NOURRICE ET ENFANT
des enfants qui font des parties avec la chienne. Un jour, en faisant toutes ses extravagances, elle est tombée du haut de la falaise. Nous l'avons crue tuée. Heureusement, deux petits garçons, plus habiles que moi, l'ont été chercher et l'ont ramenée. »
Il se raille lui-même doucement des accès d'ardeur qui s'em-
parent de lui et il ne se contente pas de se traiter, comme on vient de voir, de vieux fou. Il se met en action pour ses amis restes à Paris. A son ami Picard : « L'autre jour, j'ai voulu aller loin sur la plage. Je commençais déjà une petite étude, mais le vent était si violent que l'effet changeait plusieurs fois par minute, et tout à coup un gros nuage venant de la mer a crevé sur moi et m'a tellement inondé d'eau que j'ai dù fermer ma boîte. Ma palette et mon étude étaient couvertes d'eau. Je suis resté assis sur mon petit siège, presque dans la vase, mon chevalet gisant à quelques pas. Voilà mon chapeau emporté dans la mer, dont j'étais tout près. Je cours après dans le flot et je me le recolle tout dégouttant d'eau sur ma tète. J'étais au milieu d'une tempête d'eau et de vent, tout seul. Un pêcheur de crevettes avait ployé son il let et était parti à vide, renonçant pour le moment. C'était admirablement beau. Vingt-cinq tableaux différents par minute ! Ah ! j'ai passé là un bon moment! Cependant il m'a fallu revenir et sans avoir rien fait, mais c'est déjà quelque chose que de jouir de pareils spectacles. En revenant, j'ai trouvé des troupes de mouettes et de goélands qui faisaient comme moi, qui jouissaient de l'air, du bruit et de l'eau en toute liberté. Le fait est que je leur ressemble un peu, moins les ailes pourtant; mais peut-être qu'un jour, dans un monde meilleur, me compléterai-je d'une paire d'ailes d'une belle envergure. — En attendant, je tâche d'avoir du zèle. »
Cela ne va pas mal ; mais voici qui va encore mieux. Cals, aussitôt après la guerre, encore bien triste et bien énervé, avait fait une première excursion à Honlleur, et il pensait à s'établir là pour chercher un peu loin de Paris un laborieux repos. Mais l'horizon commençait à s'éclaircir pour lui. Il avait sa fille et, après les fatigues et les privations du siège, il goûtait un bonheur relatif. A ce moment, il était « possédé d'une rage de peinture » qui lui permettait, disait-il, de « se plonger dans l'oubli de toutes les horreurs de ce temps ».
Il travaillait, écrivait-il encore, « avec une sorte de joie furieuse », et il en décrit spirituellement les effets.
« Hier matin, j'ai passé deux heures tout au bord de la mer montante, par un vent furieux. Je ne sais pas comment j'ai pu peindre là; mais, mon Dieu, que c'était beau! Le flot arrivait furibond tout près de moi et m'envoyait, par moment, une poussière d'eau; les nuages volaient dans le ciel ; la pluie me fouettait; c'était un bruit assourdissant; il me semblait parfois que j'allais finir mon étude en l'air ou dans l'immensité des flots soulevés. Ah! quel admirable spectacle!... Eh bien, croiriez-vous qu'au milieu de ce vacarme d'eau le souvenir des incendies de Paris m'est revenu ? Mon enthousiasme a redoublé. Je cherchais sur ma palette les tons les plus violents et je n'arrivais qu'à une harmonie pâle sur ma toile, quand tout à coup, voyant mon étude par-dessus mes lunettes, j'ai reconnu que les verres étaient couverts d'une vapeur qui voilait pour moi les tons les plus féroces. J'ai dù alors adoucir la gamme par trop barbare. Quand je me suis levé de là, je me suis aperçu que j'étais morfondu, et ce matin encore je me sens un peu fatigué. »
C'est amusant d'entendre causer Cals. On ['écouterait comme cela jusqu'à demain ; mais il faut maintenant parler un peu jargon de peinture.
La mimique de Cals devant son chevalet est décrite avec précision par un observateur artiste, qui l'a longuement étudié et qui même l'a dessiné dans son atelier; c'est M. de Chalambert, à qui nous avons emprunté déjà d'excellentes indications.
