CHATEAU UORROL'Y
cela était pas mal chétif et morne, malgré les grands bonheurs que Cals éprouvait à faire sa peinture, à dégager de plus en plus complètement sa personnalité.
Bref, à ce moment critique de sa vie, Cals devait, sans pessimisme, croire qu'il était arrivé au terme, et, de toute façon, à cinquante ans, sans aucune situation, il ne pouvait plus penser qu'il eut encore de l'avenir. Alors la sympathie du comte Doria le réchauffe, lui ouvre une nouvelle voie et lui fait pour ainsi dire recommencer sa vie en mieux.
C'est en 1859. Le collectionneur a déjà apprécié le talent du petit homme gris et effacé du Cercle Mogador; il a acheté de ses œuvres sans le connaître personnellement. Un jour, la présentation est faite dans la boutique de Martin. La loyauté du comte Doria et la candeur de Cals s'entendent à merveille. Peu de temps après, comme on cause entre les trois hommes, Cals laisse échapper timidement un regret :
— S'il pouvait jamais avoir quelques semaines d'indépendance devant lui, comme il aimerait retourner faire un ou deux séjours à la campagne! Il y a quelques années, il le pouvait encore. Et, maintenant, il se sentait capable de tenter encore certaines bonnes peintures.
On cause, il rappelle les souvenirs, déjà anciens d'une dizaine d'années, des séjours qu'il pouvait faire à Marcoussis il y avait une petite auberge, où l'on n'était pas trop mal pour trois francs par jour.
Le comte Doria était un homme de premier mouvement. Cela donnait même beaucoup de charme à sa bonté : elle se traduisait par des actes pleins d'élan, des paroles ardentes et sincères. Il dit que rien n'est plus facile à Cals que de faire cette saison à la campagne, qu'il connaît un pays où Cals trouverait des quantités de motifs qui lui conviendraient, et que son séjour se prolongerait autant qu'il voudrait, sans qu'il lui en coûtât rien. - Où cela? Comment? — Mais chez lui, au château d'Orrouy, où il offre l'hospitalité au peintre, du plus grand cœur. Il rencontrera là une foule de coins aimables, toutes facilités de travail, un repos profond, sans doute môme des relations qui pourront devenir agréables et utiles, des personnes qui aimeront sa peinture et en achèteront, enfin des paysans intéressants à étudier et à peindre.
Voilà Cals tout à fait abasourdi, confus et balbutiant. Il trouve maintenant toutes sortes d'arguments pour prouver qu'il ne peut pas quitter Paris, son atelier, ses travaux, sa fille, que sais-je ? Le
comte Doria insiste et, en s'en allant, annonce qu'il insistera encore la fois prochaine.
« Monsieur Doria, écrivait Cals en 18G1, troisième année de ses séjours à Orrouy, est à l'heure qu'il est un de mes meilleurs amis. Et, j'aime à vous le répéter, mon bon Martin, c'est à vous que je le dois. C'est à vos pressantes sollicitations et aux bonnes raisons que vous m'avez données, que je dois d'avoir été chez lui. Que Dieu vous rende tout le bien que j'en retire ! C'est un homme d'un cœur rare et qui sait bien vous apprécier. »
La vérité, c'est que Cals était, au moment même où le comte lui avait fait cette offre si cordiale, fort embarrassé de sa pauvreté. Non seulement le brave Martin lui avait donné de bonnes raisons pour l'engager à faire cette villégiature, mais encore tout le Cercle Mogador s'était cotisé pour renouveler sa garde-robe, qui. en cette circonstance solennelle, en avait bon besoin.
IL serait bien malaisé de tracer du comte Armand Doria un portrait écrit qui valût le portrait peint que Ton trouvera ici reproduit.
