‹ A.-F. CalsChapitre 22 sur 56 · PORTRAIT DE MELLE LUCE DORIA · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE MELLE LUCE DORIA

à travailler. La peinture l'avait repris avec passion, et au moment même où s'était le plus violemment dessinée la guerre civile, un petit homme gris commençait au Louvre une merveilleuse copie des Noces de Cana sur un panneau de dimensions très réduites. Ce même petit homme, alors que les habitants du 70 de la rue Rochechouart étaient tous descendus dans les caves et que l'on croyait que tout s'effondrait, peignait assez tranquillement dans son atelier, et de temps en temps » Glaudine » montait pour voir s'il était encore vivant.

Le 29 juin 1871, Cals reprenait sa fille avec lui, désormais guérie et ne devant plus le quitter. Au contraire, une vie nouvelle d'intimité, d'étroite affection, de vie perpétuellement côte à côte reprenait, et l'on sent, au ton de ses notes, qu'il en éprouvait un grand bonheur. Dans la nuit du [C1 au -j avril 1872, à Versailles, il notait, sur son inséparable petit agenda, la minute où s'éteignait la femme qui avait jeté tant de trouble et d'embarras sur sa vie : « Voilà le jour qui vient. . . Quelle nuit! Ah ! malgré ma tristesse profonde, je me sens heureux de lui avoir donné les derniers soins... »

Toutes ces émotions, toutes ces secousses, avaient imprimé à son esprit une direction toute nouvelle et assez inattendue : ce résigné finissait en révolté. Son ardeur religieuse s'éteignait, et il se considérait comme obligé de rendre compte de son actuel état d'esprit à l'ami qui l'avait naguère converti, et que maintenant ces aveux attristaient profondément.

« Est-ce à dire, écrivait-il, que je reste pour cela sans aucune base, sans rien dans l'esprit et le cœur ? Vous savez si j'aime l'art, cette chose merveilleuse qui enchante le monde et idéalise tout ! J'aime mes amis, j'ai des sentiments de charité qui, tout en me laissant détester le mal que je vois tout autour de moi, m'arrêtent dans ma haine pour ceux qui le font et surtout quand ce mal me touche personnellement. J'attends la fin de tout pour moi tranquillement, et, en attendant, je cherche à employer chaque heure

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qui me reste utilement pour les autres et aussi pour moi, en tenant mon esprit élevé, autant que je le puis, au-dessus de toutes les misères de ce monde... »

Nous avons hésité longtemps avant d'entrer ici dans d'aussi délicates questions de conscience. Toutefois deux raisons nous ont déterminé à y faire cette brève et dernière allusion : d'abord le comte Doria, tout affligé qu'il en fût, et sans renoncer à l'espoir de faire renaître chez Cals les croyances mortes, a annoté luimême cette lettre comme « très importante », et telle est la grave circonstance à laquelle nous faisions allusion plus haut, où la large tolérance de cet esprit put se manifester en même temps que sa foi ; — puis, dans une étude aussi détaillée, aussi complexe de l'esprit d'un homme, l'historien n'a pas le droit d'éliminer un élément, ni même de juger; c'est un portrait qu'il trace, et il n'a point de trait à cacher.

Après la première moitié de cette année [872, nous pouvons considérer comme définitivement close, pour Cals, 1ère des épreuves et des tristesses, quelles qu'elles soient. Sa fin est privilégiée; ses huit dernières années vont se passer dans une délicieuse exaltation de nature et d'art.

aintenant que le principal de la vie de Cals est raconté,

nous pouvons nous arrêter à considérer plus longuement

l'homme et à l'écouter encore parler de lui-même et de ses sensations, avec tant d'enthousiasme et de modestie. La connaissance est ébauchée, elle n'est pas encore complète.

