‹ A.E. AubryChapitre 2 sur 6 · C. RiVOLET · texte numérisé non relu

C. RiVOLET

Les neuf années de séjour de M.

Aubry en Canada se sont partagées entre l'enseignement du Droit, les luttes du journalisme et les entretiens plus calmes du Cours cVHi^oire.

Du jour où il parut pour la première fois dans la chaire de cette magnifique institution dont le Canada est justement fier, on reconnut riiomme éminent formé à l'école des maîtres.

Ses savantes leçons où l'effort du travail disparaît sous les charmes d'une parole qui a tout l'entrain et la vivacité de l'improvisation, furent une révélation pour ses auditeurs.

Ils admirèrent cette merveilleuse facilité avec laquelle cet esprit aussi brillant que profond leur frayait la route à travers le dédale de ces lois antiques, base de toute législation.

Avec une rare sagacité et fermeté de jugement, il pénètre profondément les sujets qu'il traite, analyse chaque détail avec clarté, accuse fortement les points importants, élargit ensuite l'horizon, et offre, dans une pensée synthétique, les grands aperçus, les coups d'œil d'ensemble.

72 A. E. ALTBRY.

L'attention ne se fatigue jDas à l'écouter; on se laisse entraîner, sans songer aux difficultés de la route, sur les pas de ce guide qui éclaire tous les détours, aplanit toutes les aspérités.

Sa diction facile et animée, l'expression vive de sa physionomie, relèvent admirablement les séductions de sa science.

Les solides qualités qui firent le succès de son cours de Droit Romain, se révélèrent dans l'écrivain, dès qn'il prit la plume pour la défense de la cause catholique dans les colonnes du Courrier du Canada.

Il succédait en 1859 à M. J, C.

Taché qui depuis près de trois ans

occupait, avec une attitude si énergique et si franchement catholique, le fauteuil de Rédacteur-en-chef.

Dédaignant les intérêts et les disputes de partis, M. Auhry se plaça, du premier coup, sur le terrain des grandes questions, et les aborda avec cette sûreté de doctrine, cette largeur de vue, cette force de logique qu'on lui avait vu déployer sur une autre arène.

Intrépide et prudent tout à la fois dans la polémique, il l'entamait avec art, la poursuivait avec hardiesse, l'appuyait parfois d'une pointe d'ironie, d'un grain d'humeur gauloise, la soutenait avec vivacité, avec passion même, mais toujours avec dignité et courtoisie.

Son style reflète les qualités de son esprit. Ferme, simple, colorée, limpide, la phrase coule sans effort, s'enchaîne avec aisance.

Jamais d'apprêt, de recherche, de mots à effet, de prétention littéraire.

L'idée seule l'occupe ; il n'a qu'un but : faire prévaloir la vérité, la faire aimer.

Son amour pour l'Eglise éclate à chaque page, et il combat pour elle avec le dévouement et la ferveur du chrétien.

Voici un échantillon de sa manière. Il s'agissait d'apprécier la lettre fameuse que l'empereur Napoléon III écrivit à Pie IX le 31 décembre 1859. On sait que Sa

Majesté tout en avouant qu'on ne saurait méconnaître les droits du Siège Apostolique sur les Légations, disait, dans cette lettre, que ce qui lui " paraîtrait le plus conforme aux véritables intérêts du Saint- Siège, ce serait de faire le sacrifice des provinces révoltées."

Après avoir donné la lettre même, et exposé l'état de la question, M.

Aubry continue ainsi :

» On voudrait se le dissimuler encore, que cela n'est plus possible :

une grande iniquité est sur le point de passer, à l'état de fait accompli^ dans le droit public de l'Europe.

M La révolution triomphe dans l'Italie ; elle est puissante partout.

» Elle a des représentants dans les conseils des souverains ; elle a pour séides et pour complices près* que tous les journaux du monde entier, même les journaux prétendus conservateurs.

» La lettre même de l'empereur des Français constate cette force immense de la révolution. Parmi les raisons puissantes qui l'ont engagé à faire si promptement la paix, il faut compter, dit-il, la crainte de voir la révolution prendre tous les jours de plus grandes proportions.

» Quelques lignes plus bas, l'empereur reconnaît qu'il s'est trouvé impuissant à arrêter l'établissement du nouveau régime, et que ses

efforts n'ont abouti qu'à empêcher l'insurrection de s'étendre.

» Gela étant, l'abandon des Ro' magnes par le Saint-Siège serait-il suivi du retour immédiat de l'ordre ?

