‹ A.-F. CalsChapitre 24 sur 56 · FEMME AU COFFRET (MUSÉE DU LUXEMBOURG · texte numérisé non relu

FEMME AU COFFRET (MUSÉE DU LUXEMBOURG

rêvait de les faire, et la préoccupation de l'enveloppe, très visible dans le mouvement circulaire et caressant de la main... Les yeux de Cals semblaient refléter toutes ses impressions; pailletés de petites taches violettes et chaudes, donnant à son regard une expression particulière, celle d'un observateur pénétrant et fortement impressionné... La contexture de son visage venait encore confirmer l'identité de la nature physique et de la peinture de

l'artiste. Les cheveux, restés noirs, se mêlaient aux mèches devenues grises, un peu verdâtres, et, par un contraste amusant à regarder, justiliant sur son propre visage pailleté de taches rouges la loi des complémentaires... Parfois, « quand ça marchait bien », il se mettait à parler d'une façon saccadée et humoristique qui n'était pas sans charme. »

Complétez cette silhouette par de petits gestes menus, discrets, une attitude toujours un peu timide et effacée, un mouvement familier qui consistait, en se promenant et en regardant autour de lui, lorsqu'il parlait de son art, à disposer devant ses yeux ses deux mains parallèles, d'abord horizontalement, puis verticalement, comme pour encadrer le motif qu'il voyait, et le mettre en toile. Enfin, coupez sa conversation de petites exclamations tendres et tristes : <« Ma chère peinture ! » ou « Ma chère palette ! » ou encore de professions de foi comme celle-ci : « Ma toile est mon champ de bataille, je veux mourir le pinceau à la main », et vous aurez à peu près sur pied l'esquisse d'un brave homme et d'un astiste aussi modeste que passionné, c'est-à-dire ayant tout ce qu'il faut pour ne remporter aucun succès de son vivant.

GRAND MERE ET PETIT FILS (Salon de 1868)

Il faut aussi le voir au travail.

Nous le connaissons déjà un peu, installé en campagne, par tous les temps, bien tranquille en apparence et cependant secoué jusqu'au fond de son être, exaspéré et fouetté par les difficultés mêmes et les intempéries. Dans sa jeunesse, travaillant aux environs de Saint-Cyr, par un temps de neige, il avait fini par geler littéralement et par tomber engourdi sur le sol. Des bonnes femmes du village avaient aperçu, par bonheur, ce paquet noir dans la campagne et avaient pu donner à temps l'alarme à des paysans amis de Cals, qui l'emportèrent et le réchauffèrent.

Voilà le triomphe du paysagiste absorbé. Mais il est des grâces d'état, et ce fut la seule fois que la peinture mit sa vie en danger.

Il chante en travaillant, et, lorsque le travail vient bien, il multiplie les cavatines, égrène ses plus belles roulades. Lorsqu'au contraire il se bat avec la nature et avec « sa chère palettte », les chants se terminent peu à peu en exclamations d'impatience, en profonds soupirs, en « Que c'est donc difficile ! » Cela recommence à marcher et alors ce sont des « Que c'est beau ! » à n'en plus finir. Dans les dernières années de sa vie, bien assis en plein air et travaillant et chantant, il s'endormait quelques instants, et, sans transition, se remettait à peindre comme si de rien n'était.

On peut passer un petit moment de somnolence à un homme qui, dans la dernière année de sa vie, jetait encore sur son calepin une note comme celle-ci : « Comme l'aube était belle, ce matin, à trois heures un quart! » et qui, dans sa journée, faisait trois ou quatre séances se prolongeant jusqu'au crépuscule.

Au reste, voici, d'après Cals lui-même, un emploi de son temps qui pourra servir d'exemple; c'est tiré d'une lettre de juin 1873, lorsqu'il commença de s'installer à Honfleur : « Depuis plusieurs jours, je me lève de temps en temps à trois heures du matin, et je

suis, ma palette à la main, à voir le soleil se lever, — et je le vois encore lorsqu'il se couche. Je ne quitte la place que lorsque je n'y vois plus pour peindre. Alors je nettoie palette et pinceaux, tout en admirant les dernières heures du crépuscule. Je monte me coucher, je jette un dernier regard sur la mer et le ciel, et je me couche enfin à dix heures, et je m'endors en voyant encore de mon lit cette teinte profonde et douce, qui n'est pas tout à fait la nuit et qui n'est plus du tout le jour. Le lendemain, quand la matinée est belle, je saute vivement en bas du lit. je me fourre le nez dans l'eau, et, après une toilette très élémentaire, je me retrouve en face de mon bon ami le soleil, qui enchante dès avant sa venue le ciel et la mer. Je prépare ma palette un peu à tâtons, et me voilà établi de nouveau devant un admirable spectacle. Je n'aurai pas la sottise de vous dire que je fais des chefs-d'œuvre, mais enfin je fais quelquefois deux ou trois petites pochades, informes, sans doute, mais qui me rappellent toujours un peu les transports d'admiration que me donne ce merveilleux travail de la nature.

» Hier, je suis sorti de la maison pour courir dans la ville endormie. Je me suis établi sur un quai, et j'ai vu le cher ami sortir des brumes de l'horizon et s'élever splendide et bienfaisant. Les seuls êtres humains que j'ai vus pour arriver à ma place bienheureuse, c'est, d'abord, notre boulanger, qui a ouvert sa porte au moment où je passais, et s'est présenté dans son costume de geindre, et puis sur le quai un douanier, la tête encapuchonnée et à moitié endormi, appuyé contre une amarre. Je suis rentré vers cinq heures. J'ai fait notre café, et puis je suis ressorti faire un dessin sur la grève, pour une autre étude. — Nous avons déjeuné, j'ai dormi un peu; j'ai été au Saint-Siméon travaillera une étude. Mais je suis rentré très fatigué et le soir, après dîner, je n'étais pas fâché de voir le ciel tout morne, de sorte que je ne pouvais pas penser au soleil couchant que j'avais fait la veille et auquel j'aurais travaillé encore s'il avait fait un temps convenable.

» Quand je travaille le soir jusqu'après le coucher du soleil,

qui a l'air de me souhaiter une bonne nuit en descendant sous l'horizon, Marie et Claudine viennent me retrouver avec le petit chien (qui est une chienne et que nous appelons Folette). Alors, tout en peignant comme un vieux fou, j'entends les cris de joie

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