l'emporte. C'est du feu, mêlé de sang, qui coule de sa plume. Tout ce qu'il a dans le cœurs'échappeàla fois, comme d'une blessure béante. Et si, empêché par le bouillonnement trop rapide de l'artère, le sang tarde à jaillir, il se saigne lui-même à une autre place pour se soulager, pour en finir. C'est un délire, c'est une folie !
Voilà bien pourquoi la partie de l'humanité qui vit surtout par les nerfs et qui manifeste, de nos jours, une tendance à y vivre plus que jamais, trouve Alfred de Musset plus vibrant, plus poignant que ses plus illustres rivaux de gloire. Et c'est bien aussi pour cela qu'elle le met quelquefois au-dessus d'eux.
Incontestablement, il touche mieux que personne la fibre secrète des névropathes, de tous ceux, quels qu'ils soient, qui ne reconnaissent que l'empire des nerfs. A ceux-là sa fougue, son impétuosité, sa sensibilité primesautière, sa foi, son dévouement presque servile à la domination sans partage et à la tyrannie de l'amour, paraissent des nouveautés essentiellement modernes, qui prennent à leurs yeux une valeur d'excuse et qui lu
donnent à lui-même le prestige d'un précurseur. Ils l'invoquent pour leur défense; ils se retranchent derrière son autorité ; ils allèguent, comme une justification, l'initiation contagieuse de cette brûlante poésie. Ils en reviennent toujours, avec Musset, au mot qu'ils affectionnent et que nous avons déjà plusieurs fois discuté : Musset est plus humain que tous les poètes de son temps. C'est bien leur opinion ; et c'est aussi l'opinion de quelques philosophes, comme Taine, qui ont appliqué leur méthode scientifique à l'observation de cette soi-disant humanité.
Nous croyons qu'il en faut rabattre, et qu'elle est toute de surface. Plus violent, plus criant, plus palpitant, c'est-à-dire plus en dehors que les maîtres de noire élégie lyrique, Musset n'est pas plus humain. Il ne pénètre pasplusprofondémentdans la grande amertume, dans le néant de la vie. Il n'est même pas plus réaliste, en ce sens que les autres ont éprouvé tout ce qu'il a senti, qu'ils ont souffert du mal dont il souffre, et qu'il n'y a pas moins de réalité dans leurs douleurs que dans les siennes. Seulement cette douleur n'est pas prise et exprimée par eux au même moment. Avant de la produire en public, ils ont laissé passer quelque temps sur elle ; tandis qu'il la saisit toute vive et la fixe toute chaude, sans se permettre une minute de recueillement. S'il se recueillait, s'il attendait, il n'écrirait plus, il n'aurait plus le courage d'écrire. Ils n'écrivent pas, lui et eux, dans le même état de cœur et d'esprit. Ce qui pour eux n'est déjà plus que tristesse et regret est encore, pour lui, fureur et désespoir, et c'est justement cette première phase de la passion, qu'il ne franchit presque jamais, et au delà de laquelle il ne s'est guère avancé qu'une fois ou deux, pour y revenir aussitôt, c'est cette irrésistible poussée de la première heure, qui le rend si éloquent, si entraînant, et lui communique cette humanité, non pas plus vraie ni plus réelle, mais plus apparente que celle des autres.
Les Nuits sont, à ce point de vue, singulièrement
concluantes et décisives. Relisez la Nuit de Mai, et ensuite la Nuit d'Octobre, qui sont les deux grands anneaux d'une seule chaîne. Il est visible que la Nuit de Mai a été écrite dans une heure de calme relatif, sous une douce et pacifique impression. Le poète a souffert, il souffre encore, mais il a réfléchi, il oublie ou veut oublier ; il pardonne ou veut pardonner, lorsque tout à coup la mémoire lui revient, le ressentiment du passé l'envahit ; encore un peu, et toute sa récente sagesse va le fuir :
0 mon bien-aimé, lablessure Est prête encore à se rouvrir !
Elle se rouvre, en effet, toute grande, dans la Nuit d'Octobre qui, commencée en idylle, menace de finir par de vengeresses imprécations.
Honte à toi qui la première M'as appris la trahison, Et d'horreur et de colère M'as fais perdre la raison.
Honte à toi ! J'étais encore Aussi simple qu'un enfant ; Comme une fleur à l'aurore, Mon cœur s'ouvrait en t'aimant.
