A.E. Aubry
Aujoiirtriiiii, 24 juin, est parti pour l'Europe, par le vapeur Pcruvian., M, A. E. Aubry, professeur à la Faculté de Droit de Québec, et Rédacteur-en-chef, pendant quatre ans, du Courrier du Canada.
Durant les neuf années de son séjour dans notre pays, M. Aubry
s'est acquis, clans la haute position (ju'il a occupée, l'estime universelle ; et il laisse après lui un des noms les plus purs et une des mémoires les plus aimées que la France nous ait léguées depuis que le drapeau français a cessé de flotter sur les rives du Saint-Laurent.
Plusieurs de ses amis viennent de lui serrer la main peut-être pour la dernière fois. Pendant que leur pensée l'accompagne sur les mers, ils aimeront à retrouver, dans cette courte notice biographique, leur ami absent, et à le suivre à travers les diverses phases de son existence semée de tant de péripéties étranges et saisissantes.
Auguste-Euuène Aul»rv est né le
A. E. AU,iRY. 7
14 juillet 1819, ùTutfé, départemenl de la Sarlhe, ancienne province du Maine. Il était le douzième et dernier enfant de Julien-Francois Aubry et de Chavlotte-Scliolastiquo Launay,
Son père, vieux soldat de la république, partit dans la première levée de 300,000 hommes, fut incorporé dans les armées du Nord et du Rhin, et fit les cauipagnes d'Allemagne.
Envoyé ensuite en Vendée avec la garnison de Mayence, il servit successivement sous les généraux Kléber et Duhoux.
Il était à Taffaire des Ponls-de-Cé.*
* Les Ponls-d(i-Cé sont situé.< à quelques milles d'Angera.
8 A. E. AUBjRY.
Quinze cents grenadiers républicains, attaqués par cjuatre mille Vendéens, y furent tous tués à l'exception de cinquante-deux. De part et d'autre on s'était battu avec un acharnement qui tenait de la rage ; déjà on ne faisait plus de quartier.
Enfin les débris de la colonne républicaine, acculés jusqu'au bord de la Loire, y furent culbutés et noyés.
M. Aubry dut son salut, en cette terrible journée, à une protection spéciale de la divine Providence.
Quoique soldat do la convention, il avait toujours tMi une singulière dévotion envers la Sainte Vierge.
Au moment suprême, poursuivi ](ar un sold;it vendéen à cheval, il
se recommande à sa protectiice, et se précipite dans la Loire.
Son ennemi s'élance après Ini, les balles sifflent de toutes parts autour de sa tête, et quoiqu'il n'eût jamais su nager, il parvient sans trop savoir comment, n'ayant pas même perdu son fusil, sur l'autre rive de la Loire. Le Vendéen l'y suit de près ; mais Celle qu'il a invoquée lui donne des ailes, et il arrive épuisé aux avantpostes de l'armée, sans avoir reçu aucune blessure.
Tous les ans, depuis ce jour, à l'anniversaire de la bataille, le vieux soldat, (luelles que fussent ses occu- X^ations, allait entendre une messe d'actions de grâces en l'honneur de
la Sainte Vierge.
la A. E. AUBRY.
Eu 1705, il outra dans la cavalerie et prit part à la glorieuse campagne de Hollande, sous Pichegru.
Rentré dans ses foyers en 1790, il se maria et prit un petit commerce qui lui permit d'élever honnêtement ses douze enfants.
Après Waterloo, la France fut, comme on sait, envahie et occupée par les armées étrangères. Le village de Tuffé reçut un détachement de Prussiens.
M. Auhry, [tère, dut logiu- quatre soldats pour sa jKirt. Gomme il avait ap[iris un peu d'allemand, entre deux lilessures reçues au-delà du Rhin, on se comprenait et Ton faisait assez hou méuag(\ Mais un jour
en son a])sence, nos Prussiens, qni étaient déjà nn peu diius la vigne du Sci(jnr\n\ veulent se faire servir de reau-de-vi(\
Madame Auln'v, (jui n'entendait rien à leur])aragouiu, leur apporte du cidre. Voilà nos soldats furieux (]ui se mettent à jurer et à pestei' contre leur hôtesse.
Sur ces entrefaites entre M. Au- Lry ; il s'informe de la cause de tout ce tapage. Les Prussiens continuent à jurer et lui font compn^udre (]ue c'est de Tean-de-vie (juils demandent. M. Aul)ry l(!ir déclare net que puisqu'ils le preunent sur C(> tou, ils n'auront pas un(^ goutte d'eau-de-vii», et que s'ils ne veulent
pas de cidre, ils peuvent aller au diable.
Pour toute réponse, un Prussien prend la bonteille de cidre et la jette à la tète de M. Aubry.
Le vieux soldat avait la îcle près (Ju bonnrt. Il esquive le coup, et d"un ]i©nd il saute sur son sabre de cavalerie suspendu en sautoir au chevet de son lit, revient sur ses adversaires avec la rapidité de Téclair, et d'un coup il fait sauter la tète au premier, et met les trois autres en fuite.
Revenu à lui après cette écliauffourée, il vit que, s'il était pris, on lui ferait bientôt perdre le t/oût du pain. Il se glissa adroitement par vnie fenèti'e derrièi'e sa maison, prit
la clef des champs et disparut.
Pendant plusieurs mois, jusqu'au départ des Prussiens, il en-a de ferme en ferme, se cachant, tantôt derrière les haies ou dans les vergers, tantôt sous les meules de foin.
Cependant il ne quitta pas le can..
ton, et malgré toutes les récompenses promises, pas un paysan, ne le trahit.
