I. E COMTE DORIA ET SES ENFANTS
homme, et de savoir pourquoi il les aime, rien ne le fera plus changer d'opinion, ni les moqueries, ni la défaveur, ni le dédain, ni la dépréciation matérielle, et il deviendra en toutes circonstances leur défenseur le plus acharné, l'ami idéal. En ce qui concerne Cals lui-môme, nous trouvons dans les écrits du comte Doria ce passage qui équivaut à un portrait qu'il aurait inconsciemment tracé de son propre esprit : « La meilleure preuve
de la valeur de son œuvre est dans l'attachement que les possesseurs de ses tableaux leur conservent, malgré le peu de célébrité du maître. »
Il me semble que tout ceci se lit dans le portrait du comte Doria par Cals, si on veut bien l'examiner attentivement et l'approfondir, vivre un peu avec lui. Mais ce qui lui donne sa plus grande beauté, c'est le regard direct et intense, les yeux pénétrants et profonds dont l'artiste a remarquablement saisi l'expression d'enthousiasme. Ce sont des yeux qui aiment à se remplir d'images et à remplir d'idées le haut front qui les abrite. Le comte Doria ne pouvait rassasier sa passion de spectacles d'art. Toutes les expositions étaient visitées par lui ; il assistait à toutes les grandes ventes, était toujours prêt à se rendre à l'atelier d'un artiste, à examiner une collection ; il admirait et discutait passionnément. Voyez, dans le portrait admirablement modelé, combien ces yeux sont pleins d'énergie et de douceur, combien ils s'ouvrent largement et sont prêts à s'animer, et voyez aussi comment, dans cette face ferme et pleine, les narines sont prêtes à se dilater sous l'impression du plaisir éprouvé par les yeux; le pli qui va des narines au coin de la bouche est fortement accentué et vient donner au visage une expression de noble plaisir, comme les yeux lui donnent une expression de vive intelligence.
Quant à la mise et à l'attitude, dont il faut dire ici un mot, elles sont d'une simplicité parfaite ; elles sont en accord avec une vie consacrée à l'humanité et à la pensée. Le comte Doria donnait l'impression d'un homme aussi naturel que raffiné; ou plutôt son ratlinement allait sans aucune affectation, parce qu'il aimait les choses pour leurs beautés supérieures, et non pour l'agrément de la mode ou le plaisir des sens. On sentait en lui l'homme de grande race, mais aussi l'homme soucieux de sa culture beaucoup plus que des privilèges de la fortune.
C'est pourquoi il s'intéressait à toute œuvre et à tout homme pouvant lui apporter une notion ou une idée nouvelles. La curiosité
de son esprit était des plus grandes, mais, par une sagesse toute particulière, il se préoccupait de la cultiver en profondeur plus encore qu'en diversité : la théologie, les études philosophiques, réconomie politique, avaient pour lui de grands attraits, mais sa passion dominante, la grande affaire de sa vie, c'était l'art. Tout