Certes, ce cœur sans défense Put sans peine être abusé, Mais lui laisser l'innocence Etait encore plus aisé.
Honte à toi ! Tu fus la mère De mes premières douleurs, Et tu fis de ma paupière Jaillir la source des pleurs !
Elle coule, sois-en sûre, Et rien ne la tarira, Elle sort d'une blessure Qui jamais ne guérira ; Mais dans cette source amère Du moins je me laverai, Et j'y laisserai, je l'espère, Ton souvenir abhorré !
Cette colère est précisément la grande force de Musset, parce qu'elle répond à quelque secrète injure de tous les nommes, et les venge, tous tant qu'ils sont, de quelque trahison analogue, ou crue telle. Il devient le grand justicier ; il inflige à qui le mérite un châtiment poétique dont notre impuissance nous eût privés ; il met dans ses vers ce que le commun des martyrs met dans ces lettres d'angoisse et de rupture où apparaît la grande misère des sentiments humains. Et alors rien ne résiste à cette éruption, à celte décharge électrique, qui, par un courant subitement établi, va de son cœur à tous les cœurs. Tout lui est bon pour l'établir. Il ne distingue plus, il ne choisit plus entre les pensées, entre les images qui viennent battre son cerveau, et qui s'entre-choquent confusément devant ses yeux. Les premières sont les bienvenues, et les meilleures. Les interjections se pressent, se poussent et tombent les unes sur les autres, avec une sorte de turbulence bruyante et farouche. C'est ce qu'on appelle X humanité de Musset, et le fait est que, par son désordre et son tumulte, cet enfant des nommes est bien de leur race; il enrage de n'être pas un dieu, et ne se souvient de co ciel « d'où il est tombé » que pour gémir, maudire et récriminer. Nous aimons en lui notre ressemblance ; nous lui sommes reconnaissants d'avoir, dans son génie même, quelque chose de nous.
Quelles que puissent être les variations de la critique ou de l'opinion à son égard, et, en admettant que sa renommée jusqu'ici intacte subisse dans l'avenir quelques éclipses partielles, Alfred de Musset n'en reste pas moins un des trois grands poètes français de ce temps; on ne peut prononcer les noms de Victor Hugo et de Lamartine, sans évoquer le sien. 11 fait partie de la trinilé supérieure.
Des préférences individuelles, des réclamations de coterie ou d'école ont mis quelquefois et mettront encore à côté de lui, ou même au-dessus, tel autre poète (1), auquel un cénacle contemporain essaie de se rattacher comme à son chef naturel et direct ; mais la postérité, ou ce qu'on appelle ainsi, commence à se faire pour Musset, et l'on peut voir que ces jugements trop systématiques ne prévaudront pas contre l'arrêt du suffrage universel.
Il ne nous appartient pas de marquer des rangs, de donner des places: il est admis que le génie était la région des égaux. Nous croyons en tout cas qu'on peut avancer, sans hyperbole, que si Alfred de Musset n'égale pas en abondance et en grandeur ses deux immortels rivaux de gloire, il les surpasse quelquefois en précision et en clarté. Son humanité est plus voisine de la nôtre, c'est à-dire que rien d'humain ne lui est étranger ni indifférent, et qu'il se rapproche de
(1) Alfred de Vigny, par exemple.
nous, qu'il est en perpétuel contact avec nous par un vif sentiment de la réalité, où nous reconnaissons immédiatement un des nôtres. Enfin il est homme ; non pas moins poète, mais moins lyrique, moins drapé que Raphaël ou Olympio.
Nous avons déjà eu l'occasion de remarquer, en étudiant son œuvre, que ce naturalisme relatif, cette communauté de sentiments et de passions avec les faibles mortels que nous sommes, lui assurent des sympathies spéciales, et que son infériorité sur ce point — si c'en est une — devient pour lui une garantie de durée.