Cals a exécuté cette petite peinture avec amour, et toute la candeur de sentiment, toute la profondeur d'amitié qu'il éprouvait à l'égard du modèle, lui ont fait rencontrer la simplicité et la grandeur des anciens maîtres. D'ailleurs, comme toutes les peintures de Cals, il faut l'étudier longuement pour comprendre de combien de nuances complexes et délicates se revêt cette ferme et noble physionomie.
Les traits dominants et qui frappent dès l'abord le spectateur le moins averti sont la force, la bienveillance et la remarquable capacité visuelle. Ce visage sain et net, vraie physionomie de gentilhomme et de Français, révèle l'énergie, le besoin d'action; il est robuste, vermeil, comme celui d'un homme dont le tempérament est parfaitement réglé et équilibré. Il inspire une confiance sans restriction; on n'y voit ni ces accents inquiétants qu'imprime la ruse, ni ce vague et ce flottant propices à la dissimulation des arrière-pensées. Il n'est pas tourmenté, mobile, ravagé; il est rassurant. Le comte Doria, d'ailleurs, demeura, jusque dans les dernières années de sa vie, tel qu'il était alors que Cals le peignait ainsi à quarante-trois ans : ouvert, accessible, vigoureusement candide et capable des plus larges entreprises comme des plus héroïques actions.
Mais une grande expression de raffinement vient revêtir cette puissante structure, et ce ralïinement est fait avant tout de douceur et de bonté, puis d'enthousiasme. Si l'on ne le savait par mille traits et mille témoins, on devinerait que l'homme portraituré ici apportait autant de tolérance dans ses rapports avec les hommes, qu'il conservait par devers lui de fermeté et d'inébranlable fidélité
envers ses propres principes et convictions. C'était encore chez lui une des formes du sens esthétique : c'est par la beauté que l'attirait la vertu. Ses admirations et ses croyances ne faisaient qu'un dans son esprit, et il a toujours cherché et réussi à concilier les unes avec les autres. C'est, dans tous les sens et dans toutes les circonstances, un croyant. Si quelque chose peut faire comprendre toute la différence qui existe entre un croyant et un fanatique, ce serait un tel caractère, et nous aurons une occasion particulièrement délicate et émouvante de le constater avec toute la discrétion possible. Il pouvait plaindre les gens qui n'admiraient point les mêmes choses que lui, mais il ne les eût pas fait pendre. Ce dont il en voulait le plus aux jurys, aux coteries académiques, c'était de s'arroger le droit d'étouffer ce qu'ils ne comprenaient pas. Le besoin d'obliger était chez lui aussi grand que le besoin de croire, et, plus d'une fois, il accorda quelque protection à des artistes dont il n'ignorait point la médiocrité. Seulement, quant à la protection se mêlaient, comme pour Cals, l'estime et l'admiration, une fois qu'il s'était donné, il ne se reprenait jamais plus.
C'est que, pour être ardents et spontanés, ses enthousiasmes étaient très réfléchis. Sa collection était aussi une image de son esprit même : il ne chercha point à avoir de tout, mais à avoir très au complet les quelques maîtres dont il était sûr et qu'il avait appris à aimer. Ce qu'il dit à cet égard au peintre Victor Vignon, dans une conversation, est très caractéristique. Il lui explique que, pour lui, la peinture est un langage très raffiné, mais très complexe et très ardu, qu'on ne peut, sans présomption, déclarer comprendre entièrement du premier coup; il ne se permettrait pas de juger sans appel une œuvre qu'il voit pour la première fois et dont la forme ne lui est pas familière : « Si toutes les belles choses ont un air de famille, il est imprudent de s'en rapporter à la première impression. »
Aussi, d'une part, est-il toujours porté à écouter avec la plus grande déférence ce qui se dit d'un nouveau venu, d'une œuvre
inédite; il éprouve le besoin de faire des comparaisons, des rapprochements, de se redire, de s'écrire à lui-même, en les retournant sous toutes les formes, ses propres impressions et réflexions. Mais, d'autre part, lorsqu'il est certain d'aimer une chose ou un