‹ A.-F. CalsChapitre 11 sur 56 · LE GO UT EU · texte numérisé non relu

LE GO UT EU

ce qui tombera en contemplation et en adoration devant une violette, devant un enfant qui joue, méditera longuement pour avoir surpris un mouvement simple, un air de tète, pour avoir entendu un joli son de voix? Qui se doutera qu'il y a, dans ces choses que tant d'êtres auront perçues toute leur existence sans les comprendre, toute la nature, toute l'humanité, toute la vie et toute la musique ? Qui ? Un ou deux artistes comme Cals, de temps en temps, ou comme les Le Nain, comme Chardin ou Corot, et quelques poignées de gens tendres et vrais, inaccessibles à Tarn-

bition et à la vanité, insensibles au tapage, et pour qui tous les brevets et distinctions officielles ne sanctionnent pas une œuvre d'art comme un simple battement de leur cœur.

On en reviendra peut-être à cette notion de l'art et de la vie. Pour le moment, nous en sommes à peu près aussi loin que Ton en était au temps où Cals peignait sa femme avec son grand chapeau à rieurs et son châle ; ou sa petite fille, le nez plongé dans un grand livre; ou sa bonne, Claudine, cousant à la lueur du quinquet, ou son ami Boyer, le porteur de contraintes; ou encore l'Education maternelle, du Salon de i85g; ou la Dïnetle, qui porte la même date, ou enfin les deux ravissantes babioles de la collection Doria, datées de i856, le Petit Goûter et la Petite Découpeusc d'images.

Toutes ces peintures sont d'une grande délicatesse d'exécution, d'une finesse d'éclairage vraiment merveilleuse, et d'une ingénuité de sentiment tout à fait spéciale à Cals. Il peint ces enfantillages avec l'âme même d'un enfant. Ces petits drames l'intéressent, le captivent par leur gaîté tendre; il n'y a pas d'accessoire falot qui ne prenne une signification et ne devienne un objet précieux à peindre. Dans les petites peintures rondes des couseuses, des regardeuses d'images, une lampe, un joujou jeté dans un coin sont touchés avec une légèreté de main hollandaise. Les moues, les attentions, les joies, sont perçues et décrites avec tant de vérité que l'on n'y prend point garde au premier coup d'œil. Mais plus on pénètre ces tableaux, plus on en comprend le sens et plus on s'émerveille de leur finesse et de leur justesse. L'Education maternelle, la Dînette, sont de véritables chefs-d'œuvre d'observation. Dans le premier, la jeune mère faisant la leçon aux fillettes, qui visiblement s'ennuient sans le trop montrer, — les enfants sont vraiment héroïques ! - dans le second, l'enjouement de ces trois futures femmes, de quatre à sept ans, ravies de gourmandise, — sont non seulement des observations vraies, mais encore des trouvailles de sympathie, d'amour. Ce sont aussi des pein-

tures précieuses : la couleur en est vive et brillante, la matière subtile et sobrement riche. Il convient de rappeler que la Dînette est un tableau refusé au Salon.

Quant aux deux petites scènes enfantines encore mises en relief ici comme exemples, je crois que le jour où on les regardera pour de bon, elles deviendront d'un très grand prix. Ce n'est rien pourtant : c'est un garçonnet qui se prépare à faire son petit déjeuner ou son petit goûter, sous l'œil attentif et intéressé d'un chien noir ; dans le coin est abandonné momentanément un canon, terrible engin de guerre se chargeant avec un pois sec ; — et c'est une dame de cinq printemps qui découpe avec le plus grand soin des images coloriées, les pieds sur sa chaufferette. Ces tableautins délicats, éclairés par la lumière la plus argentée, sont un peu comme des Tassaért sans mauvaises pensées. •

IL y eut homme pourtant qui, de bonne heure, apprécia cette peinture et celui qui la faisait à leur juste valeur, et cet homme-là était un marchand.

Ce marchand, il est vrai, a été un homme tout à fait unique en son genre ; nous Tax ons nommé : il s'appelait Pierre-Firmin Martin. Comme Cals, c'était un type d'un autre âge et on ne peut plus guère douter de la Providence, du moment que Cals et Martin se sont rencontrés.

A quel moment et de quelle façon exactement eut lieu cette rencontre, c'est ce que l'on ne peut plus savoir aujourd'hui et c'est bien regrettable, car cela a dù se passer, étant donné les deux personnages, d'une façon absolument originale et charmante. Les braves gens ont très souvent un grain d'originalité.

Martin, le père Martin, avait été dans sa jeunesse ouvrier sellier, et ensuite, ou en même temps, acteur de drame dans les théâtres de quartier. 11 axait illustré, sous le nom de Firmin, la scène de Montmartre où il remplissait les rôles de traîtres. Dans ces théâtres, où le public se donne des émotions pour son argent, avec une franchise que ne soupçonnent point les abonnés de la Comédie-Française, ces sortes d'emploi sont sans gloire, mais non pas sans péril. Le traître est violemment pris à partie par les spectateurs, qui se sentent de soudaines aptitudes pour la justice et la vertu, et l'on en vit parfois qui furent menacés de représailles, pour quand la pièce serait finie, à la sortie des artistes.