La haute critique l'a plus épargné — vivant ou mort — que l'auteur des Méditations et l'auteur des Feuilles d'Automne, par cette bonne raison « qu'aussitôt qu'on l'écoute, on lui devient ami», et qu'on le sent tout de suite de plein-pied avec soi, juste au niveau de toutes les souffrances humaines. Sainte-Beuve lui a toujours été fidèle. Nul n'a mieux connu Musset et n'en a mieux parlé ; nul ne l'a plus énergiquement soutenu contre l'envie, contre l'abandon, contre les coalitions et les rancunes, contre ses lassitudes et ses défaillances personnelles, sans lui dissimuler toutefois quelques vérités nécessaires. Sainte-Beuve n'a jamais cessé, quelque résistance qu'il y rencontrât, d'être pour Musset, de défendre Musset : <t Poète qui n'a été qu'un type éclatant de bien des âmes plus obscures de son âge, qui en a exprimé les essors et les chutes, les grandeurs et les misères, son nom ne mourra pas ! j>
Taine lui a consacré une de ses pages les plus admiratives et les plus vivantes : « Quel mélange ! Du même geste, il adore et il maudit. L'éternelle illusion, l'invincible expérience sont en lui, côte à côte, pour se combattre et le déchirer. Il est devenu vieillard, et il est demeuré jeune homme ; il est poète et il est sceptique. La Muse et sa beauté pacifique, la nature et sa fraîcheur immortelle, l'Amour et son bienheureux sourire, tout l'essaim des visions divines passe à peine devant ses yeux qu'on voit accourir, parmi les malédictions et les
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sarcasmes, tous les spectres de la débauche et de la
mort Tel que le voilà, nous l'aimons toujours;
nous n'en pouvons écouter un autre; tous, à côté de lui, nous semblent froids ou menteurs. »
Ce dernier mot va loin. Il est certain que Taine préfère Alfred de Musset aux deux autres, à tous les autres. Il voit en lui ce que Musset lui-même voyait en don Juan, lorsqu'il s'efforçait d'élever le type et la légende de ce favori des poètes à la hauteur d'un mythe sacré, comme la fable de Prométhée ou celle de Phaéton....
Oui, don Juan! Le voilà, ce nom que tout répète, Ce nom mystérieux que tout l'univers prend, Dont chacun vient parler et que nul ne comprend : Si vaste et si puissant qu'il n'est pas de poète Qui ne l'ait soulevé dans son cœur et sa tète, Et pour l'avoir -tenté ne soit resté plus grand. Insensé que je suis ! Que fais-je ici moi-même? Etait ce donc mon tour de leur parler de toi, [moi? Grande ombre, et d'où viens-tu pour tomber jusqu'à C'est qu'avec leurs horreurs, leur doute et leur
"blasphème, Pas un d'eux ne t'aimait, don Juan, et moi, je t'aime. Comme le vieux Blondel aimait son pauvre roi.
Et que voulais-tu donc ? — Voilà ce que le monde Au bout de trois cents ans demande encore tout bas. Le sphinx aux yeux perçants attend qu'on lui réponde Ils savent compter l'heure, et que leur terre est ronde, Ils marchent dans le ciel sur le bout d'un compas, Mais ce que tu voulais, ils ne le savent pas
Tu n'as jamais médit de ce monde stupide Qui te dévisageait d'un regard hébété ; Tu l'as vu tel qu'il est dans sa difformité ; [Et tu montais toujours cette montagne aride. Et tu suçais toujours, plus jeune et plus avide, Les mamelles d'airain de la Réalité.
Tu mourus plein d'espoir dans ta route infinie,
Et te souciant peu de laisser ici-bas
Des larmes et du sang aux traces de tes pas
Plus vaste que le ciel et plus grand que la vie, Tu perdis ta beauté, ta gloire et ton génie Pour un être impossible et qui n'existait pas. Et le jour où parut le convive de pierre, Tu vins à sa rencontre en lui tendant la main ; Tu tombas foudroyé sur ton dernier festin, Symbole merveilleux de l'homme sur la terre, Cherchant de sa main gauche à soulever Ion verre, Abandonnant ta droite à celle du Destin.
Mais personne n'a trouvé, pour rendre justice à Musset, une note plus juste et plus délicate que Vitet, lorsqu'il reçut M. de Laprade à l'Académie française, personne n'a mieux marqué la dilférence entre les deux parties, si distinctes, de son œuvre ; mieux saisi et compris ce Musset, poète classique, dont nous avons signalé à la jeunesse studieuse la pureté et la correction irréprochables. Dans un livre destiné surtout à l'éducation du peuple, dans une Collection de classiques populaires, c'est sur ce point qu'il nous paraît nécessaire d'insister:
Lorsque, dans sa détresse, tournant ses regards vers le ciel, il entrevoit enfin de consolantes vérités, quel accent pénétrant elles prennent dans sa bouche ! Comme le souvenir de sa folle raison ajoute à leur évidence et leur donne une autorité de plus ! On croit sentir la main divine qui l'oblige à fléchir le genou. Si peu qu'il se prosterne, l'exemple est éloquent.