Auguste-Eugène apprit à lire chez le magister du village vers sept ou huit ans.
Les première jours tout alla à merveille ; mais ([uand il s'agit d'assembler les syllalM^^s de trois ou quatre lettres, voilà notre oiseau (^ui n'en, veut point entendre parhn' v\ ([ui
refuse d'aller à l'école. Le père se fâche et montre un x^eu les dents ; l'écolier pleure, mais s'obstine.
Kalfection ingénieuse et délicate de ses deux sœurs, Pauline et Joséphine, vainquit sa résistance. *
On passa sur les syllabes de trois ou quatre lettres, et bientôt on put lire couramment.
Dès lors la lecture devint pour lui un imiiérieux Ijesoin. Il lisait ou plutôt dévorait tous les jours la 'Vie des Saints. I^'exemple des mar-
* Ces lieux sœurs exi>teiit encore. L'une, Mme. Vve. Baiuloux, n'a pas quille TiilFé : l'autre Mme. Vve. Briquet demeure au Mans. Toutes deux, dans leur modeste condiiion.richrs de (bi et de vertu, élèvent leurs familles dans la pié;é et l'honneur eh'étien.
tyrs enflammait sa jeune âme ; mais tout en s'éprenant d'amour pour les confesseurs de la foi, et en désirant les imiter, il s'indignait contre les persécuteurs.
Il aurait voulu avoir vécu au milieu des combats de la primitive Eglise pour la défendre et verser son sang pour elle.
Ce fut dans ces touchantes dispositions qu'il fit sa première communion sous les soins de M. l'abLé André, vénérable vieillard d'une piété d'ange, et d'une rigidité d'anachorète, qui, pendant plus de quarante ans, fut curé de Tuifé.
Cependant le jeune enfant suliissait à la maison di- mauvais traite-
ments ; îi avait perdu sa mère à cinq ans, et son père s'était remarié quelques années après.
Le vent de la vie avait dispersé une à une les feuilles de Tarbre paterneL
Les deux sœurs, Pauline et Joséphine, avaient épousé deux braves artisans; depuis longtemps les frères avaient quitté le logis.
Auguste-Eugène se trouvant donc seul â la maison avec la belle-mère.
Celle-ci avait des enfants qu'elle cherchait â avantager. Elle maugréait sans cesse contre lui, l'accablait de reproches au moindre prétexte, surtout depuis que, par suite d'un accident, ]c vieux grenadier
était cloué sur un lit de douleur où il resta près de six mois. L'enfant pleurait à l'écart pour ne pas attrister le cœur paternel.
Cependant, avec la cruelle maladie, la gêne, la faim même s'étaient assises à la table déserte. Auguste avait onze ans, il venait de faire sa première communion ; il prend une soudaine résolution :
— J'irai à Paris, se dit-il, et je gagnerai ma vie moi-même.
Un matin donc, il aborde son père et lui demande quelque argent pour se rendre à Paris. A ces paroles, le vieillard embrasse son fils en pleurant ; Auguste se jette à ses pieds, reçoit sa bénédiction et dix
francs ; tout ce que son père possédait.
On était aux derniers jours du mois de Mars, 1831 : une magnifique matinée du printemps.
Malgré son ûge et ses infirmités, M. Aubry voulut accompagner son fils jusqu'à La Ferté-Bernard, jolie petite ville à trois lieues de Tuffé.
Là, un oncle d'Auguste, marié à la sœur de sa mère, M. Juignet, le recommande à des rouliers partant pour Paris ; et voilà notre héros trotte-menu sur la route de la grande ville.
Quand il était trop fatigué de la marclie, les routiers le faisaient monter sur la bâche de leurs lourds et len ts véhicules.
Quatre jours après, il avait franchi ses quarante-cinq lieues, et entrait à Paris. Il lui restait encore deux francs.
Deux de ses frères y exerçaient le métier d'ouvriers boulangers. Ils raccueUlirent à bras ouverts.
On lui montre les splendeurs de la capitale ; on le promène de merveille en merveille, du Luxembourg au Jardin des Plantes, du Père La Chaise aux Gliamps Elysées, vrai conte des Mille et une Nuits, Notre petit villageois demeure tout ébahi ; un instant il croit rêver.
Mais gesdeuxfrancsqui s'égrènent, et la bourse des frères qui était fort peu garnie le ramènent bien vite à la triste réalité.
Il faut choisir un état ; on le place chez deux associés peintres en bâtiments. Du matin au soir le jeune apprenti, penché sur le marbre, broie les couleurs. La besogne était d'un mince agrément et d'un revenu plus mince encore.
Toutefois il se serait résigné de bonne grâce ; mais ses maîtres étaient buveurs, jureurs et d'une impiété révoltante. Ils tournaient en dérision ce qu'il avait de plus cher, et se moquaient de lui chaque fois qu'ils le voyaient faire sa prière du matin et du soir. L'âme candide de l'enfant était en deuil.
Pendant quelques jours, il no dit mot, dévorant son chagrin en secret.
Mais, à l'exemple de son i^èn^ il
a rimmeiir peu endurante et un caractère que la sottise, comme Tinjustice, révolte. Or, un jour que les propos impies lui pinçaient les oreilles plus que jamais, il bondit tout à coup de son siège au ricanement d'un dernier sarcasme, et le rouge de la colère sur la figure, la flamme dans les yeux, il jette aux patrons un geste de mépris, leur signifie net qu'il ne veut plus rester avec de pareils gueux, saisit sa casquette et prend son élan vers la rue, laissant nos deux hommes stupéfaits et tout penauds.