La femme de l'acteur assistait parfois à ces représentations. C'était elle-même, comme on dit dans le peuple, la crème des femmes. Lorsque les choses allaient un peu loin, on l'entendit parfois dire à ses voisines de stalles : « Pauvre Firmin ! ils l'appellent

canaille, misérable, et pis, et c'est le meilleur des hommes ! »

Le ménage Martin a, lui aussi, à sa façon, incarné la Providence pour un grand nombre d'artistes devenus célèbres, qui ont trouvé là, à leurs débuts, ce qu'il y a de plus difficile et de plus précieux : le premier argent gagné.

Martin ouvrit d'abord, dans la région des grands boulevards extérieurs, une boutique où il vendait encore des articles de sellerie, et déjà quelques œuvres d'art. Puis il descendit rue Mogador, où l'on voyait déjà beaucoup moins de cuirs ; enfin, il eut un magasin rue Lallitte, où il n'eut plus que de la peinture. Et quelle peinture ! Tous les dédaignés furent accueillis et protégés là avec une sorte de sainte fureur. Tous ceux dont on riait, que l'on méprisait, qui étaient refusés au Salon, ceux de qui, sans être notoirement fou, on ne pouvait acheter les œuvres, même pour des sommes dérisoires; enfin, pour les nommer, Corot, J.-F. Millet, Théodore Rousseau, Jongkind, puis Ribot, Sisley, Victor Vignon, Lépine, Cals lui-même, et bien d'autres aussi honnis. Martin poussait le paradoxe, la mauvaise plaisanterie, si vous voulez, jusqu'à ne plus s'intéresser aux artistes dès qu'ils commençaient à connaître les gros prix. 11 ne voulait pas faire fortune avec eux et il mettait sa gloire à les avoir vendus quand ils ne pouvaient rien vendre.

Expert d'un genre tout particulier, il faisait la leçon au public de l'Hôtel Drouot : « Vous ne voyez donc pas que c'est un bon tableau? Eh bien, j'aime ça, moi. Y a l'motif! » Ou encore: « En voilà un beaucoup plus grand que nous mettons en vente. Eh bien ! je vous en demande moins cher que du petit. »

Ainsi, le traître se transformait en héros. S'il jouait les Don Salluste, jadis, à Montmartre, il était encore mieux dans les d'Artagnan, lorsqu'il vendait de la peinture. Des chefs-d'œuvre en grand nombre, et des œuvres précieuses sans nombre, ont passé entre ses mains et ont été cédées à des amateurs d'alors, avec un bénéfice minime, pour des sommes de quarante à trois cents francs.

Des bijoux de Corot, qui passaient pour des barbouillages, ne trouvèrent acquéreurs que grâce à ses efforts passionnés, à son éloquence fruste et imagée, entraînante à la longue. L'insuccès, cela va sans dire, n'y faisait rien ; au contraire, il s'attachait à l'artiste qu'il admirait, d'autant plus éncrgiquement qu'il le voyait

l' OR TUAIT II F. MARTIN

dédaigné. Avec une belle confiance, il savait que l'heure arriverait, et l'heure arriva peu à peu.

De même qu'il avait su réunir une pléiade d'artistes qui font maintenant la gloire de l'école française, de même, peu à peu, il attirait chez lui des amateurs dignes de les comprendre. Amateurs modestes ou de grande envergure, mais tous convaincus et passionnés comme lui, fraternisaient en art, malgré les différences de situation, d'éducation, de sentiments. Les Doria, les Rouart, les Hazard, les Arosa, les Hadengue-Sandras, les Dolfus,

tous les ardents, tous les dévoués, tous les fureteurs, ont jeté un coup d'œil sur les vitrines de Martin, ou bien ont fait des explorations dans sa boutique et des stations prolongées. C'était un véritable cercle de curieux, une parlotte très particulière dans l'histoire de ce temps, qui devra avoir son chapitre à côté de celui du fameux café Guerbois : c'était, comme l'appelaient les familiers, le Cercle Mogador. Dans cette boutique et dans celle de la rue LaiHtte, un certain divan était installé. Que de discussions s'y sont engagées, devant des œuvres qui maintenant font la gloire de grandes collections, ou ont traversé l'Océan, conquises à mitraille de dollars, naguère âprement attaquées, non moins àprement défendues. Parfois, Martin, pour les faire accepter, a dù brusquer ses amateurs et les mener tambour battant.