Puis vient un autre exemple, qu'en présence de l'Académie je n'aurais garde d'oublier : je veux dire cette pureté, cette perfection de langage qui se marient dans ses derniers poèmes, non seulement à la plus solide raison, au plus vigoureux bon sens, mais à une prosodie sans caprices et sans témérités !... Déjà, dès ses débuts, il parlait une excellente langue et son vers était souple et nerveux ; mais quel progrès ! quel art nouveau ! Par un contraste étrange, le chagrin qui amollit son âme affermit son talent. L'homme en lui s'abandonne pour étourdir ses peines et renonce au combat : le poète, au contraire, sans bruit, presque en cachette, s'opiniâtre à tailler et à polir ses vers. Amour obstiné du mot propre, horreur du clinquant, du pathos, et, passez-moi le mot, des chevilles, tous ces instincts
classiques, qui jusque-là germaient en lui malgré lui-même, il les cultive maintenant, et ce Boileau qu'il avait en pitié, il pratique tous ses préceptes sans en oublier un.
C'est la vérité même, surprenante comme un paradoxe. De tous les poètes de notre temps, Alfred de Musset est celui qui, pour la sévérité de la forme et la rigidité de l'exécution, répond le mieux aux exigences de Boileau.
Ce mérite imprévu n'a sans doute pas été étranger à certaines attaques dont il -a été l'objet de la part de la critique moderne. Elle aura trouvé Musset perruque, Musset ganache. Mais ce qu'elle lui reproche tout particulièrement, c'est d'être Musset. Elle ne peut lui pardonner d'avoir son cachet et sa marque. En d'autres termes, elle lui en veut de celte émotion violente et personnelle, qu'il a répandue dans tous ses vers. Elle lui en veut surtout de la montrer. La nouvelle école poétique se piquant d'être impassible, inaccessible et invulnérable à toutes les impressions extérieures, purement objective et toujours maîtresse d'elle-même, la nouvelle critique qui en est issue ne peut admettre cette grande subjectivité de Musset. Musset, dit-elle, n'a pas la pleine possession de soi ; il se passionne trop, il manque du calme nécessaire pour se représenter exactement, dans leur stricte réalité, les spectacles ou les sentiments qu'il veut peindre...
Le fait est que Musset se passionne, s'échauffe et s'emporte ; mais comme il n'est pas le seul, et que le système qui consiste à ne pas s'échauffer n'est qu'un système dont rien ne prouve la supériorité sur la théorie contraire ; comme, de tout temps, le subjectif et l'objectif ont régné côte à côte, avec une légale légitimité, et que d'ailleurs Musset impersonnel, Musset sans ce moi envahissant et dominateur sur lequel nous avons si longuement et si souvent insisté ne serait plus Musset, on nous permettra de passer outre à une critique qui supprimerait tout simplement un poète.
Elle reproche aussi à l'auteur de Mardoche « qui faisait rimer idée avec fâchée », ses négligences de prosodie, et surtout ses mauvaises rimes. Curieuse d'ornementation et de ciselure, elle blâme énergiquement les libertés qu'il prenait — non sans quelque bravade — avec la consonne d'appui. Soit! Mais voilà un mince grief. Croit-on sérieusement que ceux qu'il remue jusqu'au fond de l'âme songent à s'en offusquer, et que la pauvreté d'une rime diminue l'intensité de leur émotion ? Ils sont, comme lui, bouleversés ; ils respirent à peine, et on serait mal venu, dans leur fièvre, à les chicaner sur la qualité d'un hémistiche.
Tant qu'un vent de mort n'aura pas à jamais desséché l'âme humaine, tant qu'il y aura des cœurs à vibration prompte et à palpitation facile, Musset les fera palpiter et vibrer. Il est ouvert à tous, il agit sur tous, non pas parce que ses idées sont médiocres, mais parce que sa sensibilité est immense, et qu'à ceux qui souffrent il se présente le cœur percé d'un glaive. Une douleur commune l'unit immédiatement à eux ; la pitié et l'admiration des siècles lui sont acquises conjointement, pour toujours.