Tl était d'ailleurs malade : le broiement des couleurs et plus encore le cynisme des deux associés l'avaient si profondément atfecté que Ton
jugea pnicleiit cîe le renvoyer respirer l'air natal.
M. Aiibry père fut tout joyeux de revoir son fils, car il désirait le mettre au fait de son petit commerce de fil, auquel il songeait à joindre celui des toiles.
PréalaWement il crut devoir lui faire apprendre le métier de tisserand, et le mit en apprentissage à Avézé, village situé sur THuisne, à quatre lieues de Tuiîé, chez un nommé Loriot.
Il y resta huit mois. Il apprit vite à pousser la navette avec rapidité et dextérité ; mais les fils qui cassaient et qu'il fallait raccommoder à clia([uo instant mettaient sa I)atience à bout.
D'antre part, il lisait une partie (les nuits à la lueur de grossières chandelles de résine qu'on appelle oribus dans le pays. A la Vie des Saints avait succédé la Vie des capitaines de la Réxmblique et de FEmpire. Les hauts faits des Pichelîru, des Moreau, des Bonaparte, des Hoche, des Marceau, des Kléber, etc., enflammaient son imagination, îl retenait littéralement toutcequl!
lisait.
La boutique du père Loriot devint le rendez-vous journalier de vieux soldats de l'Empire (]ui prenaient jJaisir à entendre raconter toutes ces grandes épopées de la révolulion; et les récits de Tenfant leur arrachaient des larmes.
—Est-il drôle, rfe disaieni-ils oiiLro eux, ce petit bambin qui connaît mieux que nous les liatailles où nous avons fait nous-mêmes le coup de torchon! (Textuel.)
Tout cela était fort bien ; mais la mère Loriot n'en était j)as trojjfière ; car en fait d'épopée, elle n'en connaissait guère d'autre que celle de la marmite, et le })ère Loriot ne £ragnait plus de (juoi la faire bouillir.
Au lieu de quatre ou cinq aunes de toiles par jour comme autrefois, le bonhomme n'en faisait pas même deux; l'apprenti en faisait encore moins, car on pense bien (|ue ])endant toutes ces narrations la uavcMU^
ne faisait guère son jeu. Donc la mère Loriot maugréait.
De leur côté, les auditeurs du jeune AuLry, les vieux grognards, trouvaient mauvais qu'un savant de ce calibre lut condamné à faire de la toile, à n'être sa vie durant qu'un '■'■rat de cavc'^ ; et il fut décidé solennellement et à l'unanimité, y compris la mère Loriot, qu'il devait pousser se« avantages dans le monde.
Il r("vi;Mil à Tuffé. expose le cas à son père, en n'oubliant pas de lui dire que c'était l'avis unanime des hauts bonnets d'Avézé. M. Aubry père se fciclie un peu, car le nouveau jtrojet contrariait ses plans;
mais enfin il le laisse entièrement lil)re.
Qnel(|n(^s jours après, n.otre héros était au ]\Ians, dans un excellent hôtel, la serviette sons le hras. Le colonel du U""' Dragons, alors en çiarnison au Mans, M. Bureaux de Puzy. prenait sa pension dans cette maison. Il iirit Auguste en atîection, et lui proposa de l'engager connue trompette dans son régiment.
L'(mlant a\ait aloi's ti'inze ans; il lui fallait rautorisation de son })ère ; il court à Tutré ; mais le i»ère ne veut pas en entendre parler.
— Seulcuirut, lui dit-il. si tu persistes ju si [u à i[uiuze aus dans cette idée, je te laisserai libre.
L'atî'aire n'eut pas de suite.
Après un nouveau séjour de quelques mois au Mans, ayant fait quatre-vingts francs crécononiie, il en laisse quarante à son père et retourne à Paris.
De rudes épreuves Vx attendaient ; il serait difficile d'énumérer ici les divers métiers qu'il dut faire pour gagner sa chétive existence. Plus d'une fois il regretta la lioutique du père Loriot.
Ce qu'il y eut de plus malheureux, c'est que peu à peu il désapprit le chemin de l'église et ne fit plus aussi régulièrement sa prière du matin et du soir.
Une maladie qui Toltligoa d'entrer à rii(q)ital Saint-Louis, commença à le faire rentrer en lui-même. Au
sortir de riiôpital, il trouva mie place de porteur de pain chez un boulanger du marché des Innocents.
Parmi les pratiques qu'il servait tous les jours, étaient trois sœurs dont les noms doivent revivre dans ces pages ; car elles furent les anges gardiens que la Providence plaça sur son passage pour le ramener à Dieu.
jViiios Rose, Angélique et Marianne Favier, fahricantes de corsets, habitaient le passage Saint^Guillaume, près du Palais-Royal. Toutes trois l'un certain âge, elles vivaient tendrement unies, partageant leur existence entre le travail, les saintes prières et les œuvres de dévouement.
Elles possédaient surtout cette cha-
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rite ingénieuse qui sait choisir les moindres occasions pour glisser un bon conseil, une salutaire parole.
Plusieurs fois déjà le jeune Au])ry était allé chez elles, lorsqu'un samedi, au lieu d'un pain de six livres qu'elles avaient coutume de prendre^elles en demandèrent deux.
— Comme cela, mon enfant, lui dit Mlle. Angélique avec un doux regard et un accent plein de honte, vous n'aurez jtas besoin de venir demain, et vous pom'rez aller à la messe.