L'empereur le pense, mais nous craignons bien que ce ne soit là qu'une illusion.

n L'unité italienne n'est qu'un prétexte et une chimère.

— » Une chimère : car cette unité n'a existé à aucune époque de l'histoire, pas même du temps des anciens Romains, et il semble qu'il est permis dès lors d'en conclure qu'elle n'existera jamais.

— » Un prétexte : car ce que veut la révolution, ce n'est point seule-

ment tels Etats du Pape, ni même tout le domaine de saint-Pierre, pour les agréger au reste de l'Italie, mais bien, et nous le démontrerons plus tard, l'anéantissement de la papauté, la destruction du catholicisme et même de toute idée chrétienne.

» Ce n'est donc point par des demimesures et par des concessions sans dignité, pour ne pas dire coupables, qu'on la fera reculer.

» Il faut être pour elle ou contre elle.

)) Ce n'est qu'en l'attaquant résolument et de front qu'on peut l'abattre.

)) Elle est puissante aujourd'hui, le sera-t-elle moins demain ?

» Il ne faut pas, dit Mirabeau, s'imaginer pouvoir sortir d'un grand péril sans un péril, et toutes les forces des hommes d'Etat doivent être employées à préparer, tempérer, diriger et limiter la crise et non à empêcher qu'il y en ait une, ce qui est impossible, ni môme à la reculer, ce qui ne servirait qu'à la rendre plus violente.

» Supposez que le Pape se résigne à ce sacrifice douloureux mais nécessaire, ditron, au repos de l'Europe et à la paix de l'Italie, nécessaire même, parait-il, au SaintrSiége pour lui assurer la possession paisible des Etats de l'Eglise. Eh bien ! le sacrifice est consommé, mais, demain, l'Italie est de nouveau agitée,

l'Europe encore troublée, le domaine de Pierre de nouveau envahi ! . . . .

— » Les puissances interviendront!

— » Mais si les puissances sont décidées à intervenir demain, pourquoi pas dès aujourd'hui ? La cause est-elle moins juste, le droit moins évident, moins incontestable ?

» Et si l'intervention est légitime demain, pourquoi donc tant préconiser aujourd'hui le prétendu principe de non-intervention ?

» Ah ! nous le disons avec amertume, la France, la fille aînée de l'Eglise, oublie la mission, qui a fait, à travers les âges, sa grandeur et sa force !

» Jamais plus magnifique occasion ne s'est présentée peut-être pour jeter un reflet de justice sur les armes françaises et pour écraser la révolution. C'était une cause juste et sainte à défendre, la cause de deux cent millions de catholiques, et aucune puissance de l'Europe n'eût protesté, ou bien cette protestation fût restée sans écho, car on ne proteste pas contre la force au service du droit,

» Qui donc eût voulu se mesurer avec la France déclarant vouloir maintenir le SaintrPère en possession d'Etats qui lui sont garantis par les traités de 1815 ?

» La catholique Autriche ? — La supposition est absurde.

» L'Angleterre ? — Elle déclare à tout venant qu'elle ne fait point la guerre pour une idée.

» La Russie et la Prusse ? — Mais elles ne sont pas même venues au secours de l'Autriche, expulsée de la Lombardie, au mépris des mêmes traités !

» La France n'eût donc eu à combattre que la révolution, et le combat ne pouvait être long ni douteux.

» Maintenant, nous le craignons, Dieu veuille écarter ce malheur !

des jours mauvais se préparent, jours de troubles, de confusion, d'anarchie et de guerres longues et sanglantes : les fauteurs ou complices de la révolution verront, mais

trop tard, où les a conduits leur impiété ou leur aveuglement. «

En 1858 et 1859, sollicité par ses amis, M. AuLry fit un Cours d'Histoire Générale^ qui fut suivi nonseulement par les élèves de l'Université-Laval, mais par l'élite de la société québecquoise : prêtres, avocats, notaires, médecins, etc., etc.

Jamais il ne s'était montré plus érudit, plus entraînant, plus philosophe, et surtout plus chrétien.

Se fiant à sa prodigieuse mémoire, il ne se servait jamais de notes ni de livres, et prodiguait les citations avec rme facilité qui ébahissait ses auditeurs.

Sacrifiant un peu la méthode

historique aux besoins actuels de la 6*

société, il saisissait les occasions de s'attaquer à toutes ces théories modernes qui font tant de victimes, les pulvérisait et jetait leur poussière aux quatre vents.