Malgré certaines lacunes de son œuvre — et peutêire, pourquoi ne pas l'avouer ? de son caractère — malgré le peu de résistance qu'offrit aux coups de la vie ce roseau penchant, ce roseau chanlant, sa renommée demeure à la fois intacte et sympathique ; on l'aime, on s'y intéresse douloureusement comme à ces colonnes tronquées quisurmontent les tombes, image d'une existence fauchée dans sa fleur, symbole d'une destinée brisée. Il a désormais, dans notre littérature, sa place définitive. Le caractère de perfection dont sont empreintes ses dernières élégies la lui assurent et contribueront certainement à l'élargir, car s'il n'y a d'absolument durable que la pure beauté, les Nuits, mises en parallèle avec les spécimens les plus incontestés, les plus classiques de la poésie de tous les temps, peuvent soutenir la com-
paraison, et elles ont droit, par conséquent, à la même immortalité.
Dans ce xixe siècle, sijécond et si créateur, gui rpy tera pojir^jiojas^jîtplus généralement pour le monde moderne, le sièclecfe la poésie lyrique. Alfred de Musset se détache, jurpremier rang de l'élite, et même en avant-garde, nori pas parmi les plus grands, mais p^rmi les plus hardis, les plus regardés, et les mieux doués. Ecolier étourdi, amant blessé, rêveur dédaigneux et incompris, infatigable chercheur d'idéal^
cruellement arrête et desabusé dès ses premiers pas, vaincu, terrassé àlajmj) ar le mépris et le dégoûtTpoele d'une fierté et d'une sincérité supérieures à toutes "les défaillances, à toutes les tentations, à toutes les crises^ la mort, désirée et attendue, le prit jeune encore, mais déjà éteint, déjà fini, a bout de souffle et, de sèvëTîSgsrpable de se mentir à lui-même et de se prolonger hypocritement dans des pages indignes de son génie. Elle l'abattit, et fit bien de l'abattre comme ces arbres touchés par la gelée et qui reverdissent encore sans donner de fruits. Il eut cette divinœ particulam aurœy cette rare et précieuse étincelle qui garantit l'éternité à ses dépositaires. Nous la sentons, nous la voyons dans toutes ses œuvres, et il meurt avec elle, dans une rapide et dernière lueur. Celte fin prématurée le complète. Elle nous rend plus cher encore ce poète de la jeunesse, condamnée mourir jeune, pour l'harmonie et l'unité de sa vie.
On sait qu'il a composé lui-même l'inscription qu'on lit sur sa tombe au Père-Lachaise :
Mes chers amis, quand je mourrai,
Plantez un saule au cimetière.
J'aime son feuillage éploré,
La pâleur m'en est douce et chère
Et son ombre sera légère
A la terre où je dormirai. m
Il repose sous cette épitaphe, qui est bien la sienne,
non seulement parce qu'il l'a écrite de ses propres mains, mais parce qu'elle résume, avec une mélancolie charmante, son caractère et sa destinée. La statue dont on doit prochainement l'honorer, et qui sera érigée, diton, devant l'église Saint-Augustin, couronnera sa gloire sans y rien ajouter. Il vit et vivra dans le souvenir attendri de tousceuxquiontaimé.Son nom seul rappelle aux indifférents, aux philosophes qui ne font pas de Musset leur lecture habituelle, des moments supérieurs, des chimères ineffables, parce que l'amour qu'il a chanté, dont il a souffert, et qu'il n'a jamais maudit, restera toujours avec ses désenchantements, ses misères et ses catastrophes, le plus impérieux besoin, peut-être le seul bonheur de l'homme.
Le dernier mot sur lui a été dit dans un livre célèbre par celle dont il a écrit au milieu des imprécations de la Nuit d'Octobre : « Le destin voulait qu'elle brisât ton cœur! «Lorsqu'il tomba, il y a trente ans, d'une plume intéressée, au cours d'un récit quelque peu suspect, ce mot était juste et prophétique. Il est devenu aujourd'hui une vérité lapidaire dont la librairie française peut témoigner tous les jours : « Les femmes de l'avenir, voilà tes sœurs et tes amantes ! »
A. DE MUSSKT. 10