Ces paroles tomI>èrent sur l'âme de l'enfant prodigue comme une céleste rosée ; une lai-me glissa le long de sa joue et le lendemain il se rendit à la messe.
De ce jour, il prit la résolution de revenir entièrement à Dieu, quoiqu'il en pût router.
Les tlenioiselles Favier raceueillirent dans leur maison comme leur enfant, et le raffermirent dans ses bonnes résolutions.
A la même époque, il fit rencontre d'un prêtre aussi renommé pour ses grandes vertus que pour la solidité de sa doctrine, M. l'abLé Badiche, sans contredit le plus savant hagiographe de France, qui lui donna la main pour acliever l'fruvi'e commencée.
Cependant le boulanger chez lequel il était avait un frère qui avait quelqu(> littérature et (]ui se piquait de pliilosopliie. Il cnimaissait son
Voltaire, et tous les jours il prenait le jeune Aubry à j^artie, entassant objection sur objection.
Ces attaques lui firent comprendre qu'il ne suffit pas d'avoir une ardente et vive foi, mais qu'il faut savoir la défendre au besoin.
Mlle. Angélique Favier avait dans sa petite bibliothèque un excellent ouvrage : " Le Triomphe de l'Evangile. " Il lut avec avidité cet ouvrage et quelques autres, s'en pénétra profondément, et bientôt il fut en état de soutenir la lutte sans désavantage.
Son adversaire, qui était de bonne foi, parut souvent frappé de la valeur de ses arguments. Dieu veuille que
ce grain de sénevé ait plus tard porté ses fruits !
Ce genre de discussion, qui dura trois ou quatre mois, lui donna un goût décidé pour les études de controverse.
C'est aussi le souvenir de cette discussion qui plus tard lui fit naître l'idée de lire et d'étndier à fond Voltaire, Rousseau, Micholet, Proudlion, Q)uinet, etc.
On comprend par là pourquoi, dans ses Cokvs (Pllistoire^ il a si souvent rompu des lances avec ces Ijraves gens. Leur manière de travestir l'histoire, leur passion, leur haine contre l'Eglise le fait bondir d'indignation ; et il se prend d'une
immense douleur à la vue de tant d'hommes sincères mais superficiels qui se laissent tomber dans leurs lacets.
Aussi verrons-nous plus tard ([u il conçut le plan d'un Coiirs de Philosophie de ï Histoire^ où il se proposait de démontrer avec la dernière évidence le faux et l'inanité des théories de ces hommes trop fameux.
C'est en 1836 que le jeune Aubry fut si gracieusement accueilli par les demoiselles Favier ; il avait par conséquent dix-sept ans.
Mlle. Angélique crut voir en lui de la vocation pour l'état ecclésiastique. Sa ferveur et la vivacité de sa foi le lui fit croire à lui-même.
Il s'en ouvrit ù M. l'abbé Badichc,
qui avait les secrets de son cœur, et qui ne chercha point à l'en détourner.
Mais il ne savait pas un mot de latin ; c'était-là une pierre d'achopl)ement.
Sur ces entrefaites, les demoiselles Favier subirent des pertes relativement considérables et se virent dans l'impossibilité de subvenir entièrement aux frais que devaient nécessiter les nouvelles études. *
* Ces trois excellentes sœurs furent singulièrement éprouvées à partir de ce jour. Avec la perte tle leur petit avoir qui les (brça de céder leur établissement, elles Virent arriver les infirmités. L'une mourut aprè.< trois ans d'une maladie cruelle. Mlle. Marianne, qui avait une tendance à la surdité, devint presque entièrement sourde ; elle est morte il y a quatre ans. Mlle. Angélique fut frappée de cécité dans les dernières années de sa vie ; elle mourut un an après sa sœur Marianne.
Par un do ces touchants retours que ménage
D'ailleurs Auguste était déjà un [jeu vieux ; toutefois il ue perdit pas courage. Mlle. Angélique de son coté lui répétait souvent le mot de Saint François-Xavier : " Avec une bonne volonté, il n'est- rien dont on ne puisse venir à bout."
Mais comment commencer ? Le ciel mit slu' son cliemin im jeune
souvent !e ciel à la vertu, même ici-bas, celui-là même qu'elles avaient protégé devint leur providence à la fin de leur vie. Du Coud du Canada, M. Aubry leur envoyait chaque aniiée une petite pen&ion de trente-six louis.
Les bienfaits des trois ï^œurs n'étaient pas tombés sur une terre ingrate.
Le vénérable curé actuel de Saint-Sulpice, M. Hanion, payait leur loyer : elles recevriient aussi lies secours annuels de l'Impératrice. C'est ainsi qu'elles s'éteignirent doucement dans les sentiments de la plus vive piété et avec la résignation la plus parfaite à la volonté du Seigneur.
â6 A. E. AUBRY.
homme nommé Lafaurie, qui demeurait près de l'église Saint-Merry, et qui venait de terminer ses études.
Il lui donne une grammaire latine, lui dit d'en étudier les premières pages, efede venir le retrouver le lendemain.
Il fut fidèle au rendez-vous :
Lafaurie l'interroge ; son étudiant avait tout lu jusqu'à la syntaxe, et tout retenu, les déclinaisons, les conjugaisons et même la préface, ce qui fit étrangement rire le maître.
Il le fit passer tout de suite à l'explication des auteurs, et lui mit entre les mains Sulpice-Sévère.
Tout allait à merveille ; mais dès la quatrième Icron le maître man-
qiia. Il était pauvre, et Ton venait de lui offrir une situation brillante en Belgique. Il lui dit de continuer en lui serrant la main et partit.