Mgr. l'évoque de Tloa fut un de ses auditeurs les plus assidus et fut si satisfait de sa manière, qu'il lui envoya le double de sa souscription avec ce charmant petit hadinage :

" Archevêché de Québec,

« 3 Décetnbre 1859.

" Monsieur,

" A vos cours j'ai du plaisir comme quatre ; " Four les entendre je me ferais battre. " En vous offrant si peu, partant je veux " Vous rester redevable comme deux.

" C. F. Baillargeon, E. T.

" M. Aubry,

" Prof, de l'Univ.-Laval."

M. Aubry ayant cité un jour ce quatrain dans une lettre qu'il écrivait à un curé du diocèse du Mans, celui-ci lui répondit :

" Mon cher ami,

" La lettre de Mgr. de Tloa est le plus beau diplôme que vous ayez jamais reçu."

L'année dernière M. Aubry fit un voyage en Euroi)e pour régler quelques affaires de famille.

A son retour, il se trouvait à bord du Damascus. lorsque ce vaisseau faillit périr en pleine nier.

M. Aubry a raconté les détails de cet accident dans la lettre suivante adressée à une amie :

"Je suis parti de Paris le

30 août et no suis arrivé à Québec

que le 25 septembre après une pénible et dangereuse traversée. Je me suis embarqué à Liverpool le 1er septembre à bord du Damascus^ steamer de la ligne canadienne.

Tout alla bien jusqu'au dimanche, 4. Ce jour-là nous fûmes assaillis par une forte tempête, et cependant, grâce à la puissance de la vapeur, nous continuions de faire bonne route. Mais le lendemain, 5, à six heures du matin, notre hélice cassa, et impossible désormais de marcher à la vapeur. Il fut décidé qu'on reviendrait à voiles en Irlande et qu'on y attendrait un autre steamer d'Angleterre.

Nous étions alors à cent-soixante

lieues environ des côtes d'Irlande et la tempête durait encore.

Cependant on déploya les voiles et on prit vent comme on put. La tempête cessa, mais on s'aperçut bien vite que nous courions un grand danger. Notre hélice cassée était restée au steamer et frappait à l'ar rière avec une grande force, menaçant à tout moment de défoncer le navire.

Cependant nous revenions vers l'Irlande avec une mer assez calme et un vent assez favorable ; mais voilà que dans la nuit du mardi au mercredi tout change : le vent se déchaîne et souffle avec fureur ; la mer s'agite et se démène comme une possédée ; les vagues mugissent

et s'élèvent tout autour de notre pauvre navire qui se trouve ballotté dans toutes les directions ; les coups redoublent à Tarrière avec un bruit épouvantable ; vainement et pendant quatorze heures, au milieu des plus grands dangers, le capitaine, suspendu au-dessus de l'abîme, cherche avec de gros câbles et des chaînes de fer à consolider l'hélice aux flancs du navire ; rien n'y fait : la mer brise tout avec fureur.

Quelle terrible journée que cette journée du 7 septembre ! A toute minute le navire menaçait de couler, et il n'y avait que huit chaloupes pour environ 200 passagers, sans compter l'équipage.

D'ailleurs à quoi bon mettre les

embarcations à la mer par une si furieuse tempête et à plus de quatrevingts lieues des côtes encore ? La mort apparaissait avec toutes ses horreurs, et chacun recommandait son âme à Dieu, car tout paraissait fini ici-bas.

Pour moi, je me recommandai aussi au bon Dieu, à la bonne Vierge et aux saints ; je fis, à travers l'océan, mes adieux à ma femme et à chacun de mes enfants, et pourtant vous le dirai-je, j'espérais contre toute espérance. J'avais communié le jour de mon départ de Paris, et je m'étais mis sous la protection spéciale de Marie Immaculée et de saint Joseph.

D'autre part, il y avait à bord du Damascus quatre Pères Oblats de

Marie Immaculée venant de France et allant en mission chez les sauvages de la Rivière-Rouge, et beaucoup de catholiques Irlandais qui priaient et disaient leur chapelet avec une ferveur étonnante.

Cependant la fureur de la mer allait toujours croissant, et vers cinq à six heures du soir tout paraissait désespéré. Tous les passagers étaient sur le pont, les yeux levés vers le ciel et attendant la mort.

Pour moi, je priais Marie et le glorieux patriarche Joseph avec une ferveur que je n'avais jamais eue.