Cals décrit dans l'air, avec le pinceau, des figures telles qu'il rêve de les faire. La préoccupation de l'enveloppe est très visible dans le mouvement circulaire et caressant de la main. 11 prend sur sa palette un peu de couleur; approchant son pinceau de la toile, il le retire vivement, comme s'il craignait de la profaner par une touche inexacte. 11 reprend un peu de couleur, pose la touche et agite son pinceau, comme satisfait d'avoir lixé quelque chose de lui-même et de définitif.
Cette palette nous est analysée avec une exactitude rigoureuse par un peintre des plus remarquables de ce temps et des plus judicieux esprits dans l'analyse des choses de son art, Victor Vignon, que Cals avait pris en profonde estime et amitié, et qui plus d'une fois travailla à ses côtés.
D'une extrême propreté", la palette de Cals se composait, dans l'ordre suivant, de : blanc, ocre jaune, terre de Sienne naturelle, vermillon, brun rouge, laque, bitume, terre de Cassel ou de Cologne (peut-être les deux , terre de Sienne brûlée, noir, bleu de Prusse, bleu d'outremer, chrome clair et peut-être le jaune de Naples), chrome orangé, vert Véronèse, vert émeraude.
Passant à la façon de travailler, M. Vignon nous dit que, même pour les petites études si nombreuses dans son œuvr^., il ne traitait rien à la légère. Il voulait d'abord affirmer, par un dessin souvent précieux, tout ce qui l'intéressait et le charmait dans le motif qu'il venait de choisir. Par des traits généraux, au fusain ou au blanc, il indiquait les masses. La détermination des volumes
était alors pour lui une très importante préoccupation. Ces volumes établis, il fouillait alors de plus près la ligne, à L'aide de multiples traits hésitants, touffus, emmêlés, qu'il rendait volontairement insaisissables, afin d'en faire ressortir seulement les accents plus affirmés par des coups plus saccadés, plus décisifs, de crayon lithographique.
Après avoir poussé ce dessin assez loin pour se bien préciser ce qu'il allait dire, mais pas assez loin pour escompter les plaisirs de la surprise dans l'exécution, il préparait, par des frottis généraux, ses dessous, toujours très sourds et très fondus.
Mais alors, à ce rigoureux établissement d'un tableau, d'une simple étude, succédaient une préoccupation, un bonheur tout différents : noyer justement la précision dans le charme. M. Gustave Colin, de qui la nature et le talent pleins d'éclat sont l'opposé de ceux de Cals, a analysé sans flatterie et avec beaucoup de justesse les caractères généraux de son métier. « Cals, dit-il, n'est pas, à proprement parler, un coloriste, bien qu'il ait la finesse du ton et la justesse dans l'harmonie. Il a peu cherché ou aimé les grands accords symphoniques de la couleur. Il ne faut pas lui demander l'éclat et la sonorité. Son esprit délicat se complaît aux ensembles discrets, un peu voilés. Il procède, en tant qu'ouvrier, par touches juxtaposées; sa façon a été, dans sa jeunesse, plus franche et plus ferme. Plus tard, épris de plus en plus du désir d'envelopper toutes choses, il chercha la souplesse et crut la trouver mieux en peignant à peu près comme on ferait pour des fleurs. Ce moyen nuit quelquefois à la fermeté et supprime trop l'accent, mais aussi, quand il réussit, la souplesse du modelé y gagne considérablement. »
Entrant plus avant encore dans l'analyse de cette souplesse et de ces qualités d'enveloppe, Victor Vignon nous indique comment Cals obtenait ses ensembles si caressés, si poétiques, si aimés, obtenus par des lois d'équivalence et d'harmonie. Il remarque d'abord que la couleur locale est en effet quelquefois assourdie par
l'effort môme tenté pour la monochromiser, ou pour se cachera soi-même certaines fatigues. Cals, dit-il, sacrifie à son idéal ce qui fait, par exemple, les qualités premières d'un Courbet, la recherche par tons pleins, la couleur des objets placés d une manière et dans un milieu déterminés.
« Non qu'il ne tienne pas compte des colorations. Mais il en