M. l'abbé Badiche, à qui M. Au bry conta sa nouvelle aventure, lui donna lui-même des leçons, malgré ses immenses occupations. *
Quand il était trop obéré d'affaires, il se faisait remplacer par M. l'abbé Magnié, aujourd'hui curé dans les environs de Paris.
L'élève n'avait que la nuit pour étudier, car le jour il travaillait pour gagner sa maigre pitance. Il avait quitté le rude métier de por-
* M. l'abbé Badiche est actuellement premier vicaire de Saint-Louis en l'Ile, à Paris.
leur de pain, et était entré en qualité de commis, dans un magasin de lingeries en gros, chez une dame Vve. Loyan, rue du Sentier.
Bientôt une excellente femme.
Mademoiselle de Proizy, discernant ce jeune homme plein de talent et d'avenir, offrit de payer sa pension chez M. l'abbé Giraud, troisième aumônier de la Salpétrière; il put alors étudier, libre de toute préoccupation.
M. l'abbé Giraud, ancien secrétaire du cardinal Fesch, puis professeur d'hébreu en Lithuanie, était un de ces hommes de la bonne vieille roche qui affectionnait les jeunes gens, surtout les enfants pauvres
ayant de la bonne volonté. Il accueillit Aubry avec bonté.
En fait d'enseignement, il avait à peu près la méthode de M. l'ablDé Latouche, faisant découler tout de l'hébreu.
Voilà donc notre élève menant de front l'étude de l'hébreu, du grec et du latin. Ils étaient huit à recevoir les leçons du j)rofesseur, tous les huit pauvres et jeunes ; et l'excellent homme leur donnait sa science et la nourriture et le logement pour une rétribution insignifiante. *
* M. l'abbé Giraud est mort il y a quelques années, sons-bibliothécaire de la Sorbonne ; et, sauf sa bibliothèque qui était fort belle, c'est à peine si l'on aurait trouvé chez lui de quoi payer les frais d'enterrement,
40 A. E, AUBEY.
Auguste Aubry resta dix mois à la Salpétrière ; il avait été auparavant quatre ou cinq mois sous la direction de Lafaurie ou de M.
l'abbé Badiche.
A cette époque, il écrivit dans quelle situation il se trouvait à un de ses cousins, M. l'abbé Aubry, alors premier vicaire de la Trinité de Laval (Mayenne).
Celui-ci ne l'avait vu qu'une seule fois, il y avait onze ou douze ans.
C'était un homme d'une haute intelligence et d'un cœur plus grand encore. Il avait pendant sept ans professé la philosophie au collège de Laval, et avait donné sa démission lors des malheureuses ordonnances du 16 juin, 1828, qui près-
crivaientaux professeurs de collèges de déclarer par écrit qu'ils n'appartenaient à aucune congrégation religieuse non légalement établie en France.
Le coup était dirigé contre les Jésuites. Charles X, qui était un lionnête homme dans la haute acception du mot, avait eu, à l'instigation de Mgr. Feutrieret d'autres, la faiblesse d'apposer sa signature au bas de ces déplorables ordonnances.
M. l'abbé Aubry n'était pas jésuite, mais il avait toujours eu une profonde vénération pour ces Religieux qui de tout temxis comme aujourd'hui ont rendu de si éminents services. Il regardait d'ailleurs comme une lâcheté de faire la décla-
ration prescrite, et il donna sa démission.
Dès lors il se livra tout entier au ministère de la parole et de la direction des âmes. Il avait une activité prodigieuse et un zèle qui lui permettaient de suffire à tout. D'un caractère ferme et décidé, il était d'une charité inépuisable.*
Il reçut donc de son jeune cousin la lettre dont nous venons de parler
* M. l'abbé Aubry avait refusé en 1836 la cure de Saint-Julien, cathétlrale du Mans. M. de Hercé, cure de la Trinité, ayant été nommé évêque de Nantes, voulut l'emmener comme grand- vicaire ; il refusa encore, tant il était attaché .à Laval. 11 fut même nommé curé de l'église de la Trinité, et M. Martin (du Nord), alors ministre des cultes, allait entrer dans le cabinet de Louis Philippe pour faire signer cette nomination, lorsqu'un député vint lui représenter fjue ce serait un vrai triomphe pour les légili-
et dans laquelle MM. Giraud et Badiche avaient mis quelques mots.
La réponse ne se fit pas longtemps attendre. L'abbé lui proposait de venir le voir à Laval, et promettait de se charger de son éducation. S'il agréait ses propositions, l'argent nécessaire lui serait fourni pour payer la diligence.
Son parti fut bientôt pris ; il avait onze ou douze francs en caisse, de bonnes jambes, et n'était guère
mistes ; et le ministre fut assez Caible pour céder à une telle raison.
M. l'abbé Aubry mourut le 19 juillet 1S56 ; il était sirn[)le chanoine honoraire du Mans.
Il a publié un ouvrage intéressant sur Ballon, son pays natal, et laissé en manuscrit des documents précieux sur l'histoire ecclésiastique de la province du Maine.
effrayé des soixante-douze lieues qui séparent Laval de Paris.
Au lieu d'écrire, il fait ses adieux ce jour-là même à ses amis et à ses bienfaiteurs, et le lendemain de grand matin, il quitte Paris, à pied.
C'était en mai 1838. Le soleil n'avait pas encore l'œil sur l'horizon, lorsqu'il franchit la barrière de Passy. Un ami l'accompagna jusqu'à Versailles.