Le père Martin, sa pipe à la bouche, sa rude et franche figure animée par le feu du débat, présidait ce cercle révolutionnaire, où fréquentaient beaucoup de gens révolutionnaires en art seulement. Martin ne craignait pas de les heurter de front et passait assez volontiers de la peinture à la politique, où on le voyait professer les idées les plus avancées. Il tenait du grognard comme le père de Cals, de l'apôtre comme Cals en personne et de la « barbe » de 1848. Il voyait l'humanité en beau et la société en laid. Un de ses propos favoris était celui-ci : » S'il y a des gendarmes, c'est pour faire croire qu'il y a des voleurs. » Ou encore cette autre version qui, avec une nuance différente, respire la même candeur violente : « Le gouvernement entretient des voleurs pour qu'on lui permette d'avoir des gendarmes. »

Comme Cals, Martin ne pardonnait point à Napoléon III, et si les gendarmes à la solde du gouvernement avaient eu des âmes aussi noires que le déclarait l'expert, ou s'ils avaient seulement été un peu mieux informés de ce qui se disait sur l'empereur au cercle Mogador, nous n'aurions peut-être pas à écrire aujourd'hui l'histoire de Cals, et les Corot de trois cents francs ne se vendraient pas trois cent mille.

Nous connaissons déjà un peu Cals, pas à fond, mais dans son allure générale de bonté, de sincérité et de vie vraie, mélangée de joie et de misères. Nous irons aussi loin que nous pourrons dans l'analyse des nuances de cette âme vibrante et fine. Mais dès maintenant, comment ne comprendrions-nous pas qu'entre lui et Martin une étroite amitié, jamais altérée, se soit nouée, une amitié d'au moins trente années ? Entre ce marchand passionné et illettré, et cet artiste timide et de sensibilité exquise, s'établit un commerce affectueux et intellectuel.

Fréquemment, Cals s'épancha dans le cœur de Martin. 11 lui fit part de ses idées sur l'art, de ses projets, de ses enthousiasmes, de ses émotions profondes, et toujours Martin le comprit.

La sympathie, l'admiration, voilà deux merveilleux éléments de rapprochement et d'harmonie entre les hommes les plus différents de caractère, d'éducation, de situation sociale. Certains êtres, envers qui la vie se montre particulièrement dure, ne pourront jamais être considérés comme complètement malheureux : ils dégagent et attirent de la sympathie.

Cals a été de ce nombre ; il a eu plus large que qui que ce soit sa part de tribulations. Et pourtant, à tous les moments de sa vie, il a eu des facultés d'admiration et un pouvoir de sympathie qui l'ont sauvé, là où tout autre aurait sombré.

Sa rencontre avec Martin est une preuve très saisissante des attractions fortes et durables qu'il pouvait exercer et éprouver en même temps. Plus saisissante encore, peut-être, fut l'amitié qui se forma entre lui et le comte Armand Doria, et rien n'est plus typique des beaux et consolants rapports qui peuvent s'établir entre les hommes les plus divers, que la réunion de cet artiste, de ce grand seigneur et de ce marchand.

Comme toutes les âmes vraiment nobles et haut placées, le comte Doria allait droit aux qualités des gens qui se trouvaient devant lui, et ne s'arrêtait pas à leurs imperfections, qu'il pouvait percevoir mais voulait ignorer. C'était encore, chez cet homme plein de bonté et de raffinement, une manière de jouir des belles choses. Le rude plébéien, l'illettré qu'était Martin, ressentait de son côté et appréciait, tout naturellement, comme un beau tableau, la distinction, la finesse de goût et la largeur d'esprit de son client. Le petit père Cals va merveilleusement à côté de ces deux hommes, avec son émotion vibrante, sa confiance, ses élans d'admiration, son désir de bien faire, sa gentille gaîté menue, le charme candide de son œuvre et de son cœur offerts sans compter. On voudrait faire revivre, comme on le sent, ce trio d'hommes

aimables et excellents; ce serait exquis, et tour à tour attendrissant et amusant. Malheureusement, on ne peut jamais exprimer ces choses-là aussi complètement qu'on les éprouve ; les mots sont trop limités, trop précis ; avec le temps, une foule de nuances se confondent, se fanent. Du moins, on peut donner les indications principales, et l'observateur attentif, le lecteur et l'amateur d'art qui ressent avec vivacité les choses humaines, a la bonne

fortune de pouvoir examiner ici longuement les portraits et d'aller plus loin que nos phrases. Le comte Doria, Martin et Cals lui-même, peints par Cals, comment lutter d'intérêt avec de pareils documents ?

Si Martin avait droit ici à un portrait un peu développé, à plus forte raison encore le châtelain d'Orrouy, à qui, littéralement, Cals devra sa gloire.

Avec une admiration passionnée, avec un dévouement infatigable, le comte Doria aura préparé et élevé le monument de l'homme que, pendant plus de vingt ans, il soutint et encouragea.

La liaison commença, comme cela était inévitable, dans la boutique à Martin. Cals approchait de la cinquantaine. Il était à peine connu, mal apprécié, vivait tristement et avec difficulté ; sa femme était séparée de lui et leurs rares rencontres n'étaient point poulie réconforter; il avait avec lui sa fille, qui était pour lui une consolation et un charme, mais aussi, dans une certaine mesure, un tourment, car il ne pouvait, pris par la vie, s'occuper d'elle et de

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