Tout à coup un bruit et un craquement horribles se font entendre : on crut que le navire coulait, mais à

l'instant même on voit le capitaine rayonnant et sautant sur le pont s'écrier : " Elle est partie ! "

Notre hélice venait d'être brisée et emportée par un violent coup de mer. Nous étions sauvés.

Nous arrivâmes le samedi matin en Irlande et le mercredi suivant nous nous rembarquâmes sur le North American qui nous amena à Québec en onze jours "

Dans la vie privée, M. Aubry est d'une simplicité antique. La plus stricte économie préside à sa maison.

Il a connu les jours mauvais, et il veut que ses enfants se forment de bonne heure aux luttes de la vie.

Il ne leur inspire que des goûts simples, des habitudes modestes.

Rien de plus charmant et de plus édifiant tout à la fois que le spectacle de son intérieur : c'est une parfaite image de la vie patriarcale.

Madame Aubry préside elle-même à l'éducation de son fils et de ses trois filles.

Les leçons du jour égayées d'innocentes récréations, les pieuses lectures, la promenade du soir en famille, les prières du matin et du soir en commun partagent les heures.

A chaque repas, on lit à table la vie du Saint du jour, et la conversation roule ensuite sur les impressions qu'elle a produite.

Le reste de la journée, les enfants s'entretiennent entre eux du glorieux athlète, s'enthousiasment parfois, et se portent mutuellement de naïfs défis.

— Eh bien, toi. Zouave,* aurais-tu assez de foi pour souffrir sur le gril, comme saint Laurent ?

— Et toi, Marie, en aurais-tu assez pour endurer le supplice de sainte Agnès ?

Charlotte et Esther interviennent et portent aussi leurs défis.

Excellente famille 1 que de fois je me suis plu à admirer votre belle simplicité, à respirer au milieii de vous le parfum de la vertu !

♦ C'est le nom de guerre du petit Pierre Aubry.

Si le luxe n'a pas ses entrées chez M. Aubry, c'est que la charité a toujours les siennes. Le pauvre ne frappe jamais en vain à sa porte.

Sur son modeste revenu la part de Dieu et des pauvres est toujours prélevée la première.

Chaque année pendant son séjour à Québec, il allait déposer entre les mains du chapelain de l'Eglise SaintJean-Baptiste (nous tenons ce fait de M. Racine lui-même) la somme de cinq louis pour le denier de Saint-Pierre.

M. Aubry ne craint pas de raconter les rudes épreuves qu'il a traversées.

Il sait que ce sont de nobles cicatrices qui témoignent de ses combats.

Un journaliste anglais eut un jour le mauvais goût de lui en faire un reproche, et crut blesser notre rédacteur au vif en lui disant que dans son pays, il n'avait mené qu'une vie bien chétive (a scanty livelihood.)

Il reçut cette fière réponse :

)) Vous auriez pu ajouter, mon brave, que le susdit rédacteur ne mène point non plus, à Québec, un train de grand seigneur, et ce pour de bonnes raisons :

» lo. Parce que, sans avoir besoin de l'apprendre d'autrui, il sait trèsbien qu'il n'est point grand seigneur;

» 2'\ Parce quïl veut rester libre et indépendant, et qu'il tient, avec Bossuet, qu'il n'y a rien de plus libre ni de plus indépendant qu'un homme qui sait vivre de peu et qui sans rien attendre de la protection ou de la libéralité d'autrui, ne fonde sa subsistance que sur son industrie et sur son travail. « *

Les habitués de l'avenue Saint- Louis et du chemin Sainte-Foye se rappellent l'avoir souvent rencontré, le soir au soleil couchant, entouré de son intéressante famille, faisant le tour du Belvédère ou du Montr Plaisant.

* Voir !e Courrier du Canada au huit février

Il aimait à se délasser des fatigues du professorat et des soucis du journalisme en allant y respirer l'air de la campagne, jouir d'un peu de fraîcheur, des causeries en plein air, et de cette superbe vue du Saint-Charles qui se déroulait à ses pieds.

Ses amis ne l'y reverront plus.

Adieu donc, ami Aubry ! vous allez revoir cette belle France où vous êtes né, et qui fut aussi le berceau de nos ancêtres.

Puissiez-vous là-bas, auprès de cette compagne si digne de vous, et de vos charmants enfants, retrouver cette part de bonheur dont furent privées vos jeunes années !

Adieu ! Vous ne partez pas tout

entier, vos œuvres nous restent, les fruits de vos enseignements, l'arôme de vos bons exemples et de vos vertus.

Vous vivrez dans nos souvenirs comme le type de l'honneur français et du chrétien.

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