Le soir, à l'entre-chien et loup, il arrive à Rambouillet, passablement fatigué. Il entre dans une petite auberge pour souper et coucher, et demande deux sous de fromage, deux sous de pain et une chopine de vin.
Dans la même salle se trouvaient six soldats s'en allant en congé illimité, car ils étaient dans la dernière année de service. Sur la table était un appétissant morceau de lard frais rôti.
Le soldat français, lion au combat, est dans la vie ordinaire d'un sans-façon, d'une gaieté et d'un entrain proverbial.
On buvait joyeusement, et, à chaque rasade, c'était un feu roulant de bons mots et d'éclats de rire. Mais voyant la fatigue et la maigre pitance du jeune voyageur, et devinant que le gousset était léger, ils échangèrent un rapide coup-d'œil :
— Camarade, où allez-vous ?
— A Laval.
— Bon ! nous ferons route ensemble jusqu'à Chartres.
— Jusqu'au Mans avec moi, ajouta l'un d'eux.
—C'est dit.
— Puisque nous sommes associés pour la route, tout est commun déjà, et vous nous ferez le plaisir de souper avec nous.
Et ce disant, on remplit les verres, on trinque et voilà notre ami à leur table avec une bonne assiétée de lard ; car le moyen de refuser une invitation faite de si grand cœur !
Le lendemain, à trois heures du matin, nos joyeux convives étaient
sur la route de Chartres, où ils arrivèrent vers quatre heures de Taprèsmidi, forts contents lui d"eux, eux de lui.
Ils lui avaient raconté les espiègleries, les tours amusants de la vie de caserne ; en échange il leur avait dit les stratagèmes sérieux des grands capitaines, surtout des généraux de la République et de l'Empire ; et, comme les grognards de la boutique du père Loriot, ils passaient du rire aux larmes.
Bien qu'assez bons chrétiens, ils lui dirent carrément qu'il ferait mieux d'entrer à l'école militaire qu'au séminaire. Ils lui voyaient déjà le ]);\ton de maréchal de France.
Arriva le moment de la séparation.
On trinqua ime dernière fois, et Ton se serra la main avec effusion.
— Je ne les ai jamais revus, me disait M. Aubry en me racontant ce trait, mais quel bon souvenir j'ai gardé d'eux !
Le même jour, il continua sa route, avec un seul des six camarades, jusqu'à Gourville, par une pluie battante.
Ils avaient fait dix-sept lieues dans leur journée.
Trempés jusqu'aux os, ils allèrent fi'apper à la Mairie.
Le maire de Gourville donna au soldat un Ijilh^t de logement chez
l'un des meilleurs habitants de l'endroit. Aubry y fut reçu avec lui.
Un bon grand feu, une bonne cuisine et de bon vin leur redonnèrent de la force et de la gaieté.
L'hôte était un causeur charmant.
On devisa jusqu'à minuit, et le lendemain il leur fit partager avec lui un excellent déjeuner.
On partit ; mais les fatigues et la pluie de la veille avaient laissé des traces. Leurs pieds étaient enflés et leurs souliers en séchant s'étaient rétrécis. Ils prirent leurs souliers à la main.
Le soldat tourna la chose en plaisanterie :
— Avant d'être maréchal de France, mon ami, il faut gagner ses éperons.
Enfin Auguste arriva à Laval.
M. l'abbé Aubry raccueillit comme
ini lîère reçoit son enfant.
Il fut convenu qu'il entrerait au petit séminaire de Précigné, à la prochaine rentrée, au mois d'octobre, et qu'en attendant il resterait à Laval.
Le cousin avait une belle et grande bibliothèque ; Auguste s'y enferma dn matin au soir.
A Précigné, il entra en troisième.
Le collège de Précigné est situé sur les confins du Maine et de TAnjou.
Il avait alors trois cents élèves sous la direction d'un homme de
bien, M. l'abbé Belenfant, mort quelques années après.
Le préfet des études, M. l'abbé Boutier, aujourd'hui supérieur, prêtre aussi distingué par sa piété que par sa science profonde des hommes et des choses, avait imprimé à l'enseignement une salutaire et forte direction.
Le personnel des professeurs n'était pas moins remarquable. *
* M. Aubry eut pour professeurs en troisième, M. l'abbé Launay, aujourd'hui curé de La Ferté-Bernard, qui inspira à ses élèves un véritable enthousiasme pour les Saints Pères, et spécialement pour les Pères de l'Eglise grecque, saint Jean-Chrysostôme, saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Grégoire de Nysse, etc., etc. ; en seconde, M. l'abbé Heslot, chevalier de la légion d'honneur, maintenant curé d'Andouillé, (^Mayenne) ; en rhétorique. Al . l'abbé Baissiii, aujourd'hui curé de la cathédrale
Aïiguste-Eugène fit ses classes avec éclat. La fièvre du savoir le consumait.
Sorti de Précigné en 1841, il alla faire sa philosophie au séminaire du Mans.
Il se passionna pour la philosophie, comme il s'était passionné pour les lettres, et lut, dans l'année, un nombre immense d'auteurs,
tUi Mans, et grand-vicaire j en mathématiques, M. Palicotj actuellement curé de Lassay, (Mayenne).
Le collège de Précigné partage avec ceux de Châteaugontier, de Mayenne et de Sainte-Croix du Mans, l'honneur d'avoir formé presque tout le clergé des diocèses de Laval et du Mans.