Le portrait qu'il a fait de lui et qui est gravé au début de ce livre ne porte pas de date, mais on pense qu'il fut peint entre 1867 et 1870. Ce n'est point pour singer les maîtres anciens, que s'est ainsi représenté celui qu'un vieux marchand de tableaux aimait à appeler « le petit Rembrandt français ». Il est probable que si l'amitié du comte Doria n'avait pas sollicité de lui cette image, il n'aurait point songé à l'exécuter, et encore y a-t-il mis toute la discrétion possible. Il est ditlicile d'imaginer plus de simplicité dans la présentation, et pourtant cette simplicité ne manque pas de noblesse, ni cette discrétion de fermeté : ceux qui ne voient que la reproduction publiée ici pourraient supposer que ce portrait est grandeur nature, et, au contraire, il est d'un format réduit. Mais il remplit si bien sa toile, il est si bien choisi de volume qu'il a toute l'importance d'une grande chose. Ainsi procédaient les petits peintres d'autrefois, que Cals aimait tant et sentait si bien ; il se préoccupait fort de cette question, nous le reverrons plus au long.

Quoique largement peint, ce portrait est d'un modelé excellent et très complet; une très belle lumière tourne autour des yeux, sur la partie la plus éclairée du visage. Ce regard, très franc et très direct, est pénétrant, mais point impérieux. Il est curieux de remarquer jusqu'à quel point il est clairvoyant, combien pour un peu il serait malicieux, mais d'une malice qui se velouté de douceur, et d'une clairvoyance qui s'exerce volontairement dans le sens de la bienveillance. La tristesse ne manque

point dans ce beau visage, non plus que la bonté. Il n'est point nécessaire d'avoir fait bien des études de physionomie pour y démêler des signes de fatalité ; c'est un homme qui a été et sera malheureux. La résignation n*a nullement détruit la sensibilité dans une telle nature, et d'avoir beaucoup souffert ne saurait le préserver de souffrir encore.

Et pourtant il suffirait de peu de chose pour que tout cela s'éclairât, et les côtés heureux reprendraient rapidement le dessus sur tant d'ombre peu à peu accumulée. On voit très bien se détendre et rire franchement cette bouche un peu crispée. En un mot, tout ce qui, sur cette face éprouvée et comme battue du sort, se devine lumineux, est naturel ; tout ce qui est mélancolique est acquis. De là un ensemble très sympathique et même assez rare, car tant de gens, au contraire, dans la vie, arborent des lumières fausses sur des visages naturellement rechignés.

A voir ce portrait simple et profond de Cals, à le regarder longuement aux yeux, on s'explique bien des colères rentrées, bien des indignations qui, par pure bonté, ne s'exprimèrent pas au dehors. Le nez, qui ne manque point d'énergie ni d'esprit, dans sa courbe nette et arquée, est le trait le plus accentué, le plus viril; il aide assez à comprendre, avec le léger froncement de sourcils, comment un homme si éprouvé ne s'est point laissé briser ni abattre : ce sont les deux seuls accents de révolte dans cet ensemble où domine la douceur. On souhaiterait voir le front à découvert, mais il est à demi caché par un chapeau, — cela ne gênera point notre analyse de remarquer en passant que ce vieux feutre pauvre est admirablement peint, — toutefois, le peu que l'on devine de ce front est large, net et de belle assise ; c'est le front d'un penseur. L'enthousiasme, qui était une des plusNbelles facultés de Cals, se dégagerait un peu de tout cela. Mais ce qui domine, c'est, en dernier compte, la douceur et la distinction. Le portrait, tel qu'il est, est d'un goût sobre et exquis. Avec une certaine fierté, le peintre a voulu affirmer son titre, mais il l'a fait

encore avec discrétion et sans forfanterie; la main, d'un rien indiquée, dans un mouvement très juste, très professionnel, laisse voirie bout d*un pinceau. S'il fallait résumer encore notre impression, nous dirions que l'homme qui s'est représenté ici est d'une grande finesse, d'une supérieure intelligence, de plus de ténacité que de volonté et d'une loyauté à toute épreuve.

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