Il a fourni à l'armée, à la magistrature, au barreau, à [apolitique des hommes distingués ; plusieurs éveques, notamment Mgr. Grandin, coadjuteur de Mgr. Taché, et plusieurs missionnaires aimés du Canada, le Père Royer, le Père Grouars, etc., etc.
depuis Platon et Aristote, jusqu'à saint Thomas d'Aquin et De Maistre.
A la fin du cours, il fut désigné avec cinq autres pour soutenir publiquement en latin des thèses de philosophie.
L'année suivante, il entra en théologie ; ce fut du savant et digne évoque actuel du Mans, Mgr. Fillion, alors professeur au grand séminaire, qu'il eut le bonheur de recevoir des leçons d'Ecriture-Sainte et d'hébreu.
De l'avis du supérieur, M. l'abbé Chevreau, aujourd'hui chanoine titulaire de la cathédrale, il rentra dans le monde pour étudier davantage sa vocation.
La chaire de rhétorique française
était alors vacante au lycée de Vendôme. M. Aiibry l'accepta. C'était nn cours spécial donné aux jeunes gens qui se destinaient aux écoles polytechnique, de Saint-Gyr et de la marine.
Le lycée de Vendôme était à cette époque une institution libre où nombre des plus grandes familles de France envoyaient leurs enfants pour les préparer aux carrières de soldat ou de marin. On y étudiait en conséquence force mathématiques et sciences exactes.
Aubry ne voulut pas se laisser vaincre sur ce point par ses élèves ; il se mit à travailler dix heures par jour aux mathématiques ; et la nuit, de dix heures du soir à quatre
heures du matin, il lisait la littérature facile du jour.
C'est ainsi qu'entre les logarithmes et les tropes, il se mit au fait de ce iDrodigieux amas de prose et de vers qui inondait chaque jour la France.
En fait de repos, il était de Tavis d'Alfred de Vigny :
" La nécessité d'un long sommeil '' est un paradoxe inventé par les '' sots qui n'ont rien à dire et les " paresseux qui n'ont rien à faire."
Bientôt l'un des deux professeurs de mathématiques étant tombé malade, il fut chargé de la chaire par intérim.
L'intérim dura six mois.
56 A. E, AUBRr.
Au bout de deux ans, tourmenté de l'idée d'aller faire son Droit à Paris, il abandonne la chaire de Vendôme.
En arrivant dans la capitale, son premier soin fut de se faire recevoir Bachelier-ès-lettres. Il commença son Droit, et vécut des économies faites à Vendôme.
Le dernier franc disparu, il se vit de nouveau face à face avec la détresse.
Il donna des leçons de grec et de latin ; mais les élèves étaient presque aussi pauvres que le maître.
La chambre et le blanchissage payés, il lui restait en moyenne trois ou quatre sous par jour pour vivre. r
Plus d'une fois il lui arriva de se coucher sans avoir donné à son estomac le moindre prétexte d'indigestion.
Cependant il ne voulait pas se plaindre ; son cousin et ses amis l'avaient vu avec peine partir de Vendôme.
Il leur laissa ignorer la gêne profonde où il se trouvait.
Il était d'ailleurs plein d'ardeur et de courage, et travaillait jour et nuit.
Après une année environ de ce légime, la providence vint à son secours. Il entra comme précepteur dans une excellente maison, chez M. Bilbille-Fayard, rue Saint-Louis au Marais.
Quinze cents francs d'appointements, bonne table, bon logement, toute facilité pour suivre les cours à l'école de Droit: c'était un vrai paradis terrestre.
Du premier coup d'oeil, M. Bilbille comprit par quelle misère son homme avait passé.
Excellent cœur, il avait lui-même souffert dans sa jeunesse, mais par son énergie, son activité et sa grande intelligence des affaires, il était arrivé à quarante-deux ans à une haute situation financière.
Aubry fut choyé comme un enfant, et pour réparer les avaries de son estomac, on le mit au bon vieux vin de Bordeaux.
Louis Bilbille, son élève, avait environ quinze ans. Il avait déjà fait trois ou quatre pensions de Paris, et avait toujours été le désespoir de ses maîtres. Le fait est qu'il abominait le grec et le latin, et les braves gens, perclus entre les dactyles et les spondées, avaient décidé gravement qu'il ne ferait jamais rien.
M. Aubry s'aperçut bien vite qu'il avait affaire à une belle et vive intelligence et que le problème à résoudre était tout simplement de l'amener par degrés à prendre l'étude à cœur.
Au bout de six à huit mois, on ne paraissait pas avoir fait grand progrès. Mais voilà qu'un beau matin notre gaillard se jette au cou du
maître et lui déclare qu'il veut reconnaître ses soins, et lui donner autant de satisfaction qu'il lui avait causé de peines.
Il se met à l'étude avec une ardeur incroyable.
Moins de deux ans après, il se présentait à la Sorbonne, passait ses examens et recevait le diplôme de Baclielier-ès-Lettres. *
Nous sommes maintenant au 8 février 1847.
M. Aubry offre sa main à Dlle.
Marie - Geneviève - Victoire Lejuste, fille de Jean-Marie Lejuste et d'Ur-
* Il est aujourd'hui propriétaire et directeur d'immeases usines dans l'Anjou.
suie Forville. braves et honnêtes cultivateurs du village de Tartiers, près Soissons.
Admis au barreau de Paris quelque temps après, il y pratiqua jusqu'au moment de son départ pour le Canada.
De fortes études, une jjarole vive et incisive, la facilité et la promptitude de la réplique, une argumentation nette, serrée, le firent remarquer tout d'abord par d'éminents confrères.
Un jour, à la suite d'un éloquent plaidoyer qu'il fit à la Conférence des Avocats, M. Duvergier, aujourd'hui conseiller d'état, alors bâtonnier de
l'Ordre, le félicita chalfMU'i'usoment.
Sur les entrefaites, éclata la révolution de février.
M. Anbry fut incorporé dans la 12me légion de la garde nationale et nommé lieutenant.
Il prit part en cette qualité à toutes les prises d'armes qui eurent lieu pour refouler le socialisme communiste, aux démonstrations de mars et d'avril, à l'équipée du 15 mai, et surtout à cette terrible bataille de quatre jours ("22, 2'3, 24, 25 Juin) dans laquelle il n'y avait pas moins de 500,000 hommes aux prises.
Il y courut plus d'un danger.
Le poste qu'il commandait, sur le quai de la Tournelle, était composé d'environ quatre-vingts hommes.
Parmi eux il s'en trouvait plusieurs qui avaient combattu, les deux premiers jours, dans les rangs de l'insurrection, et qui, écrasés par une épouvantable canonnade de trente-deux heures, s'étaient réfugiés dans divers postes de la garde nationale.
Ils avaient formé le projet de donner la main aux insurgés de la rive droite et de prendre en queue le bataillon de ligne qui gardait le pont de la Tournelle, pendant que les frères et amis attaqueraient de front.
Pour la réussite du projet, il était nécessaire de se débarrasser des officiers fidèles au drapeau.
M. Aubry devait être égorgé dans la nuit.
Des gardes nationaux sur lesquels on avait cru pouvoir compter, ayant été initiés au secret, vinrent le lui révéler.
Notre lieutenant ne perdit pas son sang-froid ; il leur commanda la prudence, et alla s'entendre avec le chef d'un détachement de ligne qui bivouaquait à une centaine de pas du poste.
Ce détachement formait environ cinquante hommes, débris de deux belles compagnies presque entièrement exterminées aux barricades.
L'officier promit de donner mainforte au premier signal.
M. Aubry rentra alors à son poste, et fit mettre les fusils au râtelier.
— Citoyens, dit-il d'un ton énergique, je sais ce qui se passe ici ; je n'ai qu'un mot à dire, et le voici : le premier qui, sans mon ordre, prendra un fusil au râtelier, ou fera quelque démonstration, sera immédiatement passé par les armes.
Personne ne bougea.
Quelques heures après, il avait le bonheur de sauver la vie à un jeune homme de dix-huit ans, qui la veille avait combattu aux barricades.
Notre jeune étourdi était de faction au poste, lorsque deux gardes nationaux blessés y entrèrent.
Tous deux, atteints à la tète, avaient la fiffure tout ensaufflan-
tée, et étaient encore furieux du combat.
— En voilà un qui fait le bon apôtre, s'écrièrent-ils en le reconnaissant, et qui nous canardait hier !
Il faut le fusiller !
Le lieutenant fit mine de dire comme eux, et sous prétexte de le faire passer au conseil de guerre, il ,1e prit par dessous le bras et sortit.
Après être entré un instant dans la boutique d'un marchand de vin pour distraire l'attention de ses hommes, il prit une rue détournée et le conduisit par le pont de la Tournelle jusqu'à son quartier.
L'ordre rétabli, M. Aubry avait repris les habitudes du barreau,
lorsque la chaire de Droit Romain de rUniversité-Laval de Québec, lui fut offerte par l'entremise de M.
l'abbé Hamel, alors élève de l'école ecclésiastique des Carmes, aujourd'hui professeur à la Faculté des Arts.
Mais le degré de docteur en Droit était exigé.
Il fallut de nouveau se remettre sur les bancs pendant quinze mois.
Après avoir subi les deux examens préalables, il soutint la thèse pour le doctorat avec une distinction qui lui valut les éloges du doyen de la Faculté de Droit.
M. Pellat, considéré en Europe comme le plus savant et le plus ju-
dicieiix interprète du Droit Romain que la France ait eu deimis Gujas, lui donna en souvenir d'estime et d'admiration un de ses propres ouvrages. C'était le 20 décembre 1856 ; le 22, il quittait la France pour le Canada,
Sa famille ne devait l'y suivre que cinq mois iAms tard.
Dans l'intervalle, Madame Aubry reçut de M. Rivolet, secrétaire du conseil de l'Ordre des avocats à la Cour Impériale, la lettre suivante.
On ne lira pas sans intérêt cette sorte d'adieu amical.
Paris, 18 Mai 1857.
Madame,
J'ai l'honneur de vous adresser le certificat de notre confrère Aubry. Je suis
heureux d'y avoir mis ma signature et de penser ainsi qu'il conservera dans une pièce ofiScielle un souvenir de moi.
J'ai été bien sensible à la lettre qu'il m'a écrite et j'ai été heureux d'apprendre qu'il se trouvait bien à Québec.
Sa lettre au bâtonnier a été lue au conseil et sera conservée dans nos archives.
Dites lui bien, je vous en prie, que nous tenons à l'espoir de lerevoir un jour parmi nous, et que nous le considérons comme un compatriote n'ayant pas perdu l'esprit de retour. S'il a besoin de quelque service en France, il sait que je suis toujours à sa disposition et que je tiens à être un de ses correspondants.
Permettez -moi, madame, de vous souhaiter une bonne traversée et une heureuse
arrivée. Les vœux de tous vos amis, et je
vous prie de me croire de ce nombre, vous
accompagneront dans votre voyage et dans
une résidence qui n'est pas la France sans
doute, mais qui est toute pleine de souvenirs
français.
J'ai l'honneur d'être
votre bien dévoué serviteur,